L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 23 sur 88

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L’organisation

Chapitre 24

 

 

Île Maurice. Septembre 2023

 

Sur Discord, les échanges sont courts. Concis. Et pour les discussions avec des informateurs, c’est parfait. Pour une fois que les gamers nous apportent un outil qui sert à autre chose qu’à jouer, pense Stan, autant en profiter.

« Tout va bien ? » écrit-il.

« Oui », répond Spano.

« Tu as pris contact ? »

« Non, pas encore. Mais je pense que ce sera fait dans quelques jours. »

« Ok. Accélère stp », conclut Stan.

Ce serait difficile de faire plus bref. Mais on ne s’épanche pas quand on échange avec un informateur. Surtout quand on n’a pas encore d’informations à donner. Le négociateur a le nez plongé sur son téléphone, il n’a même pas remarqué que la voiture roule à vive allure. Visiblement trop vite pour Arthur, qui s’accroche comme il peut à l’accoudoir de son siège. Stan ne peut s’empêcher de sourire. Depuis qu’il le connaît, il a toujours vu l’ami d’enfance de sa femme tendu en voiture. Il s’adresse au chauffeur :

— Excusez-moi. Vous pouvez lever un peu le pied ? Les routes mauriciennes ne réussissent pas à mon ami.

Il est vrai qu’à certains endroits, les voies qui conduisent aux Roches Noires ressemblent plus à des pistes qu’à des routes.

Arthur n’a pas regardé le négociateur, mais Stan le sent s’apaiser un peu au fur et à mesure que le chauffeur ralentit. Encore un gros quart d’heure de route avant d’arriver sur le lieu où se tient le dîner.

— Ça va aller, Arthur ?

— Ouais, ça va. Je ne suis pas très à l’aise quand la route est à ce point chaotique.

— Mauvais souvenir ?

Le directeur de cabinet se retourne vers Stan. Étonné. Comment sait-il ?

— Elia t’a raconté ?

Le négociateur secoue la tête. Arthur se sent obligé de compléter. Désormais, pas question de laisser l’information en suspens.

— Une sortie de route, il y a un peu plus de vingt-cinq ans. Je venais de rentrer à l’ENA, et nous partions en stage dans une sous-préfecture au fin fond de la campagne. Route glissante, nous avons dérapé, et nous nous sommes retrouvés dans un champ, la voiture sur le toit. Argenton était dans la voiture.

— Cela n’a pas été trop grave ?

— J’ai passé deux mois avec une minerve autour du cou. Et Argenton a perdu une bonne partie de la sensibilité de son bras droit. Quand il dit qu’il a besoin de moi pour lacer ses chaussures, il y a du vrai. J’ai dû l’aider à nouer ses lacets pendant pas mal de temps.

— C’est toi qui conduisais, c’est ça ?

Arthur marque un temps d’arrêt. Pour acquiescer. Stan a lu dans les pensées.

— Comment as-tu deviné ?

— Ton histoire transpire la culpabilité. Et tu soutiens Argenton dans toutes ses actions. Comme son ombre. Son protecteur. J’en déduis que tu as aussi été son bourreau.

— Je conduisais, et je me suis endormi. C’était ma faute.

— On ne voit pas qu’il a un problème au bras droit.

— Pascal est très pudique. Très discret, aussi. Il a plusieurs cicatrices au niveau de l’épaule droite, tu ne le verras jamais en maillot de bain. Garde cela pour toi, il m’en voudrait de t’en avoir parlé.

— Je suis une tombe. Je ne révèle jamais un secret. On dirait que tu l’aimes, ton ministre ?

Arthur laisse s’échapper un petit rire.

— C’est avant tout un ami. Un des rares politiciens que je connaisse qui soit en phase avec les valeurs qu’il prône. Une stature de chef d’État.

— Avec la crise de confiance que nous vivons, poursuit Stan, nous avons besoin de ce genre de bonhomme. On dit qu’il pourrait devenir Premier ministre si la crise sociale devait s’enliser ?

— Tu me connais, je ne vends jamais la peau de l’ours. Mais le président aime bien Pascal. Comme les Français, on dirait.

