L’organisation
Chapitre 5
Paris, la Défense. Mars 2023
La plupart des tours de la Défense sont encore éteintes, hormis quelques bureaux qui surgissent comme des carrés de lumière au milieu de la nuit noire et des immeubles sombres. Il n’est pas encore quatre heures du matin, et on s’agite au soixante-dixième étage de l’imposante tour Oct’Oil. La lumière de la salle de gestion de crise est agressive, blanche. Une vingtaine de personnes s’affairent devant des ordinateurs, sur des téléphones portables. Têtes baissées. Aux murs, des écrans. Partout. Identiques à ceux de la salle de commande du FPSO Angbo One et de la Smart Room.
Dans la pièce voisine, l’ambiance semble plus détendue. Plus feutrée. La lumière plus douce. Mais tout cela n’est qu’apparence. Nathalie est concentrée, presque crispée. Elle fixe Stan, assis en face d’elle. Il a les yeux fermés, il réfléchit. Vite. Les micromouvements de ses paupières trahissent la tension qui l’étreint. Ou le motive. Devant lui, son ordinateur portable est ouvert, un fil de discussion s’étire sur l’écran. Entre Nathalie et Stan, Moïse. L’expert du renseignement. Des années passées au sein du Mossad lui ont appris à trouver presque tout sur les réseaux. Lui aussi fixe Stan, en se balançant doucement sur sa chaise.
Le négociateur ouvre enfin les yeux. Pour revenir au contact de la réalité et du reste de son équipe. Nathalie, la psychologue qui l’accompagne sur les négociations les plus tendues, peut enfin s’exprimer :
— En matière de profil, nous pouvons avoir affaire à n’importe qui. À ce stade des échanges, difficile de savoir si c’est un criminel aguerri qui veut de l’argent ou un geek qui s’amuse en forçant les sécurités de la compagnie. Durant mes dernières années au sein de la police de Québec, j’ai eu affaire aux deux. Statistiquement, c’est 50/50.
Stanislas tourne la tête vers l’arrière de la pièce où se trouvent deux
autres personnes. À droite, Douglas. Jeune ingénieur nigérian, RSSI1 d’Oct’Oil. L’homme doit avoir une trentaine d’années. Athlétique. Et stressé. Parce qu’à sa gauche se trouve Marc du Jonchay, le PDG d’Oct’Oil. Le grand patron. Et le grand patron a du mal à cacher sa frustration, tout dans son attitude la révèle. Stanislas s’adresse à Douglas :
— Et vous, qu’en pensez-vous ? Criminel aguerri ou geek ?
L’ingénieur jette un regard rapide vers son patron, qui ne bronche pas, puis se retourne vers Stan.
— Geek aguerri. Il est entré dans nos systèmes sans qu’on sache ni quand ni comment.
— Et il faut être bon pour faire ça ?
— Plus que bon. Les systèmes de la sécurité informatique d’Oct’Oil sont parmi les meilleurs du monde.
— Visiblement pas assez, lâche Marc du Jonchay entre ses dents.
L’ancien géologue qui a fait sa carrière sur le terrain peine à réfréner ses envies de prendre le contrôle des opérations. D’ordonner aux équipes ce qu’il faut faire. Mais il le sait : son rôle est de prendre les décisions, pas de piloter la cellule de crise. Et encore moins la négociation. Marc du Jonchay poursuit :
— Où en sommes-nous ?
— Douze millions, répond Stanislas.
— Et nous sommes partis de combien ?
— Douze millions.
— On progresse, ponctue ironiquement Jonchay.
Moïse intervient :
— Il y a du nouveau, alerte-t-il en montrant du menton l’ordinateur du négociateur et le fil de discussion qui s’anime.
Stan se retourne immédiatement et annonce :
— Contact !
Une vieille habitude du temps où il était négociateur de police. Un mot court, sec, pour dire à tous de se taire et lui permettre de se plonger dans la négociation. Nathalie et Moïse se concentrent à leur tour. Les échanges reprennent.
