L’organisation
Chapitre 72
Aubervilliers. 8 octobre 2023
Les chaînes d’information ne savent plus où donner de la tête en ce début de matinée. La date entrera dans l’histoire. Un scandale politico-financier, des fusillades dans des manifestations et maintenant des marées noires et des bateaux qui seraient en perdition dans le golfe de Guinée.
Stan n’a pas fermé les yeux de la nuit. Installé dans le canapé vieillot de la maison de la rue Heurtault, il a tenté de joindre Lara sur les réseaux sociaux. Mais rien. Aucun contact. Et la peur s’est installée. La peur qu’il lui soit arrivé quelque chose de grave. La peur qu’il ne la revoie plus. Les larmes montent à ses yeux. Le négociateur est épuisé. Cela fait plusieurs jours qu’il est à la manœuvre, sur tous les fronts. Qu’il est pris dans la tourmente. Dans la machine à laver les cerveaux des chaînes d’information. Mais il y a un bien dans le mal : depuis la fusillade de la Bastille, on ne parle plus de lui.
Une main se pose sur son épaule. Nathalie. Elle sait que Stan pleure. Parce qu’elle ressent ce qu’il ressent. Même s’ils ne sont plus amants depuis longtemps, il y a une persistance des sensations, malgré les années. Mais Nath ne dit pas un mot. Juste une tasse de café chaud qu’elle pose sur la petite table devant lui. Avant de repartir, certainement dans la cuisine. Elle sait qu’il est mort d’inquiétude pour Lara. Et Elia… L’amour qu’il avait pour elle… Le premier jour où il l’a vue, il a su qu’il ferait sa vie à ses côtés. Tout le monde l’a compris, même elle. Ce jour-là, elle a su qu’elle resterait toujours dans l’ombre et que dans les bras solides de Stan, il n’y aurait plus aucune autre femme qu’Elia.
Stan doit se reprendre. Le combat commence tout juste. Il avale son breuvage, son soutien moral qui ne lui a jamais fait défaut. Moïse entre à son tour dans le salon, un grand mug de thé à la main. C’est toujours étonnant de voir un ami sous un jour nouveau. Stan a toujours été celui qui avait la main sur les missions, sur les décisions. Aujourd’hui, il est sous sa protection. Et celle du Mossad. Il ne maîtrise plus grand-chose. L’Israélien s’assoit à côté de lui.
— Je ne te demande pas si ça va. Des nouvelles de Lara ?
— Non, toujours pas. Mais ce n’est pas forcément mauvais signe.
Moïse ne relancera pas sur Lara. Évidemment que l’absence de nouvelles n’est pas de bon augure, mais Stan essaye de se rassurer comme il peut.
— Tu as dormi sur le canapé ?
— Pas vraiment dormi. Mais je suis reposé. Tu as vu les infos ?
Stan monte le son de la télévision. Sur l’écran, le plateau d’une chaîne d’information. Et des experts qui commentent.
« La fusillade de la Bastille, au cours de laquelle, je vous le rappelle, des policiers ont tiré sur les manifestants, faisant plus de vingt morts, a donné lieu à des échauffourées un peu partout sur le territoire national. Une trentaine de commissariats et de postes de police ont été incendiés, attaques au cours desquelles quatre policiers ont été tués. On indique aussi que suite à la riposte de policiers, au moins douze personnes auraient été abattues, dont deux femmes et un adolescent dans le quartier sensible du Mistral, à Grenoble. À Marseille, les policiers du service de nuit ont quitté leur poste face aux manifestants qui se sont rendus devant le commissariat central de la ville aux cris de “Policiers assassins”. Un peu partout en France, on assiste à des affrontements avec la police. »
Le journaliste parle alors que des images de guet-apens sont diffusées sur les écrans. Des voitures de police qui flambent. Des corps allongés dans les rues. Sur le bandeau d’information qui défile sans discontinuer, des chiffres de morts et de blessés associés à des noms de villes s’égrènent.
« Sur le plateau, nous avons Pierre Escoffier, ancien ministre de l’Intérieur. Comment interprétez-vous la démission de l’actuel ministre de l’Intérieur, annoncée ce matin ?
— Écoutez, je suis sidéré par ce qui se passe. La fuite du ministre de l’Intérieur, parce que c’est une fuite, disons-le, est soit un aveu d’impuissance, soit un aveu de culpabilité. Je n’ose imaginer que l’on ait donné l’ordre à la police de tirer sur les manifestants ; mais si c’était le cas, ce serait un véritable coup d’État. Et quand je vois l’ampleur du scandale Argenton, le financement du train de vie de nababs de tous ces ministres européens, de ces journalistes dont la liste ne cesse de s’allonger toutes les heures, je me dis que la compagnie Oct’Oil a bien mené sa barque. Avec des prix du pétrole en hausse et des bénéfices nourris par nos concitoyens qui ne peuvent même plus faire leur plein d’essence pour aller travailler. »
Discours de politicien. Mais sur le fond, la messe est dite. En même temps que Pierre Escoffier s’emporte, des images apparaissent sur les grands écrans du studio de télévision. Une barge pétrolière au milieu de l’océan :
« Des informations arrivent en ce moment dans les rédactions. À ce stade, nous ne savons pas si ces informations sont liées, mais plusieurs navires et plusieurs barges pétrolières seraient entrés en collision ou auraient arraché leurs ancres au large des côtes africaines, déclenchant des déversements de pétrole dans le golfe de Guinée. »
Stan et Moïse se regardent.
— Matthias ? demande Stan.
— Oui, forcément. Tu plantes les systèmes de navigation et plus aucun bateau ne peut circuler. Plus de barges, plus de tankers, plus d’approvisionnement des raffineries. Et s’il n’y a plus de pétrole dans les raffineries, il n’y a plus de fioul, plus de kérosène, plus d’essence. Plus de déplacements.
Stan commence à relier toutes les informations entre elles.
— Elia m’a parlé d’une expérience. Tuer la confiance pour remettre les gens dans l’adversité. Tu fais monter la pression sociale en maintenant les cours du pétrole au plus haut. Puis tu détruis la confiance des gens dans leurs hommes politiques avec un beau scandale, et il n’y a plus d’autorité. Ensuite, tu détruis la confiance des gens dans leur police avec des assauts contre les citoyens : il n’y a plus de sécurité. Et enfin, tu détruis la croyance des gens dans leur liberté à se déplacer en arrêtant les approvisionnements en carburant : il n’y a plus de capacité à fuir. L’adversité revient. Avec l’instinct de survie et sa cohorte de comportements grégaires.
Moïse acquiesce en hochant de la tête :
— Et s’il n’y a plus d’essence, plus de transport de marchandises, plus de réassort des magasins de nourriture, plus de véhicules de pompiers, plus d’ambulances. Plus rien. Je ne sais pas si Elia et ses amis ont anticipé les conséquences de leur petit jeu, mais cela peut être catastrophique.
— Elia est intelligente, bien sûr qu’elle a conscience des conséquences. Comment a-t-elle pu en arriver là ?
Stan se lève, fait quelques pas, comme un lion en cage. Il respire fort, pour contenir sa colère. Il se retourne vers son ami.
— Le gros truc que Spano m’annonçait est encore bien plus gros que ce que j’imaginais, Moïse.
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