L’organisation
Chapitre 83
Île Maurice. 8 octobre 2023
Lara n’a pas vraiment dormi. La joie de savoir son père vivant ne l’a pas emporté sur la peur qui la hante désormais. Ne rien laisser paraître, feindre la tristesse, l’effondrement. Quand son cœur exulte de joie. À moins que ce ne soit la colère qu’elle éprouve pour sa belle-mère. Quoi qu’il en soit, il ne faut rien laisser paraître.
Elia est déjà sur la terrasse. Assise face à l’océan, une tasse de café posée devant elle. De grandes lunettes de soleil cachent des yeux qu’on devine rougis. Lara s’empresse de mettre les siennes. Une bonne parade pour masquer ses émotions. À son approche, sa belle-mère se tourne vers elle.
— Bonjour, Lara.
— Bonjour.
— Tu veux un café ?
— Non, merci. Je n’ai envie de rien ce matin.
— Je comprends.
Lara s’est installée à côté de sa belle-mère, pour éviter le face-à-face qui pourrait la trahir. Malgré ses lunettes, Elia ne peut cacher ses traits tirés. Elle encaisse le choc de la perte de celui qui était l’homme de sa vie. Cela la ferait presque passer pour sympathique aux yeux de Lara. Mais son père a besoin d’en savoir plus sur la suite. Il lui a souvent répété que pour ne pas subir, il fallait être à l’initiative. C’est ce qu’elle va faire.
— Tu sais ce qui m’a permis de trouver un peu d’énergie, cette nuit ?
— Dis-moi.
— L’envie de vengeance. Je veux faire payer à ceux qui ont tué mon père.
Elia sourit mais ne répond pas. Lara doit aller plus loin.
— J’ai envie de participer à la suite. À ce dont tu m’as parlé hier soir.
Elia termine sa gorgée de café et se tourne vers la jeune femme.
— Je n’aurais pas dû te dire tout cela. Si Sofiane l’apprend, nous allons avoir des ennuis toi et moi.
— J’ai déjà des ennuis, non ? Je ne sais pas ce que vous organisez, mais je veux en être.
— Non. Laisse tomber, clôt sèchement Elia en se tournant vers l’océan.
Lara a été trop directe. Maladroite. Il faut parfois prendre son temps quand on veut aller vite. La jeune fille se lève doucement.
— Il faut que j’accepte la mort de mon père, souffle Lara.
— Ce sera long. Mais nous allons y arriver.
— Oui. Il faut que je l’abandonne. Que j’abandonne l’espoir de le revoir un jour. Comme tu l’as fait avec ton fils.
La phrase est tombée comme un coup de hachoir sur un billot. Avec le même effet sur la conversation. Elia déglutit, Lara perçoit la crispation de ses mâchoires.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Touché. Provoquer pour déclencher une réaction. Provoquer pour fissurer la carapace. Elia a relevé ses lunettes, pour être certaine que la jeune femme puisse voir ses yeux quand elle se tourne vers elle. Lara ne lâche pas :
— Ton fils. Tu as abandonné l’idée de le revoir. Il faut que je fasse pareil avec mon père. Que je sois aussi forte que toi.
— Je sens comme un reproche dans ta phrase. Tu penses que j’ai abandonné mon fils ?
— C’est un peu ce que tu as fait, non ? Et c’est bien, tu avais ta vie à mener de ton côté.
Elia sourit. Un sourire amer. Elle baisse ses lunettes sur ses yeux. Comme pour terminer cet échange. Lara n’est pas parvenue à la déstabiliser. Il faudra trouver autre chose.
La jeune fille tourne les talons pour se diriger vers la cuisine de la villa. Après quelques pas, la voix d’Elia se fait entendre :
— Je n’ai pas abandonné mon fils, Lara.
La carapace se fendille. Lara ne peut pas laisser passer l’occasion. Elle revient sur ses pas, et s’assoit cette fois face à sa belle-mère.
— C’est-à-dire ?
— J’ai revu mon fils. Et je vais le revoir bientôt.
Lara esquisse un sourire. Parce qu’elle a obtenu une réaction. Et pour laisser croire à Elia que cette nouvelle lui plaît :
— Tu vas le revoir ?
Paraphrase. Une vraie négociatrice.
— Oui. Bientôt, lâche Elia, énigmatique.
— Tu ne peux pas me laisser comme ça. Je te considère comme ma seconde mère, tu sais, et là tu m’annonces que je vais peut-être voir un grand frère ?
