L’organisation
Chapitre 34
Russie, Peredelkino. Octobre 2023
Il est un peu plus de quinze heures, et la nuit commence déjà à tomber sur Peredelkino. Voilà maintenant douze ans que Youri vient y passer ses week-ends et ses moments de calme dans sa datcha, à quelques kilomètres de Moscou. Du temps de l’Union soviétique, ce vaste ensemble de maisons secondaires était destiné aux gens de lettres et aux écrivains qui soutenaient le régime. Aujourd’hui, les apparatchiks ont changé, mais le principe est le même. Pour pouvoir vivre ici, il faut faire partie des proches du régime. C’est le cas de Youri Topalev : président de la Banque industrielle de la Fédération de Russie depuis six ans, il a toujours gravité dans les sphères du pouvoir.
Autour de lui, la décoration d’une maison occupée par un homme, veuf depuis longtemps, qui n’a touché à rien après le décès de sa femme : un salon propret mais sans âme, une table basse couverte de livres, des rideaux en lourd tissu aux couleurs fanées. Seul le feu qui crépite dans l’immense cheminée ouverte redonne un peu de vie à la bâtisse. Dehors, la fine neige de ce début d’automne est tombée une bonne partie de la nuit et a recouvert le jardin et les arbres autour de la maison. Youri Topalev passe souvent de longues minutes à sa fenêtre à observer les oiseaux qui viennent manger les boules de graisse qu’il dépose sur la table en bois. Une voiture se gare devant sa datcha. Les personnes qu’attendait Topalev sont enfin arrivées. Il sourit, reconnaissant l’une des deux. Katia. L’assistante personnelle de son ami Vladimir Oulianoff. Le conseiller du président et lui ont partagé les mêmes bancs de la formation des cadres du Parti communiste, dans un autre temps. Son vieux téléphone portable se met à sonner. Justement, c’est Oulianoff.
— Allo, Vladimir ?
— Youri, mon ami. Comment vas-tu ? Mes émissaires sont chez toi ?
— Oui, ils viennent d’arriver. Un homme et une femme. C’est Katia, non ?
— Oui, je sais que tu l’aimes bien. Et Andreï, que tu as déjà vu aussi, un de mes gardes du corps. Je ne voulais pas que l’on nous vole les papiers qu’ils t’apportent.
L’échange se veut enjoué, Oulianoff parle d’une voix chantante, comme il le fait souvent quand il s’adresse à un ami. Topalev est plus monocorde. Son camarade le sent.
— Tu as l’air bien éteint, Youri.
Embarrassé, le banquier ne sait quoi répondre. Même s’il s’adresse à un ami de plus de quarante ans, il s’agit aussi d’un des conseillers du président russe. Tout n’est pas bon à dire. Oulianoff insiste :
— Allons, Youri, mon ami, qu’est-ce qui ne va pas ?
— Écoute, Vladimir, j’ai du mal à trouver le sommeil ces derniers temps. Ce que nous faisons ne me plaît pas, et j’ai peur que les conséquences ne soient plus graves que ce que l’on nous a dit.
Au bout du fil, Oulianoff garde son ton chaleureux.
— Youri, nous y sommes presque. Encore quelques jours et tout sera terminé. Ne me dis pas que tu veux arrêter.
— Non, je ne dis pas ça, mais j’ai peur de ce qui va se passer. Ce n’est pas conforme à mes valeurs. À nos valeurs. Ce n’est pas que pour la Russie que nous faisons cela. Et je n’apprécie pas ce Duc, qui nous dit quoi faire.
— Youri ! Ne parle pas de lui au téléphone !
Le ton a changé, brusquement. Youri tressaille, il n’aurait pas dû faire part de ses états d’âme.
— Désolé, Vladimir.
Un silence, qui semble une éternité pour le banquier. Le conseiller du président reprend :
— Allons, Youri, ne t’excuse pas. C’est moi qui suis désolé de m’être emporté. Comment ça se passe, à la banque ?
Oulianoff a repris son ton de voix rond et enjoué, presque cajoleur. Débonnaire. On revient au quotidien.
— Tout va bien. J’ai fait les virements aux personnes qui figuraient sur ta liste.
