L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 86 sur 88

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L’organisation

Chapitre 87

 

Île Maurice. 9 octobre 2023

 

Le bruit sourd a fait sursauter Lara dans son sommeil. Comme un meuble qui tombe sur le sol. Avant qu’elle n’ait le temps de s’interroger plus avant, un nouveau bruit vient la ramener à la réalité. Quelqu’un tape lourdement à la porte de sa chambre.

— Lara ! Ouvre !

C’est la voix de Sofiane. La voix des mauvais jours. La jeune fille se lève rapidement pour déverrouiller la porte. Dans un geste réflexe, elle saisit son téléphone et le glisse sous son oreiller avant de laisser entrer Sofiane. À peine a-t-elle ôté le loquet qu’il pénètre dans la pièce. Sans un regard, il s’approche de la table de nuit. Visiblement, il cherche quelque chose.

— Ton téléphone ! Où est ton téléphone ?

Si Lara était encore un peu endormie, le ton et l’attitude de Sofiane auraient terminé de la réveiller. Malgré la surprise, la jeune femme se ressaisit immédiatement.

— Je ne sais pas, il est resté dans le salon, je pense.

Mais Sofiane n’est pas d’humeur badine.

— Arrête de te foutre de ma gueule ! Donne ton téléphone !

L’homme que connaît Lara depuis qu’elle est enfant a changé de visage. Il n’est plus le policier posé qui parle avec sagesse. Il a dû se passer quelque chose de grave pour qu’il se mette dans un pareil état.

Le bruit des coups et les cris du policier ont réveillé toute la maison. Elia apparaît dans l’encoignure de la porte, ses boucles blondes ébouriffées.

— Sofiane ! Qu’est-ce qui se passe ?

— L’équipe de Tallinn a été attaquée !

— Quoi ? lâche Elia. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Sofiane se retourne vers elle. Son visage est déformé par la colère.

— J’ai essayé de joindre Astana sur place, mais aucune réponse. Même chose pour Matthias. J’ai appelé nos amis de la police de Tallinn. Le commissaire Nügano m’a dit que l’immeuble de la rue Heina était en flammes.

 

En un instant, Elia semble voir son monde s’écrouler. Encore une fois. Elle réalise qu’elle a parlé à Lara, qu’elles ont eu une conversation la veille au sujet de Noé. De l’Estonie. Elle fonce vers la jeune fille, la saisit par les épaules, la secoue.

— Lara ! Qu’est-ce que tu as fait ? Tu as parlé de Tallinn à quelqu’un ?

Sofiane s’approche d’Elia, menaçant.

— Quoi ? Tu lui as parlé de Tallinn ?

Elia ne regarde pas Sofiane, et continue à secouer Lara.

— Qu’est-ce que tu as fait, Lara ? Dis-moi que ce n’est pas vrai !

La jeune fille tente de retenir ses larmes, mais c’en est trop. Trop pour la petite fille qu’elle est et qui ne veut qu’une chose, retourner chez elle et que tout s’arrête. Lara se met à sangloter. À trembler de tout son corps. Comme un aveu. Qu’Elia comprend tout de suite.

— C’est Stan, c’est ça ? Ton père est vivant ?

À côté d’elles, Sofiane s’est mis à tourner en rond, comme un fauve acculé. Son calme l’a définitivement quitté. Il est nerveux. Et donc dangereux. Il attrape Lara par le col de son tee-shirt.

— Donne ton téléphone !

En larmes, submergée par la peur, Lara est incapable de réagir. De parler. Sofiane le voit. Il pousse brutalement la jeune femme sur le côté et fouille son lit. Il trouve tout de suite le téléphone négligemment caché sous l’oreiller. Sans dire un mot, il le présente devant le visage de Lara pour le déverrouiller. Il pianote sur l’écran, et constate que l’application Discord est active. Il tend le téléphone à Lara.

— Déverrouille ton Discord !

