L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 30 sur 88

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L’organisation

Chapitre 31

 

 

Allemagne, Berlin. Septembre 2023

 

La grosse BMW aux vitres teintées quitte rapidement le Bundestag par l’allée Paul-Löbe pour se diriger vers Invalidenstrasse et le ministère fédéral de la Transition écologique et de l’Énergie. En cette fin d’après-midi, Berlin est en effervescence, et les bouchons commencent à ankyloser les artères principales. D’autant que, comme partout en Europe, les stations-service sont prises d’assaut et les files de voitures s’allongent. Chacun veut de l’essence pour rentrer chez soi, il vaut mieux ne pas traîner. Pourtant, pas de motards pour ouvrir la route, le ministre déteste ça. Juste quelques lumières bleues intégrées dans le parechoc et une sirène aiguë pour pousser sur le bord de la route les automobilistes trop lents ou prévenir les piétons distraits.

À la place du passager avant, Kurt Mayer regarde dans le rétroviseur, comme il le fait à chaque départ de son véhicule. Voilà huit ans qu’il est le garde du corps du ministre Hans Schuller. Son homme de confiance pour tout ce qui touche à sa sécurité. Au volant, Dietrich Allmeister. Lui aussi garde du corps, conducteur de sécurité. Choisi personnellement par Kurt pour piloter la BMW surpuissante de son patron. Les deux hommes sont parmi les meilleurs pour ce job. Anciens membres du GSG9, ils sont entraînés pour faire face à n’importe quel évènement.

Assis à l’arrière, Schuller défait sa cravate, toujours un peu trop serrée. Il se détend, étire son dos le long de la banquette. Pas de séance devant les parlementaires aujourd’hui, mais un rendez-vous discret avec un membre du BND, les services secrets allemands. Très instructif.

Schuller saisit son téléphone portable dans la poche intérieure de sa veste. Téléphone crypté, c’est la règle. Il cherche le numéro de son collègue français, Pascal Argenton, dans son répertoire électronique.

Après quelques sonneries, une voix à l’autre bout de la ligne :

— Bonjour, Hans.

— Bonjour, Pascal. Comment allez-vous depuis Maurice ? Vous êtes bien rentré ?

— Oui, merci. Vous aussi ?

Schuller entre rapidement dans le vif du sujet :

— Je sors d’un rendez-vous avec un de mes proches contacts au BND. Il semblerait que notre séjour à Maurice n’ait été qu’une vaste mascarade.

 

À l’autre bout du fil, Argenton marque un silence. Que Schuller ne comble pas, devinant la surprise de son homologue français. Argenton reprend :

— Que voulez-vous dire par « mascarade » ?

— Les services du BND ont capté des échanges entre les administrations russes et américaines notamment. Et il s’avère que tout le petit monde que nous avons rencontré à Port-Louis s’est bien moqué de nous et de nos discours enflammés. Tous s’entendent depuis des mois pour faire monter les cours. Contrairement aux positions officielles qui nous ont été promises à Maurice. Nous nous en doutions mais cette fois-ci, j’ai vu les preuves. Des retranscriptions d’échanges d’e-mails qui ne laissent aucun doute.

Un nouveau silence. Argenton réfléchit.

— Vous pouvez m’en envoyer une copie ?

— Pascal, allons. Vous savez comme moi que c’est impossible. Moi-même je n’ai pas pu les emporter, juste en lire quelques-uns. Mais je suis sûr de ma source au BND.

— Dans quel but, cette entente ? Spéculation ?

— Je ne sais pas. Aucune certitude. Les échanges se sont accélérés depuis la mi-août, comme si l’objectif était de faire un maximum d’argent avant la crise qui s’annonce. Ou de faire monter la pression sociale.

— Quelle bande d’enfoirés ! Ils ont dû bien se foutre de nous. Et j’ai invité tout ce beau monde dans la maison des Roches Noires.

— Franchement, Pascal, vous êtes surpris ?

— Non. Déçu. Dégoûté.

Le ministre français ne masque pas sa colère. Il tonne, sa voix porte, et Schuller remarque que son garde du corps a entendu les éclats de voix au travers du téléphone portable.

— Je dois en parler au chancelier. Je vais demander une audience rapidement. Si les cours continuent à monter, nous aurons du mal à calmer la rue.

— Je vois le directeur du renseignement de la DGSE demain matin, sur le même sujet. Je vous dirai s’il m’apporte de nouvelles informations.

— Parfait. Appelez-moi demain. Je n’aime pas ce qui se trame, Pascal, ni être pris pour un imbécile.

Le ministre allemand raccroche puis glisse son téléphone dans la poche de sa veste.

Kurt, qui comprend le français, se retourne vers Schuller.

— Monsieur le ministre, tout va bien ?

— Oui, Kurt, ne vous inquiétez pas. Tout va bien.

Le sourire forcé de son patron ne trompe pas le garde du corps. Mais pas le temps de discuter plus avant. La voiture passe la lourde grille qui protège une entrée discrète du ministère de la Transition écologique et de l’Énergie allemand, celle par laquelle ne passent que les initiés. Depuis quelques semaines, il est préférable d’éviter l’entrée principale : les manifestants pour le climat y ont installé leurs tentes et leurs banderoles, et les caméras des chaînes d’information y stationnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Quelques mètres encore et la BMW s’immobilise. Rapidement, Kurt ouvre sa porte pour se porter à la hauteur de celle du ministre. Il regarde autour de lui, pour prévenir tout incident. Élancé, Schuller sort du véhicule et s’adresse à lui :

— Kurt, attendez-moi là. Je prends un dossier qu’on m’a préparé à l’accueil et je reviens. J’en ai pour quelques minutes.

Avant que Kurt n’ait eu le temps de répondre, le ministre est déjà sur le perron pour s’engouffrer dans le bâtiment en pierre grise. Il n’aime pas laisser son patron tout seul, mais il suivra les instructions. De son côté, Dietrich Allmeister a coupé le contact et est sorti de la voiture. Il se dirige vers Kurt. Les deux hommes sont athlétiques, imposants. Impressionnants dans leurs costumes gris, sous lesquels se devinent leurs gilets pare-balles.

Allmeister s’approche de Mayer. Il lui glisse discrètement à l’oreille :

— C’est triste de devoir faire ça. Schuller est sympa.

— Je sais. Plus de huit ans que je suis avec lui, j’ai appris à l’apprécier. Mais c’est comme ça, on devra le faire. Quand le Duc donnera son feu vert…

 

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