L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 3 sur 88

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L’organisation

Chapitre 4

 

Golfe de Guinée. Mars 2023

 

La lumière s’étale sur l’eau telle une nappe huileuse. Le bruit des vagues qui s’écrasent contre le navire est à peine perceptible tant le vacarme des machines qui tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre occupe tout l’espace. Et puis, à trente mètres au-dessus du niveau de l’eau, il est plus facile d’imaginer le bruit des vagues que de l’entendre.

 

Déjà deux semaines que le capitaine McHollister a repris son rôle

d’officier en second à bord du FPSO1 Angbo One, de la compagnie pétrolière Oct’Oil. Une gigantesque usine de pétrole en pleine mer, au milieu du golfe de Guinée. À près de cent vingt kilomètres des côtes du Nigeria, cinquante minutes d’hélicoptère, ce colosse marin tangue de manière presque imperceptible au rythme de la houle.

Harold McHollister, connu par tous sous le surnom de Mac, n’est pas un débutant. Après quinze ans au sein de la Marine de Sa Majesté, ce colosse de presque deux mètres a décidé d’aller gagner un peu d’argent dans l’extraction du pétrole. L’uniforme vert sombre barré de rouge d’Oct’Oil est moins seyant que le bleu de la Royal Navy mais la fiche de paye a bien meilleure mine : avec une femme et quatre enfants qui l’attendent à Glasgow, il ne peut se permettre de lésiner sur les heures supplémentaires et les rotations de service. Depuis onze ans, il passe cinq semaines tous les deux mois sur un bateau-usine ou une barge pétrolière. Cinq semaines au cœur de l’enfer pour trois semaines à la maison. Cela vaut bien de pactiser un peu avec le diable.

Mac est soudain interrompu dans ses pensées, les grésillements de la radio le ramènent à la réalité :

— Mac ? Tu reçois ?

Le capitaine en second tire une dernière fois sur sa cigarette, jusqu’au filtre, puis jette le mégot dans la mer avant de répondre.

— Oui, ici Mac. Qu’est-ce qui se passe ?

— Tu peux venir à la CCR ? Un appel de Big Mama. Urgent.

— Ok, j’arrive.

Il ne faut pas traîner, Big Mama n’appelle jamais pour rien. Le marin fait pivoter une large poignée, peu maniable, et tire la lourde porte métallique pour pénétrer dans le navire : une bouffée nauséabonde le prend à la gorge, comme un mélange de gasoil et d’acide. Les entrailles de la bête. Une lumière puissante, agressive, l’oblige à plisser les yeux. Il ne fait jamais noir à l’intérieur du FPSO. Sécurité oblige.

Quelques mètres dans les coursives exiguës, et Mac arrive face à une porte grise. À l’intérieur, un semblant de calme. Quand il referme la porte derrière lui, les bruits se sont étouffés. La lumière adoucie. Seule l’odeur persiste. Avec celle de la sueur en plus. Deux hommes sont assis devant une immense console et, face à eux, se dressent des dizaines d’écrans, de toutes tailles. La CCR, la control and command room, c’est le cerveau du navire. Mac s’approche de l’un des deux opérateurs.

— Alors, que nous veut donc Big Mama ?

— Te parler. Je n’en sais pas plus.

Mac connaît bien l’homme sur l’épaule duquel il vient de poser une main. Bashar, ingénieur syrien, appelé Bash par tout l’équipage. Cinquantaine bien pesée, ventre arrondi, crâne dégarni, Bash est un virtuose du compteur barométrique et de la jauge de pression. Officier de quart au sein de la CCR, il s’assure que le FPSO fonctionne de manière optimale.

Bashar saisit le combiné du terminal satellite pour appeler Big Mama. Ou plutôt celle qu’il faut appeler Smart Room : le navire pétrolier assure lui-même le contrôle de ses opérations, mais il est en permanence suivi par un back-up, une salle de contrôle sur terre qui reçoit les mêmes données que lui. Un Big Brother. Une Big Mama comme l’ont surnommée les officiers du bord.

— Smart Room, Angbo, j’écoute.

— Bonjour, Smart Room. McHollister sur Angbo One. Vous avez demandé à me joindre.

— Oui, capitaine. Depuis une bonne heure, des données incongrues arrivent des systèmes de mesure de pression sur les ombilicaux des puits 1, 2 et 3. Nous avons des pics de pression annoncés dans les risers qui vous remontent le pétrole, alors que les mesures en sortie des têtes de puits sont normales.

Le capitaine en second interroge Bashar du regard, qui fait non de la tête.

— Ici, nos mesures sont normales. Aucun pic de pression, tout roule.

— Oui, mais de notre côté, les mesures augmentent encore.

Mac reste dubitatif. Dans la salle de contrôle, tout est au vert. Bash regarde l’officier en second et esquisse en souriant le geste de quelqu’un qui aurait trop bu.

— Vous avez relancé votre système de mesure ? Peut-être un bug ?

— Nous avons relancé les mesures sur le puits numéro 1, et nous avons toujours les mêmes données.

— Possible que nos systèmes de bord soient défaillants ?

— Aucune idée, capitaine. Et nous avons trois nouvelles alertes de surpression sur les puits 4, 5 et 6 !

— Vous déconnez ?

— Non. Mêmes informations que sur les trois premiers : pressions en hausse constante sur les risers de remontée. Et les données des puits 1, 2 et 3 sont brusquement redevenues normales !

— Mais comment est-ce possible ?

— Je n’en sais absolument rien.

Bashar ne rigole plus et se retourne rapidement vers sa console. Il glisse quelques mots à son collègue, puis se met à taper frénétiquement sur son clavier. Des données s’affichent, aucune alarme ne retentit. Mac ne sait pas comment réagir.

— Bon, qu’est-ce qu’on fait ?

— Il faudrait mettre tous les systèmes de pompage et d’injection à l’arrêt, répond l’ingénieur de la Smart Room.

— Quoi ? Tous les systèmes ? Vous savez combien cela coûte en perte d’exploitation d’arrêter ce joujou ?

— Et combien, si tous les puits se mettent en surpression et que ça explose ?

 

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