Mais la jeune fille ne peut pas répondre. Sa gorge est nouée, serrée par le stress et les sanglots qui ne s’arrêtent pas. Comme si elle savait que c’était fini. Qu’elle allait mourir. À côté d’eux, Elia s’est mise à marcher en long et en large. Ses yeux sont rivés vers le sol. Elle imagine peut-être ce qui a pu arriver à son fils ? C’en est trop pour Sofiane. Le policier sort une arme qu’il portait sous sa chemise. Un Glock 26 en 9 mm. Petit et efficace. Le back-up des agents de terrain. Sans hésiter, il pose le canon de l’arme sur la tête de Lara. La jeune fille ne bronche pas. Dans sa tête, elle est déjà morte.

Elia se retourne vers Sofiane.

— Qu’est-ce que tu fais ? Tu es dingue ?

— Elia ! Tu réalises que nous avons perdu l’équipe de Tallinn ? Que toute l’opération s’arrête là ?

Elia s’approche du policier et place son visage à quelques centimètres du sien.

— Et toi, tu réalises que mon fils était là-bas ? Et Astana ! Lâche cette arme, il y a eu assez de morts aujourd’hui !

Sofiane semble s’affoler. Ses yeux passent d’Elia à Lara. Ses mâchoires se crispent. Il hurle encore une fois sur Lara :

— Déverrouille immédiatement cette application !

Lara s’est résignée. Elle ferme les yeux. Elle attend le coup de feu. Pling ! Un bruit de verre cassé. Trop léger pour que ce soit une vitre que l’on brise. La jeune fille ouvre les yeux doucement. Devant elle, Sofiane est debout, son arme à la main. Il a baissé son regard vers sa poitrine. Une tache rouge au niveau du cœur, qui s’étend doucement comme le ferait une fleur qui s’ouvrirait au lever du jour. Deux autres bruits. Pling. Pling. Sofiane s’affaisse vers l’arrière, dans le coin de la pièce. Son arme tombe au sol. Les balles ont traversé la fenêtre de la chambre, laissant trois boutonnières de verre dans la vitre. En un instant, trois hommes pénètrent la pièce en criant :

— Armée française ! Au sol ! Au sol !

Tels des diables sortis de nulle part, deux commandos marine saisissent Elia et Lara et les allongent sur le sol, sans ménagement. Le troisième fait un rapide tour de la chambre, son arme pointée vers l’avant, et s’approche du corps de Sofiane pour s’assurer qu’il n’est plus une menace. Après quelques secondes, il se tourne vers la porte pour sécuriser ses collègues. Le militaire qui maintient Lara s’adresse à elle :

— Votre nom ?

Lara reprend ses esprits. Elle qui se voyait morte il y a encore quelques secondes vient de revenir à la vie. Elle bredouille :

— Lara.

— Comment vous appelle votre père ?

— Comment ? balbutie-t-elle.

— Votre père vous donne un surnom. Quel est ce surnom ?

Le militaire est étonnamment calme. Rassurant. Malgré le lourd équipement qui pèse sur elle et le froid d’une arme qu’elle sent contre son dos, Lara se sent en sécurité.

— Spano. Mon père m’appelle Spano.

Le commando se tourne vers les deux autres, et annonce :

— J’ai l’invitée. On décroche.

Puis, en appuyant sur le contacteur de sa radio :

— Alpha à tous. On a l’invitée. On sort par la porte est.

Alors que les membres de l’équipe des forces spéciales se préparent à quitter la pièce, une voix fige tout le monde :

— Vous n’irez nulle part !

Elia a ramassé l’arme de Sofiane et menace le militaire qui la maintenait au sol et qui s’est redressé pour rejoindre son binôme. En un éclair, les trois commandos marine se sont retournés, braquant sur elle leurs pistolets automatiques. Trois points verts de visée laser criblent la poitrine d’Elia, comme s’ils dansaient sur son tee-shirt blanc. Quatre points verts désormais. Le sniper qui a neutralisé Sofiane depuis l’extérieur est aussi revenu dans la danse.

Le temps s’est arrêté. Personne ne bronche. Aucun souffle. Aucune respiration. Et puis la voix de Lara :

— Non ! Ne tirez pas !

Le visage d’Elia est effrayant. Sa main crispée sur le Glock 26 de Sofiane. Sourcils froncés et cheveux hirsutes lui donnant un air de sorcière. Un déluge de feu devrait s’abattre sur elle. Mais rien ne se passe. Lara continue :

— Ne tirez pas ! S’il vous plaît, ne tirez pas.

