L’organisation
Chapitre 53
Paris. 7 octobre 2023
Les véhicules des sections de protection et d’intervention se sont positionnés boulevard Richard-Lenoir. Deux sections, dix véhicules, soixante bonshommes. Et la « blanche », le C25 dans lequel se trouve le café chaud, indispensable.
Alignés sur la droite du boulevard Richard-Lenoir, en direction de la place de la Bastille, les véhicules des SPI ont plutôt fière allure. En apparence. Quand on s’approche de plus près, les cicatrices apparaissent : feux brisés et recollés à la va-vite, impacts de pierres ou de boulons sur les carrosseries, traces de peinture mal nettoyées… Si les camions des CRS pouvaient parler, ils raconteraient la lente montée en tension des manifestations de ces derniers mois. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si ce sont les SPI qui seront positionnés en tête de cortège : équipés de tenue les faisant ressembler aux Tortues Ninjas, ils sont spécialisés dans la gestion des casseurs dans les manifs. « Gestion », le terme n’est peut-être plus le bon : voilà des mois que la police ne gère plus grand-chose, elle évite juste que les dérapages ne soient trop visibles dans les médias. Les casseurs ont bien compris que pour exister, il ne suffisait plus de s’en prendre aux queues des manifestations, et qu’il valait mieux attaquer les cortèges en tête, là où se trouvent les journalistes. De petits groupes ultra-rapides, bien coordonnés, peuvent harceler une manifestation sans jamais se faire attraper.
France a conscience que ses équipes ne servent qu’à prendre les coups et à maintenir un ordre qui n’existe presque plus. Mais aujourd’hui, c’est différent : plus question de se laisser marcher sur les pieds par les casseurs, par les gauchistes, par les hooligans. Aujourd’hui, c’est son heure de gloire. Pour sa fille. Elle n’a pas bu depuis plusieurs jours. Elle doit être en possession de tous ses moyens. Être précise et avoir la tête froide.
Dans le véhicule de tête, les deux brigadiers et les deux lieutenants-chefs de section sont assis en cercle. Le véhicule de commandement est équipé de sièges pivotants, permettant au capitaine de voir tous ses adjoints en même temps. La capitaine de police regarde chacun dans les yeux.
— Bon. Grosse manifestation aujourd’hui, vous l’avez compris. Peut-être la plus grosse de l’année. Les renseignements territoriaux annoncent au moins un demi-million de personnes. Des rassemblements sont en train de se former aux quatre coins de Paris, et tout ce beau monde va converger vers nous. Point de contact prévu entre quinze et seize heures place de la Bastille.
Elle laisse un silence, pour que chacun réalise l’ampleur de l’évènement. France continue :
— Nous serons aux premières loges. Devant la manifestation, en tête de cortège. Cela veut dire que nous serons devant l’œil des caméras de tous les médias, et durant tous les discours des leaders politiques et syndicaux qui vont se succéder. Donc… attention aux comportements ! On ne dérape pas, on garde son calme, et nous irons tous nous coucher avec la conscience tranquille ce soir.
Les officiers et les brigadiers se regardent en souriant. Bensalah lâche :
— On ne peut pas aller se coucher tout de suite, capitaine ?
France sourit à son tour. Cela ne fait pas de mal de détendre l’atmosphère.
— Vous irez vous coucher quand on aura fini, ok ?
— Bon, tant pis, achève le brigadier sous les sourires des autres.
La capitaine reprend :
— On attend des casseurs sur le long du cortège, et la préfecture de police craint une action violente sur l’avant de la manif. C’est pour cela que nous sommes là. Alors, dispositif un peu exceptionnel aujourd’hui : je veux un gardien avec un G36, au cas où.
Un des lieutenants intervient :
— Un fusil automatique en maintien de l’ordre ? C’est inhabituel, non ?
— Je sais, lieutenant. Consigne de la direction générale. Alors, discret. Crosse repliée, le G36, pour que ça n’attire pas l’œil des journalistes. Un gardien qui reste avec moi et la radio, ok ?
— Bien reçu.
— Parfait. Faites déjeuner rapidement vos gars, on se met en place dans trente minutes.
France a toujours aimé ces ambiances de briefing, au cours desquelles il faut galvaniser les hommes, les motiver. Avant, elle le faisait pour la mission : protéger, servir, maintenir l’ordre. Aujourd’hui, elle le fait pour elle. Pour sa mission.
OceanofPDF.com