L’organisation
Chapitre 9
Paris, la Défense. Mars 2023
Le jour s’est levé depuis plusieurs heures sur le quartier d’affaires. À la fenêtre, Marc du Jonchay regarde les milliers de petites fourmis qui vont et qui viennent. Presque désabusé, le PDG interroge Stan, pour la forme.
— Ils ont trouvé comment a débuté l’attaque ?
Le négociateur sait que son client connaît déjà la réponse.
— Non, toujours pas.
— Cela fait douze heures que nous sommes sur le coup, et le pirate s’amuse toujours avec nos données.
— Toujours. Attaques séquentielles, sur le même rythme.
Le PDG d’Oct’Oil contient sa colère. Mâchoires serrées. Sifflantes dans la voix. Il se retourne brusquement.
— Bon. Il est temps que je reprenne le contrôle, vous ne croyez pas ?
Marc du Jonchay réajuste sa veste et son col de chemise, avant de se racler la gorge et de pousser la porte qui sépare le bureau dans lequel il se trouve de la salle bruyante où s’agitent ses équipes.
— Bien ! Messieurs ! S’il vous plaît, je vous demande un peu d’attention.
Le silence se fait rapidement. Chacun retient son souffle. Le PDG enchaîne sans perdre de temps.
— Nous allons mettre fin à tout cela. Ce que nous vivons depuis plusieurs heures est en réalité un exercice. Je le répète : c’est un exercice !
Personne ne bouge. Aucun signe de soulagement sur les visages. Apparemment, personne n’y croit. Stan, entré juste après Jonchay, regarde Moïse qui a levé la tête comme les autres. Il lui fait un signe en croisant ses deux mains devant lui, en signe de X, pour lui signifier que la partie s’arrête. Immédiatement, l’Israélien lui confirme avoir reçu l’instruction en levant le pouce vers le haut et saisit son téléphone portable pour adresser un message sur Signal :
« Matthias. Fin d’exercice. Confirme-nous que tu mets fin aux attaques. »
Quelques secondes plus tard, la réponse du pirate tombe :
« Ok. J’arrête. Dommage, je commençais à m’amuser. »
Stan croise le regard de Douglas, qui a l’air complètement désemparé. Le négociateur lui fait un signe de la main, pour lui indiquer qu’ils se verront tout à l’heure. De son côté, Marc du Jonchay donne ses instructions pour mettre fin à cet échec patent. Douze heures de gestion de crise, et aucun moyen d’arrêter l’attaque. D’ailleurs, les mines déconfites des membres de
la DSI ne laissent aucun doute sur les pensées qui occupent leur esprit : il y 1
aura des coups à prendre lors du débriefing, et ils seront en première ligne. Le patron n’est pas du genre à faire de cadeau quand on ne répond pas à ses attentes.
Pendant que tout le monde s’affaire, Marc du Jonchay est retourné dans le bureau qui lui a servi de base arrière pendant la gestion de la crise. Il souffle fortement, et s’affale dans le canapé, devant une table basse encombrée de gobelets en carton pleins de café froid. Il va faire son débriefing à chaud, en tête à tête avec Stan qui l’a suivi dans la pièce et qui a fermé la porte derrière lui.
— Bon, Stanislas, cela nous coûte combien finalement ?
— Douze millions. Soit en rançon, soit en perte d’exploitation si vous mettez Angbo One à l’arrêt.
— Vous pensez que je devrais peut-être embaucher un nouveau directeur des systèmes d’information avec ce budget ?
— Je ne crois pas. Matthias, le pirate à qui j’ai confié la mission d’attaquer la Smart Room, est l’un des meilleurs au monde. Je l’ai recruté à la DGSE.
Marc du Jonchay se lève brusquement, agacé.
— Comment a-t-il pu entrer dans les systèmes de la Smart Room ? Nous avons toutes les mesures de sécurité possibles ! Aucun accès extérieur non sécurisé, aucune entrée de données non contrôlées !
— Oui, mais il y a Vanessa.
— Vanessa ?
Stan s’est levé à son tour.
— À Warri, là où se trouve basée votre Smart Room, il y a un bar. Le Lolly Bar, sur Ogudu Road. À boire, de la musique, des filles. Bref, tout ce qui attire un expatrié loin de chez lui et qui s’ennuie depuis plusieurs semaines, le nez rivé sur ses écrans.
— Aucun membre de la Smart Room ne peut ramener de filles dans l’enceinte sécurisée. C’est absolument interdit.
— Qui parle de fille ? Vous nous avez demandé de monter cet exercice il y a deux mois. Depuis cette date, nous avons fait déposer, régulièrement, des clés USB dans le bar. De belles clés USB. Disséminées dans les salons, à l’arrière. Avec une étiquette : Vanessa. Nous avions l’espoir qu’un jour, un des opérateurs de la Smart Room trouverait la clé et que, taraudé par la curiosité d’en savoir plus sur Vanessa, la brancherait sur un des postes de Big Mama.
— Et ça a marché…
— Nous avons dû attendre un peu, et bingo ! La clé s’est activée. Des tas de photos suggestives, des lettres, bref, de quoi donner envie à quelqu’un de tout savoir de la vie de Vanessa. Et le temps pour notre logiciel pirate de s’installer dans le système de contrôle de la salle. Dès que Matthias a reçu l’information de l’activation de la clé, il a commencé à visiter la configuration de vos équipements, et quand il a pu en prendre le contrôle, nous avons déclenché l’exercice. Une smart lady pour venir à bout d’une Big Mama.
— Douze millions de dollars pour regarder des photos pornos, cela aurait été cher payé si cela n’avait pas été un exercice.
En quittant le bureau où se trouve Marc du Jonchay, Stan croise Douglas, le regard perdu de celui qui va payer les pots cassés. Le négociateur s’approche de lui.
— Alors, content que ce soit fini ?
— Déçu, répond le jeune Africain. Pas que ce soit fini, mais que nous n’ayons pas trouvé la faille.
— Notre hacker est un des meilleurs, tu avais peu de chances. Et sa Vanessa est très forte.
Moïse rejoint Douglas et Stan.
— Allez, tu n’y es pour rien. Serre les fesses, cela va tonner dans le bureau de ton patron dans quelques heures. Et puis les choses vont reprendre leur cours.
Douglas esquisse un sourire désabusé, qui laisse peu de doute sur sa déception. Moïse enfonce le clou :
— Si tu t’ennuies chez Oct’Oil, viens faire un tour à l’agence.
Moïse prend une carte de visite dans la poche arrière de son pantalon, et la tend vers Douglas, qui s’en saisit sans illusions.
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