L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 40 sur 88

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L’organisation

Chapitre 41

 

Paris. 6 octobre 2023

 

À l’agence, Moïse ne chôme pas. Penché sur ses écrans, il tape frénétiquement sur son clavier. Stan observe, aussi tendu qu’admiratif.

— Stan, j’ai trouvé les statuts constitutifs de la société Kalima Real Estate, déclare le crack de l’informatique. Avec des documents fiscaux et des informations sur la domiciliation bancaire. Je t’imprime tout ça.

Toujours aussi bon, le gros. Sacré pro. Il suffit de le poser devant un ordinateur pour qu’il retrouve sa jeunesse.

— Je vais avoir besoin de fouiller un peu plus. Est-ce que je peux faire venir Matthias à l’agence ?

— Tu prépares ta retraite ? ironise le négociateur pour essayer de dissiper sa crainte.

— Il est bon, le gamin, j’aimerais bien l’engager avec moi sur cette mission. Une bonne occasion de l’intégrer un peu plus.

— Ok pour moi, mais tu le gères. Il va falloir chercher ce qui traîne sur le Web. Un petit tour sur les messageries de CNN, BFM et LCI ne serait pas de trop non plus, je crois.

— Ok, bien noté, boss. Je l’appelle.

Il est presque vingt et une heures quand Stan se présente pour la troisième fois de la journée au ministère de la Transition écologique. La façade du bâtiment est encore illuminée par les quelques bureaux toujours occupés. À l’accueil, les charmantes hôtesses ont laissé leur place à un agent de sécurité qui lève à peine la tête au passage du négociateur. Il est visiblement trop absorbé par ce qui se passe sur son téléphone. Stan monte les marches quatre à quatre pour se faufiler dans le dédale de couloirs et parvenir à l’antichambre du bureau du ministre. La porte est ouverte, éclairant le vestibule sombre, vide de collaborateurs. La voix d’Argenton résonne, s’amplifiant au fur et à mesure que Stanislas approche :

— Oui, bien sûr, je comprends. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise d’autre ?

Le ministre raccroche vivement juste après l’entrée du négociateur dans la vaste pièce. Arthur est avachi dans un des sièges, devant le bureau de son patron. Argenton s’enfonce dans son immense fauteuil. Il tonne :

— Voilà, mon cher Stanislas. C’est fini !

Arthur, qui tourne le dos à son ami, n’a pas réagi à son arrivée. Le négociateur interroge :

— Qu’est-ce qui est fini ? Les révélations ?

— Non. Moi. Je suis fini.

Le ministre ponctue son propos d’une moue significative.

— Finalement, c’est peut-être mieux comme ça.

Tout en se levant de son fauteuil, Argenton défait sa cravate, qu’il jette sur son bureau, puis dégrafe les boutons de son col de chemise.

— Je viens de raccrocher d’avec le président. Il comprend, bla-bla-bla, il me croit, bla-bla-bla, mais je dois démissionner dans la journée de demain. Franchement, je pense que cela l’arrange. Avec la manif du climat qui s’annonce, je suis une bonne victime expiatoire pour satisfaire le peuple.

Stan ne répond pas. Cela ne servirait à rien, les deux hommes sont abattus. Touchés au cœur. Le choc vient de se produire, la colère devrait arriver dans les heures qui viennent, peut-être les minutes. Mais Argenton veut se donner une contenance.

— À moins que vous n’ayez de très bonnes nouvelles pour nous ?

Arthur s’est retourné, sans rien dire. Pour chercher un sourire du négociateur, une information qui leur sauverait la mise, une idée pour arrêter cette tempête qui s’annonce. Mais il n’aura rien de cela.

— J’ai bien peur que non.

Stan jette un document sur le bureau. Format A4. Argenton s’en saisit, le lit brièvement. Puis le tend à Arthur, tout en demandant au négociateur :

— C’est en russe. À part les chiffres, je ne comprends pas.

— Mes équipes l’ont trouvé en effectuant quelques recherches. C’est un ordre de virement depuis la Banque industrielle de la Fédération de Russie. Vers la société Kalima.

Argenton tend la main vers Arthur, qui lui rend la page de papier.

— C’est quoi, ces conneries ?

Le ministre prend une nouvelle fois le document. Ses yeux courent le long de la page, de gauche à droite, de bas en haut.

— Putain ! C’est marqué où ?

La colère. Face à l’injustice ou à l’impuissance, la réponse systématique. Plus de masque, l’animal ressort. Stan reprend la feuille, pour arrêter la frénésie du ministre.

— Cette page n’est qu’un extrait du document que mon équipe a récupéré sur les serveurs de la banque mauricienne auprès de laquelle votre société Kalima a déposé ses fonds. Je dis votre société parce que selon les statuts, vous en êtes le seul et unique propriétaire, Pascal. Aucune trace de Teresa Cadiz. Nulle part.

Argenton s’effondre dans son fauteuil. Arthur penche sa tête en arrière, pour fixer le plafond. On dirait que les coups n’ont pas fini de pleuvoir. Et puisque les dés sont jetés, autant aller jusqu’au bout :

— Et ce n’est pas la banque de Teresa qui a financé l’acquisition avec un prêt. La maison des Roches Noires a été payée cash après plusieurs virements de la Banque industrielle de la Fédération de Russie. Celle-là même qui finance le pétrole russe, et sur laquelle votre ami Oulianoff a la mainmise.

Argenton bondit de son fauteuil, faisant sursauter son directeur de cabinet.

— Les fils de pute ! Les fils de pute !

Arthur se lève. Sans autre réaction que celle de reprendre ses tours dans le bureau, comme un animal cerné par les chasseurs, ne cherchant même plus à s’échapper, attendant le coup de grâce.

Argenton souffle. Reprend ses esprits. Son cerveau se remet en marche, il retrouve le contrôle. Quelques secondes à inspirer puis à expirer, profondément.

— Bien ! Je me suis fait avoir comme un débutant. Mais finalement, c’est une bonne nouvelle. La ficelle est tellement grosse qu’il sera facile de démontrer la manipulation.

Stan sait bien que non. Le cas d’Argenton est déjà jugé, avant même qu’il n’ait pu ouvrir la bouche pour se défendre. Mais inutile de le lui dire maintenant, cela ne changerait rien. Le ministre reprend la parole :

— Messieurs, je vais vous demander de me laisser. Je vais dormir ici, je n’ai pas envie de rentrer chez moi. J’ai quelques coups de fil à passer. Parce que je sors les griffes. Je ne vais pas me laisser traîner dans la boue aussi facilement. Moi aussi, j’ai quelques informations qui pourraient faire du bruit. Allez dormir, on se voit demain. Stan, je sais que vous avez vos activités à mener, mais j’aimerais que vous nous accompagniez dans ce combat, c’est dans vos cordes ?

— Oui. Bien sûr.

— Je peux vous demander un service ?

— Allez-y, dites-moi.

— Appelez Jonchay demain matin. Pas ce soir, laissons-lui au moins cette nuit tranquille. Prévenez-le qu’il est sur la photo. Pour qu’il puisse se préparer autant que faire se peut.

— Bien. Je m’en occupe.

Arthur s’approche de son patron.

— Tu ne veux pas que je reste ? Je peux dormir à côté, dans mon bureau.

— Non, c’est gentil. Je ne vais pas être de bonne compagnie ce soir, et je préfère que tu passes une bonne nuit chez toi. J’ai besoin que tu sois en pleine forme. Je ne suis jamais meilleur que dans l’adversité. Demain, on se prépare à rendre les coups.

 

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