Elia sourit, ses yeux fatigués par une nuit de larmes s’éclairent. Lara a touché juste en jouant sur la fibre du clan, du sang. Cela a toujours été le vœu de sa belle-mère, former une vraie famille avec Stan et elle.
— Lara, je te fais confiance, alors tu gardes ça pour toi.
— Je suis une tombe, tu devrais le savoir.
— C’est mon fils qui est à la manœuvre. Noé. C’est lui qui a monté l’attaque contre Oct’Oil.
— Tu plaisantes ?
— Non. C’est un génie de l’informatique. Il a créé un programme pour pirater les navires d’Oct’Oil.
Lara fixe Elia. Ses yeux s’humidifient, comme elle sait si bien le faire. Sa belle-mère accroche son émotion, ses yeux se mettent aussi à briller. La fierté de son fils ? La confirmation qu’elle et Lara sont liées, presque par le sang ? La jeune fille enfonce le clou :
— Tu n’imagines pas comme je suis contente. Malgré la mort de Papa.
— Je le vois. Ça me réchauffe le cœur.
— Il est là ? Je peux le voir ?
Elia fait non de la tête, son sourire s’estompe.
— Non, il est loin. Pour l’instant. Je te l’ai dit, ce n’est pas terminé.
Lara voudrait en savoir plus. Mais interroger à ce moment-là serait dangereux, trop visible.
— Ne m’en dis pas plus, si tu penses que je ne dois pas savoir, ne dis rien.
Elia se tourne vers la jeune femme, se penche en avant pour se rapprocher d’elle.
— Tu es avec nous, désormais. Au point où nous en sommes, tu as le droit de savoir. En mémoire de ton père. Oct’Oil n’était qu’une sorte de test. Pour nous assurer du bon fonctionnement de l’attaque. La seconde phase doit mettre à bas l’industrie pétrolière. Dans le monde entier. Une attaque beaucoup plus longue. De grande envergure.
Lara est captivée par les propos de sa belle-mère. Du moins, c’est ce qu’elle doit montrer. Elia continue :
— Nous allons mettre à l’arrêt tous les navires, tous les tankers qui transportent du pétrole, et cela sur toute la surface du globe. Nous allons attaquer toutes les raffineries de la planète. Tout arrêter.
— Sérieux ?
— Nous devons arrêter tout ce gâchis. Sans pétrole, les choses vont devoir changer.
— Mais comment tu peux faire ça ?
— C’est Noé qui fait ça. Il brouille les signaux des bateaux, il crée le chaos. Ensuite, son équipe piratera les usines, les raffineries, jusqu’aux stations-service s’il le faut.
— Un truc de dingue ! lâche Lara.
La jeune fille accompagne sa phrase d’un mouvement de tête admiratif. Mais il ne faut pas lâcher.
— Ton fils va changer le monde. Tu dois être fière de lui.
— Je le suis. Pourtant, je suis mal à l’aise. C’est compliqué pour moi, parce qu’il y aura malgré tout de la casse, des dégâts importants. Mais c’est un mal nécessaire.
— Je comprends. Et Noé, qu’est-ce qu’il en pense ?
— Il est comme nous, il sait que pour faire bouger les choses, il faut taper fort.
— Il te manque ?
— Oui. Terriblement. Heureusement, tu es là.
— Il nous rejoint bientôt ?
— Je ne sais pas. C’est Sofiane qui va décider de la suite. On attend que toutes les personnes importantes pour nous soient à l’abri.
— Tu n’as pas peur pour Noé ?
— Non, ça va. Il est à Tallinn. En Estonie. Un peu loin de ce qui se passe en France. Et il faut bien que son équipe termine le travail.
Masquer les fuites émotionnelles de joie. Ne rien laisser paraître. Lara doit garder le contrôle.
— J’ai hâte de le voir. Je ne le connais pas encore, mais c’est tout comme, termine Lara. Je vais me chercher un café, tu en veux un ?
— Non, merci.
En quelques pas, Lara entre dans la cuisine de la villa. Tout en actionnant la machine à café, elle saisit son téléphone. Elle déverrouille son accès Discord, et tape le message :
« Tallinn. Estonie. Une équipe. Ils vont attaquer les raffineries de pétrole partout dans le monde. »
Moins de trente secondes plus tard, la réponse de Stan :
« Top ! Pourquoi les raffineries ? »
« Arrêter la distribution de pétrole. Partout. Elia est folle. »
« Tu es sûre de toi ? »
« Oui. »
« Pas d’adresse à Tallinn ? »
« Non. »
Lara ne parlera pas du fils de Lara. Ce n’est pas le moment.
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