« Douze millions pour que tout s’arrête. »
Le pirate revient à la charge. Il s’exprime en français, sans aucune faute. Rien d’étonnant pour Stan, les groupes de hackers ont toujours quelqu’un qui négocie dans la langue de la société victime. Pour plus de clarté, certainement. Et c’est toujours plus impressionnant d’être menacé dans sa langue maternelle.
— Pourquoi douze millions ? interroge naïvement Douglas.
Sans le regarder, Marc du Jonchay répond à voix basse :
— Angbo One produit cent mille barils par jour. À cent vingt dollars le baril au cours d’aujourd’hui, cela nous fait douze millions de dollars de perte d’exploitation par jour d’arrêt du FPSO.
Stan arrondit les épaules, comme quand il faisait de la boxe. Il se positionne devant son clavier, et tape :
« Qu’est-ce qui s’arrête ? »
Quelques secondes s’écoulent et la réponse s’affiche.
« La prise de contrôle d’Angbo One et de la Smart Room. »
Jonchay confirme à l’attention de l’équipe de Stan :
— Ils connaissent nos procédures. En cas de données incohérentes, nous devons mettre tous les systèmes à l’arrêt. On stoppe les pompages, et on commence à perdre de l’argent.
— Ils vous connaissent de l’intérieur pour demander comme rançon le montant exact de vos pertes sur une journée, précise Stan.
Moïse, qui a gardé le silence jusqu’à maintenant, entre dans la discussion.
— Pas besoin d’être à l’intérieur. Sur le site Internet d’Oct’Oil, on trouve un article qui présente le projet Angbo One et qui indique sa capacité de production. Ce n’est pas difficile de faire le calcul.
Le PDG de la compagnie pétrolière poursuit :
— Qu’est-ce que vous en pensez ? Il faut que l’on paye ? Vous êtes des négociateurs professionnels, vous allez faire baisser le montant de la rançon ?
— Négocier ne veut pas dire payer, précise Stan.
— C’est-à-dire ?
— La question n’est pas de faire baisser le montant de la rançon mais de savoir si nous devons payer ou pas. Douglas, vous pensez pouvoir arrêter l’attaque et rétablir la cohérence des données entre le FPSO et la salle de commande à terre ?
Comme un lapin qui se retrouve dans les phares d’une voiture, Douglas se fige quand toute l’équipe se tourne vers lui. Et quand son patron penche la tête vers la droite pour attendre sa réponse.
— Non. Nous sommes aveugles, répond l’ingénieur. Techniquement, nous ne savons pas comment les pirates sont entrés dans le système de contrôle. Par le siège. Par le FPSO. Par un fournisseur. Et nous ne parvenons pas à arrêter l’attaque, alors impossible de reprendre le contrôle.
Marc du Jonchay lisse ses cheveux gominés en arrière et tourne la tête vers Stan et son équipe.
— Qu’est-ce que vous préconisez ?
— Nous allons poursuivre la négociation. Pour laisser le temps à vos équipes de trouver la faille et d’arrêter l’attaque.
— Et si nous n’y parvenons pas ?
— Soit on paye, soit vous assumez l’arrêt du navire et la perte d’exploitation qui va avec.
— C’est un choix que je n’aimerais pas avoir à faire.
Douglas a compris le message. Il quitte rapidement la pièce où se mène la négociation pour retourner dans la grande salle contiguë dans laquelle se gère la crise. Nathalie croise le regard de Moïse et chuchote :
— Pas commode, le patron d’Oct’Oil.
— Un lion dans une cage.
— Il transmet son stress à ses équipes, ça ne sert pas à grand-chose.
Stan, lui, a repris le contact et poursuit la discussion avec les pirates.
« Le montant que vous demandez est colossal, vous devez vous douter que nous ne disposons pas d’une telle somme. »
Gagner du temps. C’est ce qu’il a promis à Jonchay. Mais le pirate n’est pas dupe, et sa réponse tombe comme un couperet.
« Vous allez me faire pleurer. Nous vous laissons une heure. Après, c’est l’arrêt total des systèmes de contrôle sur le FPSO. À vous de voir. »
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