Les quatre militaires continuent de braquer leur arme sur la poitrine d’Elia. Le leader, de sa main faible, appuie sur le connecteur de sa radio.

— Alpha à tous. Stand-by. Omega, tu confirmes : stand-by ?

La voix du sniper grésille dans l’oreillette du leader, mais tous l’entendent :

— Omega, reçu. Stand-by.

Comme dans un western, chacun se demande qui va tirer le premier. S’il a bien fait de ne pas ouvrir le feu. Qui sera vivant et qui sera mort à la fin. La voix de Lara comble le silence :

— Elia. S’il te plaît. Pose ton arme. Je t’en supplie.

En face, la femme n’a pas sourcillé. Son visage est tordu de douleur. De peur. De rage. Son arme est toujours dirigée vers les militaires. Lara poursuit. Comme si elle avait entamé une négociation. Dans une pièce de dix mètres carrés, au milieu de quatre personnes armées et un mort. Elle se souvient des paroles de son père, de ses conseils. Parler. Doucement. Verbaliser l’émotion. Donner le rythme.

— Elia, on est tous morts de trouille. Je t’en supplie. Pose cette arme. Tu l’as dit toi-même, il y a déjà eu assez de morts aujourd’hui. Et viens avec moi. On s’en va. On rentre. On rentre à la maison.

Lara sourit, malgré la peur. Elle tend la main à sa belle-mère. Qui la regarde, au fond des yeux. Qui sent que la jeune femme parle avec son cœur. La main est toujours crispée sur le Glock. Lentement, Elia la dirige vers le bas, et pose le pistolet sur le sol.

— Va-t’en, Lara. Pars d’ici.

— Viens avec moi. Il n’est pas trop tard.

— Pars. S’il te plaît. Laisse-moi, Lara.

Lara ne lâche rien. Il faut qu’elle parvienne à convaincre Elia. Il n’est pas question que cela se termine autrement.

— Viens, Elia. S’il te plaît. On rentre.

Elia hurle :

— Pars ! Va-t’en ! Loin d’ici !

Avant d’avoir pu répondre, elle sent le commando marine qui la tient resserrer son étreinte. Le leader annonce une nouvelle fois à la radio :

— Alpha à tous. On sort !

Sans qu’elle puisse réagir, Lara est exfiltrée de la pièce sans ménagement. Elle a juste le temps de voir Elia s’effondrer sur le sol avant de s’enfoncer dans la nuit bleutée de l’île Maurice avec l’équipe des forces spéciales.

 

*

 

Les embruns sont froids comme le vent. Le soleil commence à peine à éclairer l’horizon, enveloppant l’équipée d’une obscurité qui se réduit de seconde en seconde. L’épais blouson dans lequel on a emmitouflé Lara est ce matin le plus confortable des vêtements. Du moins, c’est ce qu’elle ressent. La chaleur de la polaire, l’odeur du Cordura qui lui rappelle les vêtements tactiques de son père avec lesquels elle jouait quand elle était petite.

À bord de l’embarcation, les cinq hommes ressemblent à tout sauf à des touristes. Gueules carrées, gros bras, chaussures d’intervention. Ils sont calmes. Presque souriants. Et si un doute subsistait, les nombreuses armes automatiques que Lara peut apercevoir sous une toile finiraient de la convaincre qu’elle a affaire à des hommes des forces spéciales.

Le Zodiac Hurricane ZH-930, l’ECUME comme disent les commandos marine, fend l’océan plein ouest, en direction de La Réunion. Dans quelques heures, elle sera à l’abri. Les vagues frappent sur l’étrave et les soubresauts du bateau donnent un rythme presque musical. Stan a encore fait des merveilles, une exfiltration menée de main de maître. Mais Lara n’est pas sereine. Trop loin de la terre. Trop loin de son père. Elia qui s’effondre sur le sol. Sofiane abattu. Et la fatigue nerveuse qui lui donne envie de pleurer. Mais pas question de craquer maintenant. Pour l’instant, elle est l’image de son père dans les yeux de ces militaires. On ne se donne pas en spectacle chez les Monville.

 

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