L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 75 sur 88

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L’organisation

Chapitre 76

 

 

Aubervilliers. 8 octobre 2023

 

Lara, informatrice. Infiltrée. Il se demande encore ce qui l’a poussée à une telle folie. Ce qui l’a poussée à faire croire à une brouille entre eux. Cette intuition. Qui ne lui ment jamais. Pourtant, il a tellement espéré qu’elle soit fausse. Qu’Elia n’ait rien à voir là-dedans. Mais voilà, il y a des signes qui ne trompent pas. Comme les cauchemars, qu’elle essaye de cacher et pendant lesquels elle parle. Comme les discussions anodines, sur la surpopulation, les gens assistés, la nécessité de faire quelque chose. Il aurait pu lui dire qu’il savait. Mais il y a autre chose derrière tout ça. Quelque chose qui n’est pas terminé. Quelle folie as-tu prévue Elia ?

 

La porte d’entrée s’ouvre en laissant échapper un grincement, sortant Stan de sa réflexion. Le froid de la rue Heurtault s’engouffre dans le vestibule, et vient mourir aux pieds du négociateur. Une femme et un homme viennent d’entrer. Jeunes. Sportifs. Mossad. Face à eux, Moïse. Il leur parle en hébreu. Stan a toujours aimé les sonorités de cette langue, à la fois rauque et soyeuse. La femme fait un signe de tête en direction du négociateur, pour le saluer, pour lui faire comprendre qu’elle sait qui il est. On dirait qu’Israël envoie ses troupes.

L’homme se dirige vers le salon, pour saluer Stan à son tour. Ce dernier voit qu’il n’a cependant pas sorti sa main droite, enfoncée dans son blouson. Vieux réflexe, Stan accélère vers l’homme au moment où celui-ci sort un pistolet, prolongé d’un silencieux. L’ancien flic parvient à dévier le canon de l’arme en saisissant de sa main gauche le silencieux. Un coup part, étouffé. Du 22 long rifle. Un calibre d’assassin. La balle vient se loger dans la cuisse du négociateur, mais il ne sent rien. L’adrénaline a le pouvoir magique d’inhiber la douleur et de décupler les forces. Comme la colère. Tu veux me tuer ? pense Stan. Mauvaise pioche. Il porte un coup de poing à la gorge du tueur, qui s’effondre sur lui-même, la respiration coupée. Stan arrache l’arme de la main de l’homme, la prend dans sa main droite, et pose le canon sur le front de l’agresseur qui est tombé sur ses genoux. Il tire. Bing. Une fois. Et lâche dans un souffle :

— Perdu.

Comme un réflexe, il se dirige vers le vestibule, en dirigeant l’arme devant lui. Position instinctive du guerrier au feu. La femme n’a pas bougé, surprise de la réaction de Stan. Elle reste interdite, devant Moïse, qui recule en comprenant ce qui se passe. Stan croise le regard de celle qui est venue l’abattre. Sans dire un mot, il tire deux fois. En plein torse. La jeune femme tombe en arrière, le dos contre la porte d’entrée. Un pistolet automatique glisse de sa poche. Stan s’avance toujours. Il lui tire une troisième balle dans la tête. Les douilles qui tombent sur le carrelage du vestibule font un bruit de pièces de monnaie, comme si on avait jeté un peu d’argent à un clochard, couché par terre.

Moïse tonne :

— Les fils de pute ! Ils sont venus nous fumer.

Dans un claquement sec, la porte d’entrée de la maison vient de s’ouvrir, et deux hommes apparaissent en contre-jour. Impossible pour Stan et Moïse de distinguer leur visage, ils sont deux ombres massives qui avancent. Mais le négociateur reconnaît la position du premier, les épaules rentrées comme celles d’un boxeur : la position d’un tireur tenant une arme à bout de bras. Stan se jette sur Moïse, juste à temps pour que la balle tirée par le premier homme ne vienne s’écraser sur le mur derrière eux. Moïse se met à courir vers l’escalier, au fond du vestibule. Malgré sa corpulence, il atteint la porte qui descend au sous-sol en deux enjambées, suivi comme son ombre par Stan. Une douleur aiguë lui traverse la cuisse, mais il la sent à peine, là encore l’adrénaline fait son office. Les deux hommes s’engouffrent dans l’escalier juste avant que de nouveaux impacts de balles ne fassent voler en éclats un des montants de la porte. Pas de bruit de détonation. Des silencieux. Des assassins.