— Si on en croit les sondages, il caracole en tête des baromètres de confiance. Peut-être un futur président ?

Arthur ne peut s’empêcher de sourire.

— Allons, Stan, comme tu y vas. Chaque chose en son temps.

La ferveur d’Arthur ne laisse aucun doute sur ses liens avec Argenton. Mais le dircab ne souhaite pas s’épancher plus avant, et change de sujet :

— Alors, ton informaticien, tu en es content ?

— Moïse ?

— Non, Matthias, celui que je t’ai trouvé.

— Oui, bien sûr, Matthias. Oui, je suis très content. Nous avons mené un exercice pour un client, il y a quelques mois. Il a été à la hauteur. Un maître dans l’art du hacking.

— C’était pour Jonchay, n’est-ce pas ?

Stan ne peut retenir un signe d’étonnement. D’agacement, presque.

— Je ne donne jamais le nom de mes clients. Qu’est-ce qui te fait dire ça ? C’est Matthias qui t’en a parlé ?

— Non, je ne l’ai pas revu depuis son passage à la DGSE. Jonchay m’en a parlé, je crois. À moins que tu n’aies laissé échapper l’information ?

— Certainement pas.

 

Stan se tait. Il n’aime pas trop que les dossiers sur lesquels il travaille soient connus d’autres personnes que celles qui sont concernées. C’est Arthur qui lui a donné le contact de Matthias : il l’avait rencontré quand il était chef de cabinet du directeur du renseignement de la DGSE. Il faudra qu’il ait une discussion avec son hacker s’il parle trop.

Arthur sent le malaise suscité par sa remarque. Il enchaîne :

— Allez, ne fais pas la gueule, j’ai dit Jonchay comme j’aurais pu dire quelqu’un d’autre. C’est parce que nous l’avons vu aujourd’hui que j’ai pensé à lui.

Stan ne bronche pas. Arthur tente de changer de sujet :

— Tu as eu Elia ?

Le négociateur se tourne vers son ami. Il décrispe son visage. L’évocation de sa femme ne peut que le faire sourire. Même quand il est agacé de voir Arthur mettre son gros nez dans ses affaires.

— Oui, je l’ai eue. Elle t’embrasse.

— Bien sûr qu’elle m’embrasse !

Arthur regarde par la fenêtre, tout en parlant à Stan. Le jour commence à descendre à l’horizon, et le soleil éclaire d’une lumière orangée les champs de cannes à sucre. À perte de vue. Stan se tourne également vers sa vitre, et poursuit :

— Tu as mentionné les parents d’Elia, quand nous sommes arrivés ce matin. Elle n’en parle presque jamais. Juste quelques mots. Je sais juste qu’ils étaient médecins et qu’ils sont morts dans un accident de voiture, mais rien de plus.

Arthur ralentit sa respiration. Stan peut l’entendre. Puis il inspire profondément, pour remplir ses poumons. Et lâcher dans un souffle :

— Sujet sensible. Très sensible. Elle se ferme systématiquement quand on aborde le sujet de ses parents. J’ai peur de ne pas en savoir beaucoup plus que toi. Elle fait toujours ses cauchemars ?

— Oui, mais elle n’en parle pas. Son père était visiblement un pédiatre renommé.

— Oui. Un spécialiste de la mucoviscidose, comme elle, un pionnier dans cette pathologie. Il a fait gagner des années de vie à des centaines d’enfants. Mon père disait qu’il avait inspiré beaucoup de médecins, qu’il leur avait donné la vocation.

Arthur doit en savoir plus qu’il ne le dit. Mais Stan sait aussi qu’on ne pose pas de questions dans ces moments-là. Comme si Arthur lisait dans les pensées de Stan, il décide de poursuivre :

— Elia n’a pas beaucoup connu ses parents. Ils étaient assez âgés quand elle est née. Je pense même qu’ils ne l’attendaient pas. Mais ma mère m’a dit qu’ils débordaient d’amour pour elle, et qu’ils l’appelaient leur « don du ciel ».

Les yeux tournés vers les champs de cannes, Stan ne peut s’empêcher de murmurer :

— Un don du ciel pour nous tous. C’est ce qu’elle est, Arthur. Un don du ciel…

 

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