L’organisation
Chapitre 88
Paris. 16 octobre 2023
— Vous êtes qui ? DGSE ? interroge le négociateur.
— Est-ce vraiment important de savoir qui je suis ?
— Non.
Stan a repris sa tasse de café. Calmement. Des gestes lents. En accord avec l’ambiance feutrée et le décor minimaliste de ce bureau de Balard. Le Pentagone à la française, niché dans le XVe arrondissement de Paris, le long du périphérique.
Une semaine déjà que Stan et Lara se sont retrouvés, sur le tarmac d’une base aérienne près d’Orléans. Stan a été longuement débriefé, après les retrouvailles avec sa fille. Lara aussi a passé du temps avec des agents qui l’ont assaillie de questions pour comprendre. Elle est aujourd’hui au calme, dans la maison de campagne de son père. Avec Moïse, que tout le monde a oublié. Même le Mossad. Avec Nathalie, dont personne ne sait qu’elle était là, ni qu’elle y est encore.
Dans les rues, des carcasses de voitures calcinées et des vitrines de magasins recouvertes de panneaux de bois rappellent un chaos récent. Un chaos pas encore maîtrisé, à en croire les véhicules militaires et les colonnes de voitures de gendarmes qui occupent les grands axes parisiens. Les radios et les chaînes d’information ont aussi commencé à reprendre le contrôle sur ce que peuvent savoir les citoyens de ce qui s’est passé depuis huit jours. On parle encore des marées noires du golfe de Guinée, mais les images sont rares. On dirait que tant que le pétrole ne vient pas engluer les cormorans bretons, ce n’est pas si grave que cela. On parle aussi du scandale Oct’Oil, des magouilles du pétrole. Mais plus du scandale Argenton. Les communicants ministériels ont réussi à débaptiser la crise. Beau boulot. Seul Jonchay reste voué aux gémonies. Personne pour défendre son honneur ou son image. On a trouvé le coupable.
Stan a été convié à une rencontre informelle, comme ils ont dit. Avec un homme en costume. La cinquantaine. Cheveux grisonnants. Ancien sportif, certainement. Un homme important, au vu des ronds de jambe que lui ont faits François et un autre colonel en lui présentant Stan.
— Monsieur Monville. À moins que je puisse vous appeler Stan ?
— Appelez-moi comme vous voulez, lâche le négociateur en reposant sa tasse de café.
L’homme sourit. Comme s’il connaissait la réponse avant même de poser la question. Comme si on lui avait fait un portrait de Stan et de son manque d’empathie naturelle pour les hauts fonctionnaires et les huiles de l’administration. Dans un coin de la pièce, un autre homme. Plus jeune. Même profil. Même costume. Le plus âgé continue :
— En premier lieu, nous sommes ravis que votre fille ait été exfiltrée et ramenée chez nous. Par chance, une équipe du COS se trouvait à La Réunion et nous avons pu…
— Je vous arrête tout de suite. Arrêtez de dire « nous ». Vous n’êtes pour rien dans le sauvetage de ma fille. Évitez les discours ronflants et allez droit au but. Qu’est-ce que je fais là ?
L’homme sourit une nouvelle fois. Et s’appuie lentement sur le dossier de son fauteuil, derrière lequel une baie vitrée laisse voir une cour carrée, vide en ce matin froid.
— L’équipe d’exfiltration du COS qui a ramené votre fille a aussi récupéré le téléphone portable du commissaire Sofiane El Khouli. Très intéressant. Nos équipes techniques l’ont fait parler, du moins en partie, et il apparaît que M. El Khouli était l’instigateur et le chef d’orchestre de tout ce bordel. Pour la faire courte.
— C’est court et exact.
— Nous avons pu également démontrer que ni vous ni votre agence n’étiez impliqués dans tout cela. Tout comme Pascal Argenton, Marc du Jonchay, et Arthur de Lamarre.
Stan ne dit rien mais n’en pense pas moins. Arthur de Lamarre innocent ? On dirait que les énarques ne doivent surtout pas être mêlés à l’affaire. Les loups ne se mangent pas entre eux.
— Marc du Jonchay est innocent, confirme le négociateur. Mais les médias disent le contraire.
— Nous ne pouvons malheureusement pas démentir.
— Laissez-moi deviner : il va avoir une commission d’enquête, un rapport bien épais, et Jonchay portera le chapeau. Un chapeau bien trop grand pour lui.
— Disons qu’Oct’Oil sera… responsable.
— Encore un beau rapport bidon.
— Winston Churchill disait ne croire aux rapports officiels que lorsqu’ils les avait lui-même falsifiés.
— Il parlait des statistiques, mais l’esprit est le même, rectifie le négociateur.
Dans les yeux des deux hommes, chacun lit que l’autre n’est dupe de rien. Deux animaux qui s’épient, se toisent, se testent pour savoir jusqu’où l’autre est prêt à aller.
L’homme poursuit :
— Nous ne pouvons laisser penser que tout cela est lié. La fusillade de la Bastille, le scandale Oct’Oil, l’attaque informatique. Pour le grand public, tout cela ne doit être qu’une coïncidence. Nous commençons à peine à reprendre le contrôle de la rue, nous avons besoin de tout sauf de révélations tonitruantes.