L’escalier est étroit, et Moïse manque de s’écrouler tandis que Stan le pousse vers l’avant. Pas le temps de prendre des gants, les tueurs sont derrière eux. Le négociateur se retourne et tire en direction de la porte, rectangle de lumière qui se détache dans l’obscurité du sous-sol. Bing. Bing. Bing. Stan tire à plusieurs reprises pour couvrir leur fuite, faire baisser les têtes. Et puis plus rien. La culasse reste à l’arrière, le chargeur est vide. Il a tiré sans réfléchir. Panique de feu. Maintenant, ils n’ont plus de munitions.

Judith, la femme de la maison, pénètre dans le vestibule, attirée par les bruits inhabituels. Sans même comprendre ce qui se passe, elle reçoit une balle en plein cœur. Le second tueur ne lui a laissé aucune chance, la vieille dame s’effondre sur le carrelage. Apparemment, personne ne doit sortir vivant de la maison.

Dans le sous-sol, mauvaise surprise pour Moïse et Stan : cul-de-sac. Seules deux minces ouvertures laissent apparaître la lumière du jour. Dans la pièce, un capharnaüm. Des cartons. Des meubles. Des bouteilles. Mais rien qui ressemble à une arme. Moïse s’est retourné, pour observer l’escalier tout en s’accroupissant derrière une pile de boîtes en bois. Refuge dérisoire contre des armes à feu. Stan s’est aussi caché derrière un vieux frigo. Les deux hommes font silence pour essayer d’entendre ce qui se passe là-haut. Mais les tueurs sont des pros. Pas de chuchotements. Aucun de bruit de pas. Juste la lumière du sous-sol qui s’allume, pour révéler la position des fuyards. L’interrupteur est au bas de l’escalier, impossible pour Stan de l’atteindre sans s’exposer. Mais l’ampoule est à portée : avec son arme vide en guise de marteau, il la fracasse d’un coup. L’obscurité revient, avec la protection toute relative qu’elle apporte. En guise de réponse, une main apparaît dans la lumière de la porte, en haut, et trois coups de feu étouffés viennent rappeler à Stan qu’il n’a pas le contrôle de ce qui se passe.

Un regard suffit aux deux hommes pour s’accorder sur la situation : cela ne sent pas bon du tout. Ils sont pris au piège dans un sous-sol sans issue avec deux tueurs à leurs trousses.

Une nouvelle détonation. Énorme, celle-là. Suivie d’une deuxième. D’une troisième. Mais aucun impact dans le sous-sol. Le bruit a été assourdissant, on dirait que les tueurs ont changé de calibre. Quelques secondes de silence. Et la voix de Nathalie.

— Vous êtes là ?

Stan et Moïse se regardent, avant que le négociateur ne réponde :

— Oui ! Tout va bien ?

— Moi oui. Mais pas Judith.

Moïse s’est relevé et monte l’escalier en trombe. Stan sent tout à coup un picotement dans la jambe. En baissant les yeux, il voit son pantalon couvert de sang. Il remonte à son tour vers le vestibule, gêné par la lumière qui l’oblige à plisser les yeux. Au sol, deux hommes gisent sans vie. Derrière eux, Nathalie tient le 45 mm du négociateur entre ses mains. Elle a l’air étonnamment calme. Sans un mot, Stan s’approche d’elle, et reprend doucement l’arme. Moïse, accroupi, essaie de trouver en vain le pouls de Judith.

Stan se dirige alors vers la porte d’entrée de la maison, laissée grande ouverte par les tueurs. Il passe rapidement la tête, son 45 mm en main. Il y a peut-être des renforts. Mais rien de suspect. Ni voiture ni passant.

— Elle est morte, lâche Moïse en fermant les yeux de Judith.

Nathalie se met à trembler, comme si elle prenait conscience de ce qui vient de se passer. Le négociateur se retourne, et malgré la douleur de sa cuisse, revient sur ses pas pour prendre la femme dans ses bras.

— Tu nous as sauvés, Nath.

Moïse s’est relevé. Calmement, Stan le regarde et demande :

— Tu as des compresses ? Et une voiture ? On déménage.

 

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