L’organisation
Chapitre 42
Berlin. 7 octobre 2023
Hans Schuller est arrivé particulièrement tôt ce matin. Bien avant que le jour n’ait eu l’idée de se lever, bien avant que qui que ce soit n’ait commencé à se rassembler devant son ministère. Il y a toujours les irréductibles qui campent depuis des jours devant le bâtiment du ministère fédéral de la Transition écologique et de l’Énergie, mais à l’heure à laquelle le ministre est arrivé, tous étaient encore emmitouflés dans leurs tentes couvertes de banderoles.
Aujourd’hui, c’est la manifestation pour le climat. Partout en Europe. Un jour de rassemblement de toutes les luttes. Contre le prix des carburants. Contre les taxes. Contre les inégalités. Contre les politiciens. L’échec patent de la mission qu’il a menée à Maurice avec son collègue français Pascal Argenton le taraude encore. Mais ce n’est pas ça qui l’a empêché de dormir et qui l’a conduit à venir au bureau aussi tôt. Non, c’est l’appel, hier après-midi, de son correspondant auprès du BND qui lui a mis la tête à l’envers. Ce matin, il doit en avoir le cœur net.
Debout devant la grande fenêtre de son bureau, il tente de se changer les idées mais rien n’y fait. Il attend l’appel du BND mais il ne se fait aucune illusion. Les propos de son contact ont été clairs et sans équivoque : le doute est peu probable. Le téléphone du ministre sonne.
— Allo ? Wolfgang ?
— Oui, monsieur le ministre.
— Vous avez du nouveau ?
— Malheureusement oui.
Le ministre s’assoit, il n’aura pas d’heureuse surprise, aujourd’hui.
— Bon. Dites-moi.
— J’ai eu la confirmation du patron de la Tagesschau24 : la rédaction de la chaîne d’info a bien reçu un document sur lequel votre nom apparaît, en compagnie de celui de messieurs Adams, Oulianoff et Argenton.
— Que contient ce document ?
— Ce sont des listes de virements bancaires, émis depuis une banque russe, dont vous auriez été bénéficiaire. Des versements pour un montant de plus de sept millions d’euros vous concernant, sur un compte à votre nom auprès de la banque Humbert Schwartz à Luxembourg.
Hans Schuller sent ses mâchoires se crisper en même temps qu’un frisson lui traverse le dos. La colère et la peur qui se mélangent. Qui s’encouragent. Qui se potentialisent. Une force autant qu’une faiblesse.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je n’ai pas de compte dans cette banque, je ne la connais même pas !
— Monsieur le ministre, les services ont vérifié, ce compte existe bel et bien.
— Mais ce n’est pas moi qui l’ai ouvert ! Jamais !
Wolfgang garde le silence. Comme s’il doutait. Schuller le sent.
— Wolfgang ! Je vous assure ! Vous me croyez, j’espère ?
— Monsieur, ce n’est pas la question. La chaîne sort l’information dans quelques heures, je pense que c’est ça, la priorité. Que vous ayez raison ou tort, cela n’importe pas. Il va falloir que vous vous défendiez.
— Mais me défendre de quoi ? Je n’ai rien fait !
— Je suis désolé, monsieur.
Le ministre raccroche, effaré de ce qu’on vient de lui confirmer. Sa tête va exploser, ses tempes battent comme si son cerveau allait sortir de son crâne. Comment cela est-il arrivé ? Une carrière impeccable, un engagement sans faille, et tout ça pour finir sur un piège aussi grossier ? Argenton ! Il lui faut l’appeler. Pour savoir s’il est au courant, s’il a une solution, pour qu’il lui dise que ce n’est pas grave. Que ce n’est qu’une mauvaise blague.
Hans Schuller fouille dans son répertoire pour y trouver le numéro de portable de son collègue français. Appel en cours. Interminable. Mais rien ne se passe, seule la voix impersonnelle de la messagerie répond à ses angoisses. Pas vraiment de bon conseil, Argenton, aujourd’hui.
Le ministre ne voit qu’une solution : aller voir le chancelier. Le plus vite possible. Pour lui expliquer, pour le prévenir avant que Tagesschau24 ne sorte l’information et que son nom ne quitte plus le fil d’info de cette chaîne de télévision. Puis des autres.
Il descend rapidement l’escalier du ministère, vide de son personnel à l’exception du service de sécurité, pour rejoindre son véhicule de fonction. Le silence du bâtiment amplifie le bruit de ses chaussures qui claquent sur l’escalier en pierre.
Au sous-sol, la voiture du ministre est prête à repartir. À bord, Kurt Mayer et Dietrich Allmeister. Ils sont eux aussi arrivés très tôt au ministère, vers quatre heures dix, pour déposer leur patron à son bureau. Depuis, ils attendent dans la voiture, c’est ce que Schuller leur a demandé. Les deux anciens du GSG9 veillent sur le ministre dans chacun des instants de sa vie, les bons et les moins bons. Mais aujourd’hui sera un mauvais jour. Le message que Mayer a reçu hier soir de la part du Duc est sans appel : c’est l’heure.
La porte du parking s’ouvre brusquement, laissant apparaître Hans Schuller, visiblement très pressé. À sa vue, Kurt Meyer, son agent de protection, son épaule, sort précipitamment pour lui ouvrir la porte.
— Monsieur, vous avez oublié votre manteau ?
Schuller réalise qu’il n’a pas pris le pardessus qu’il avait en arrivant. Perdu dans ses pensées, il n’a pas senti le froid en pénétrant dans le parking glacial. Mais peu importe, le froid n’est pas sa principale préoccupation ce matin.
— Laissez tomber, Kurt, pas le temps. On fonce à la Chancellerie.
— Bien, monsieur.
Le garde du corps s’approche de la portière arrière droite pour laisser entrer son patron. Il ouvre la lourde porte de la BMW blindée, et s’écarte sur le côté. Le ministre s’engouffre dans le véhicule, pour s’asseoir sur la large banquette. Kurt se penche vers lui.
— Tout va bien, monsieur, vous êtes sûr ?
— Oui. Allons-y, répond fermement Schuller.
Au lieu de fermer la porte comme il fait d’habitude, le garde du corps s’engouffre à son tour dans la voiture, forçant le ministre à se décaler vers la gauche.
— Kurt, qu’est-ce qui se passe ?
— Je suis désolé, monsieur.
Hans Schuller sent une douleur terrible au niveau de sa cuisse. Un bruit étrange, comme une décharge électrique. Il a juste le temps de voir la main de son garde du corps s’écraser une nouvelle fois sur sa cuisse, pour lui infliger un second coup de taser. La douleur est aussi intense que la surprise, le ministre est tétanisé. Ses muscles sont tendus, durs comme de la pierre. Il n’arrive pas à ouvrir la bouche, à demander de l’aide. À appeler au secours. Et à qui demander de l’aider, sinon à celui qui est en train de l’agresser ? Un troisième coup de pistolet électrique termine le travail. Schuller s’enfonce dans l’obscurité, il sent qu’il perd connaissance. Comme si son corps avait décidé de disjoncter, pour arrêter cette douleur et cette sensation infernale. Il s’effondre sur la banquette, tandis que Dietrich Allmeister démarre la voiture et que Kurt Mayer referme la lourde portière derrière lui.
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