— Et vous avez peur que je parle. À la presse. Ou à d’autres.
Derrière son bureau, le mystérieux interlocuteur sourit encore. Comme quand on vous démasque au poker, que le joueur adverse voit que vous bluffez. Dans ce cas, inutile de continuer à faire croire que vous avez la main.
— Exactement. Nous ne sommes pas inquiets, à proprement parler, mais si vous pouviez nous rassurer sur…
— Soyez rassurés, vous et ceux pour qui vous travaillez. Personne, ni de mon équipe, ni moi, ni ma fille, n’ira s’épancher sur ce qui s’est passé ces derniers jours. Inutile donc d’organiser une série d’accidents de voiture, je crois que vous en avez déjà quelques-uns sur la conscience.
Difficile à ce moment pour Stan de ne pas penser au récit d’Elia, à la mort de ses parents. Mais il ne faut pas laisser la colère se transformer en agressivité.
L’homme se lève lentement pour venir s’asseoir sur le coin du bureau, en face du négociateur.
— Cependant, nous n’avons aucunes nouvelles de votre épouse. Elia Eisenberg.
— J’ai été débriefé pendant trois jours, vous n’avez pas eu accès aux relevés d’interrogatoire ?
— Si, mais je n’ai rien lu sur votre épouse.
— Vous n’avez rien lu car je n’avais rien de particulier à dire sur elle.
— Votre fille non plus, d’ailleurs. Elle nous a parlé du commissaire El Khouli, mais rien sur votre épouse.
— C’est qu’il ne doit rien avoir de particulier à mentionner à son sujet, convient Stan en portant sa tasse de café à ses lèvres.
— La question qui nous tarabuste, c’est de savoir s’il y a d’autres personnes infiltrées dans les sphères du pouvoir. Infiltrées par cette organisation dont vous avez parlé et dont nous avons de plus en plus de traces. Le Duc, par exemple.
— Vous l’avez dit vous-même : ni moi ni mon agence ne sommes impliqués dans tout cela. Je n’en sais pas plus que vous ou que ce que j’ai déjà dit aux agents qui m’ont débriefé. Je suis un ancien agent de terrain. Un ancien flic. Vous le savez, bien sûr, quelqu’un comme vous ne reçoit pas quelqu’un comme moi sans avoir lu son dossier, y compris ce qui n’est pas dans le dossier. Alors, je vous ai dit ce que je sais. J’ai accepté de vous voir parce que François me l’a demandé et c’est à lui que ma fille doit la vie. Mais si vous pensez que j’ai des révélations à faire, vous vous trompez. Ni à vous ni à la presse. Dossier clos.
L’homme fixe le négociateur, qui soutient le regard. Chacun est sûr de lui. Chacun sait que l’autre sait. Chacun sourit à l’autre.
— Bon, je crois que nous en avons terminé, conclut l’homme au costume.
Au fond de la pièce, la seconde personne s’est rapprochée et fait un signe de tête au négociateur, qui s’est levé pour aller vers la sortie du bureau rejoindre François qui l’attend dans l’antichambre. En lui ouvrant la porte, l’homme lâche :
— Stan, comme on dit dans les films, si vous aviez de nouvelles informations, n’hésitez pas à nous prévenir.
— Et je ne dois pas quitter la ville, non plus ?
L’homme sourit une dernière fois en guise de réponse au négociateur, qui quitte la pièce sans rajouter un mot.
Dans le bureau, le plus jeune s’est rapproché de celui qui est visiblement son supérieur.
— Pourquoi ne pas lui avoir dit qu’une seconde équipe du COS avait ramené sa femme de Maurice ?
— Je préfère que M. Monville ne sache pas que son épouse est entre nos mains. Il va essayer de la retrouver et les remous qu’il va causer en la cherchant vont faire sortir de leur trou ceux qui ont organisé tout ça. À ce moment-là, nous verrons qui est qui. L’organisation qui se cache derrière ces attaques est efficace. Donc dangereuse. Coordonner ces actions demande beaucoup de préparation, des moyens financiers colossaux et surtout des ressources techniques qui nous dépassent. Nous parvenons à peine à calmer la rue, il ne faudrait pas que quelque chose d’autre vienne jeter de l’huile sur un feu qui ne demande qu’à repartir. Je crains que tout cela ne soit qu’un début.
L’homme se relève pour retourner s’asseoir derrière son bureau. En s’enfonçant dans son fauteuil, il lâche :
— Il faudrait trouver un contact à l’intérieur de cette organisation, pour le retourner.
— Ou infiltrer quelqu’un ? propose le jeune homme.
— Vous avez une idée ?
En s’asseyant dans un des sièges devant le bureau de son patron, il poursuit :
— Lara Monville. Pour les commanditaires de cette attaque, elle est en fuite. Personne ne sait que nous l’avons exfiltrée. Sofiane El Khouli est mort, et Elia Eisenberg est hors circuit.
— Son père ne donnera jamais son accord.
— Sauf s’il ne le sait pas.
Les deux hommes croisent leurs regards jusqu’à ce que le plus âgé tranche.
— On peut toujours essayer. En attendant, vous mettez Stanislas Monville et tout son entourage sur surveillance.
— Bien, monsieur. Je m’en occupe.
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