L’organisation
Chapitre 78
Île Maurice. 8 octobre 2023
La femme de ménage vient de finir la chambre dans laquelle Elia a posé ses affaires. Une Mauricienne, de la communauté indienne. Dorée, aussi bien sur sa peau que dans son regard. Elia a échangé quelques mots avec elle, mais elle a rapidement décroché, le créole ayant trop vite pris le dessus sur le français. La discussion s’est terminée par un sourire. Universel, celui-là. Pourtant, Elia n’a pas le cœur à la joie. Leur opération contre Oct’Oil fonctionne, mais à quel prix ? Il faut qu’elle sache. Elle sort de la chambre pour rejoindre la grande pièce commune de la villa. Un long couloir puis quelques marches la séparent de l’immense hall, à moitié ouvert sur l’extérieur.
Sofiane est là, debout, les mains dans le dos. Face à la vue imprenable sur l’océan Indien. Comme pour contempler son œuvre, comme s’il pouvait voir d’ici les dégâts que leur attaque a causés sur la barge d’Oct’Oil. La maison est idéalement placée pour observer l’immense horizon bleuté. Situé dans un complexe sécurisé, elle ressemble à toutes les autres villas de luxe de Trou-aux-Biches. Et c’est exactement ce que voulait Sofiane : pour tous les voisins, ce sont des touristes qui viennent chercher la chaleur et la tranquillité de Maurice.
Elia s’approche à pas feutrés. Comme à son habitude. Mais pas assez pour surprendre le commissaire de police, qui se retourne vers elle. Sofiane a la mine grave. Sombre. Pas la peine de rentrer dans les explications, Elia a compris. Mais elle ne peut pas laisser planer le doute, cette question qui lui tord le ventre depuis des heures.
— C’est Stan ?
— Oui, répond Sofiane.
— Alors ? interroge Elia avec une pointe d’espoir.
— Je suis désolé.
Elia ne peut empêcher les larmes de monter. Sofiane pose ses deux mains sur les épaules de son amie.
— Je suis désolé, répète-t-il. Il était trop dangereux. Tu le sais.
Le coup est brutal. Elia ne peut plus prononcer un seul mot. Le silence est terrible. Il écrase de son poids les épaules de Sofiane, qui tente de rajouter :
— Ne dis rien à Lara pour l’instant.
Elia plonge ses yeux dans ceux de Sofiane. Les larmes de tristesse ne parviennent pas à cacher les larmes de colère. Une colère contre elle. Contre Sofiane. Contre leur attaque. Même si elle savait que la mort de Stan était inéluctable, elle n’était pas prête.
— Son père est mort. Tu penses vraiment que je vais pouvoir le lui cacher ? Elle est comme lui, elle sent les choses. C’est un animal. Un félin, qui attaque avant d’être attaqué. Comme Stan.
— Fais au mieux, alors. Il ne faut pas la perdre.
— Je t’ai laissé faire, je suis aussi responsable que toi. Je vais gérer Lara.
Le regard de Sofiane s’échappe vers sa gauche. Furtif. Inquiet. C’est forcément Lara qui vient de sortir du couloir du fond, pour entrer dans l’immense pièce de la villa. Inutile pour lui de préciser que la jeune fille se dirige vers eux. Il lâche : « Je vous laisse », avant de tourner les talons.
Le hall est grand, et la chambre de Lara se trouve du côté le plus éloigné, dans le dos d’Elia. Cela lui laisse quelques secondes pour reprendre ses esprits. Dérisoire. Inutile. Elle est incapable de retenir ses larmes, seuls les sanglots restent encore sous contrôle. Elia a déjà eu à affronter l’annonce de la mort. À dire à des parents que leur enfant s’était éteint dans la nuit. Être médecin, c’est aussi accepter la mort comme une hypothèse de travail. La verbaliser est une épreuve. Mais avec le temps, on se blinde. Pourtant, Elia ressent le trac de la première fois. Encore quelques secondes pour réfléchir, pour trouver les mots. Les larmes ne s’arrêtent pas. Et ce sanglot, qu’elle ne peut retenir.
— Elia ?
La voix de Lara est tremblante. Elle a perçu le sanglot. La gorge d’Elia est nouée. Impossible de mettre des mots sur ce qu’il vient de se passer.
— Non ! Elia ! Non !
Les cris de Lara déchirent le silence du hall, résonnent comme dans une église. Elia ne peut que se retourner pour voir le visage de la jeune fille tordu de chagrin, fripé par la douleur d’avoir compris.
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