L’organisation
Chapitre 68
Aubervilliers. 7 octobre 2023
Les rues sont pleines. Des voitures, des scooters, des gens. Tout le monde a l’air apeuré. Pressé. Paniqué. Stan a laissé la voiture de Sofiane à la porte de la Chapelle. Au milieu des voitures stationnées de manière erratique. Quand les gars du quartier vont voir qu’il y a une voiture de police posée là, ils vont la désosser en moins de deux.
Le négociateur a pris soin de bien remonter le col de son blouson sur ses oreilles, pour ne pas être reconnaissable au cas où les caméras de vidéosurveillance de la zone fonctionneraient encore. Au vu du délabrement des bâtiments alentour, il y a peu de chances, mais on ne sait jamais. Ses années dans la police lui ont appris à réaliser une filature discrète comme à s’évaporer rapidement dans un lieu très fréquenté.
Il marche depuis quarante minutes, en faisant quelques détours et plusieurs coups de sécurité. A priori, personne n’est derrière lui. Encore quelques pas et il sera à la hauteur du numéro de la rue Heurtault que lui a transmis Moïse avant qu’il ne coupe son portable, qu’il en retire la puce et qu’il ne le jette dans une poubelle.
À l’adresse dite, une petite maison de ville, avec un jardin minuscule et quelques arbustes. Les feuilles sont en train de tomber, seul un sapin est encore vert. Stan appuie sur la sonnette du portail. Un rideau bouge à l’intérieur. Puis un bruit de clenche métallique, et le portail est ouvert. Le négociateur monte les escaliers pour arriver sur le perron quand la porte d’entrée s’entrouvre. Moïse l’accueille :
— Vite !
Stan pénètre dans l’entrée vieillotte d’une maison des années 1920. L’odeur caractéristique d’un endroit qu’on aère peu lui rappelle des souvenirs d’enfance. Sans prendre le temps de lui montrer le reste de la bicoque, Moïse emmène son ami dans le salon, tout proche. Là aussi, les années ont fait leur œuvre, et la décoration est digne d’un décor d’Agatha Christie. Moïse remarque le regard circulaire de Stan.
— Tu croyais que tu allais arriver dans un bunker ultramoderne avec des écrans partout ?
— Je m’attendais un peu à ça, oui.
— On préfère la discrétion à l’esbroufe, ici.
Une dame âgée passe la tête, et s’adresse à Moïse en hébreu. Celui-ci lui répond de même. Stan interroge :
— Un agent ?
— D’après toi ? répond Moïse en souriant. C’est Judith. Elle s’occupe de la maison.
Stan salue la femme de la tête, qui lui répond par un sourire. Il demande :
— Moïse, tu es sûr de ce lieu ?
— Tu sais, nous les juifs, on a plein de défauts, mais on ne se dénonce pas entre nous.
Moïse invite Stan à s’asseoir sur le canapé. Derrière eux, une voix s’exclame :
— Stan !
Nathalie entre dans le salon, en larmes. Elle se jette dans les bras du négociateur, qui est presque déséquilibré par la fougue de la Québécoise. Stan l’enlace, pour tenter de la rassurer, autant que faire se peut. Ça fait du bien de la retrouver. Une présence rassurante qui arrive au bon moment. La psychologue lève les yeux.
— C’est une histoire de dingues.
Stan ne répond pas, maintient son étreinte. Comme si la chaleur de Nathalie lui redonnait de l’énergie et de l’espoir après la folie des dernières heures. Elle insiste :
— Je sais que tu n’es pour rien dans tout ça.
— Oui, nous le savons tous.
Comme si tous les deux se rendaient compte que Moïse les observent, Nath et Stan s’éloignent l’un de l’autre. Dans un coin de la pièce, une télé est allumée. Moïse la pointe du doigt.
— Le seul écran qu’on a ici, c’est celui-là. Et les nouvelles ne sont pas bonnes. Tu as vu ce qui s’est passé à Bastille ?
— Non.
— Une fusillade. La police qui a tiré sur la foule.
— Quoi ?
Tout en répondant, Stan pense immédiatement à Lara.
— Tu as un téléphone ? Il faut que j’appelle Lara. Elle était certainement à la manif.
Stan tente de garder son calme. De mauvais souvenirs lui reviennent en tête. Nathalie se rapproche, pour poser sa main sur l’épaule de son patron.
— Oui, je vais te trouver ça, répond sobrement Moïse.
Pendant que son ami se lève, Stan monte le son de la télévision. Sur l’écran, une chaîne d’information en édition spéciale :
« Voilà ce que nous savons de la fusillade qui s’est déroulée cet après-midi lors de la manifestation sur le climat dans le quartier de la Bastille. Il y a maintenant une heure trente, un ou plusieurs policiers ont ouvert le feu sur la tête du cortège qui se trouvait au niveau de la place de la Bastille. Ces policiers, membres des compagnies républicaines de sécurité, ont utilisé leurs armes de service pour abattre plusieurs des leaders syndicaux présents. D’après les premières informations données par la préfecture de police, la fusillade aurait fait dix-sept morts et au moins trente-quatre blessés. Sur les réseaux sociaux circulent plusieurs vidéos montrant un policier armé d’un fusil d’assaut et faisant feu à plusieurs reprises sur la foule. »
Stan tente de garder son calme, de se rassurer. Lara ne peut pas avoir été en tête de cortège. Si elle était allée manifester, elle serait restée dans la foule. Et elle sait se mettre à l’abri si nécessaire. La télévision continue son édition spéciale :
« Plusieurs représentants de l’opposition ont d’ores et déjà appelé à la démission immédiate du président de la République, accusé par certains d’avoir donné l’ordre de tirer sur les manifestants. On parle de coup d’État, et Jacques Ronfard, le député d’opposition, a appelé tout le monde à rester barricadé chez soi. Par ailleurs, plusieurs manifestations en Europe, et notamment à Bruxelles et à Berlin, auraient également fait l’objet de tirs de la part de la police, sans que nous puissions à ce stade confirmer ces informations. »
Moïse entre dans la pièce, et tend un téléphone portable à Stan.
— Tiens. Pour les messageries cryptées et Discord, c’est parfait. Cependant, aucun appel sur le portable de Lara : les flics te cherchent, ils vont traquer son portable, comme le tien.
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