L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 54 sur 88

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L’organisation

Chapitre 55

 

Paris. 7 octobre 2023

 

Stan est à peine descendu du taxi que Sofiane sort en courant du bâtiment accolé au Grand Palais. Il se précipite vers lui.

— Stan ! Ton ami de Lamarre vient de tirer sur deux collègues qui allaient le chercher au ministère !

Le négociateur a du mal à réaliser ce qu’il vient d’entendre.

— C’est une blague ?

— Non, malheureusement. Quand les enquêteurs sont arrivés à son bureau, il a prétexté d’aller chercher son manteau et il est revenu avec un calibre.

— Merde ! Y a des blessés ?

— Oui, un des deux collègues a pris une bastos dans le ventre. L’autre a riposté, et de Lamarre s’est retranché dans son bureau.

— La blessure est grave ?

— A priori, un petit calibre. Le Samu est en route, et je viens de mobiliser la BRI.

Le doute n’est plus possible. Arthur est à la manœuvre depuis le début, il est le dénominateur commun.

— Laisse-moi venir avec toi. Je connais Arthur, je peux le raisonner.

— Tu sais que tu n’es plus négociateur de police ?

— Je sais. Mais je suis toujours négociateur et je peux faire sortir Arthur.

— Ok, tu viens. Mais tu fermes ta gueule tant que je ne t’ai pas donné le feu vert pour entrer en contact. Et seulement si la BRI est d’accord.

Assis sur la banquette arrière de la voiture de police qui le conduit au ministère de la Transition écologique, Stan réfléchit à toute vitesse. Il lui faut « accrocher » Arthur, accrocher la relation avec lui pour pouvoir négocier. Parce que personne d’autre ne saura négocier avec un cerveau aussi brillant et rapide que celui de l’énarque. Le danger, il le sait, c’est l’engagement émotionnel. Perdre son objectivité, privilégier la relation au détriment de l’objectif de la relation : faire sortir Arthur pour comprendre ce qui se passe. Parce que Arthur, c’est le Duc dont Jonchay parlait ce matin.

Absorbé par ses pensées, Stan est surpris de sentir la vibration de son portable. Un numéro inconnu. Certainement un journaliste qui veut l’inviter sur un plateau pour parler de l’affaire. S’il savait. Mais le négociateur décroche son téléphone par acquit de conscience.

— Allo ?

— Bonjour, Stan. Je ne vous dérange pas ?

La voix surprend le négociateur. Autant qu’elle confirme son intuition.

— Teresa. Quelle surprise ! Bonne ou mauvaise, vous allez me le dire.

— Je sais que vous êtes un peu dans l’œil du cyclone, en ce moment.

— J’ai l’habitude. En revanche, vous, vous m’avez l’air particulièrement sereine pour une femme qui vient de perdre son compagnon.

Teresa ne répond pas tout de suite. Une montée émotionnelle pour la banquière espagnole ? Ou juste un peu de temps pour préparer sa réponse ?

— Victime collatérale. Vous mieux que personne savez qu’il faut parfois faire des sacrifices pour réussir une mission.

Stan est traversé par le souvenir de sa dernière mission en Afghanistan. Il y a eu des victimes. Des victimes collatérales comme elle le dit. Et elle le sait. Tentative de déstabilisation. Il ne doit rien laisser paraître et reprend sur le même ton :

— Alors, vous êtes en mission, Teresa ? Je croyais que vous aviez changé vos méthodes.

— Elles ont changé. L’avenir nous dira si c’était le bon choix.

Les cartes sont distribuées, la partie peut commencer. C’est Teresa qui fait l’annonce :

— Nous avons besoin de vous.

Au moins, c’est clair. Direct. Pas de risque de mal interpréter.

— Vous me l’avez déjà proposé la dernière fois, et je vous ai dit non. Je n’ai pas changé d’avis.

— Stan, c’est le monde qui a changé depuis l’année dernière. Dans les heures qui viennent, des choses graves vont se produire. Importantes. Irrémédiables. Des choses nécessaires. Et nous avons besoin de vous pour nous aider à les accomplir.

Stan aime les discussions sans fioritures. Comme un combat de boxe. Ou une bagarre au rasoir. Il fronce les sourcils sur ses yeux noirs, de plus en plus noirs.

— Il se passe déjà des choses graves, ici. Nous en sommes à trois morts. Dont votre compagnon. Ou plutôt l’homme à qui vous avez fait croire qu’il était votre compagnon.

— Pascal était un naïf. Il voulait changer le monde en discutant. En négociant. Un peu comme vous, tiens. Alors, ça avance ? Le monde change, avec vos méthodes ?

— Il change doucement. Mais au moins, avec mes méthodes, il n’y a pas de morts.

— Vous croyez ? Combien de morts chaque heure, chaque seconde, parce que nos dirigeants s’empêtrent dans des discussions sans fin ? Parce qu’ils pleurnichent sur la nécessité d’endiguer le changement climatique, tout en passant d’une conférence à un sommet avec leurs jets privés ? Alors, c’est sûr, ces morts-là ne font pas la une des journaux.

— Vos méthodes ne m’intéressent pas. Je garde les miennes.

— Bien. C’est votre choix. J’avais instruction de vous donner une ultime chance de nous rejoindre. C’est fait. Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. Dont acte.

Le ton de Teresa est devenu froid, cassant. Stan répond de même :

— Vous aviez des instructions du Duc, Teresa ?

— Adieu, Stan.

Le négociateur n’aura pas sa réponse. Il sait qu’il est désormais une cible.

 

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