— Bien, très bien. Tu vois ? Nous touchons au but. Encore quelques jours.
— Tu as raison, je dois être nerveux.
Un bruit sourd se fait entendre à la porte. Les visiteurs frappent à l’entrée de la datcha. Oulianoff conclut :
— Bon, Youri, je te laisse avec Katia, elle va te remettre les derniers documents signés de la main du président. Tu n’auras qu’à les contresigner et tout sera en ordre. Sois sage avec elle ! lâche Oulianoff dans un rire.
— Je m’en occupe tout de suite.
— Je te rappelle plus tard.
Youri n’a pas le temps de répondre, Oulianoff a déjà raccroché. Il réajuste sa chemise, sous son pull à grosses mailles et se dirige vers la porte pour accueillir ses invités. À peine a-t-il entrouvert qu’un froid glacial envahit le petit hall. La femme entre rapidement en baissant la tête, tandis que l’homme secoue sur le perron son manteau couvert des quelques flocons de neige qui recommencent à tomber. Une fois à l’intérieur, le banquier les invite à se diriger vers le salon.
— Bonjour, Katia. Bonjour, Andreï. Entrez, entrez, approchez-vous du feu pour vous réchauffer.
— Bonjour, monsieur le président, répond la jeune femme. Nous sommes désolés de venir vous déranger dans votre villégiature mais monsieur le conseiller Oulianoff nous a dit que c’était urgent.
— Ne vous inquiétez pas, Vladimir m’a prévenu. Bon, donnez-moi ces documents à signer.
Youri Topalev tend une main ferme en direction de l’assistante et se saisit de l’épais dossier qu’elle sort de son cartable. Sans rien rajouter, le banquier s’assoit à la table du salon et ouvre la chemise cartonnée bleue dans laquelle se trouvent les pages qu’il doit contresigner. Dans le coin droit de chaque feuille dactylographiée, la signature très reconnaissable du président russe. À sa vue, Youri reste toujours impressionné, malgré les années. Alors qu’il lit, paraphe, signe et tourne les pages les unes après les autres, l’assistante d’Oulianoff patiente, debout, stoïque. Topalev n’a pas pensé à leur proposer un thé chaud, ni même de s’asseoir. Elle a remarqué qu’il semblait préoccupé. Et ni elle ni Andreï ne lui demandent quoi que ce soit. Le garde du corps se dirige vers la grande bibliothèque qui occupe tout le mur du fond du salon de la datcha. Les mains dans le dos, à pas lents, il admire les dizaines d’ouvrages qui s’alignent sur les rayons. Des livres sur la musique classique, la passion de Topalev. Sur la peinture, aussi. Sa femme était peintre. Andreï ne lit pas, et il est toujours impressionné par ceux qui peuvent avaler autant de pages de savoir, de culture, d’histoire. Les dix-huit ans qu’il a passés au sein des Spetsnaz, les forces spéciales de l’armée russe, n’ont pas beaucoup contribué à son goût de la littérature. Andreï a toujours été meilleur avec un flingue qu’avec un livre.
Au fur et à mesure que Topalev signe les documents, Katia les prend pour les remettre dans son cartable. La dernière page, enfin. Topalev met un peu plus de temps que pour les autres pour apposer sa signature. La dernière de ce dossier explosif. Ce n’est pas pour rien qu’Oulianoff a missionné son assistante et son garde du corps personnels. Ces pages vont déclencher un séisme dans les jours qui viennent. Comme pour sceller le sort, Youri Topalev lâche, laconique :
— Voilà… C’est fait.
L’assistante jette un œil à la dernière page, puis la glisse dans son cartable. Elle sourit au banquier, qui réalise son impolitesse.
— Excusez-moi, Katia, je réalise que je ne vous ai même pas proposé une tasse de thé. Ni à Andreï, d’ailleurs.
La jeune femme s’incline légèrement vers l’avant, pour décliner poliment :
— Merci, monsieur le président, mais nous devons rentrer au plus vite pour rapporter ce dossier à M. Oulianoff.
Youri s’appuie sur les accoudoirs de son siège pour se relever et raccompagner ses invités. Mais une énorme masse de muscle s’abat sur ses épaules. Avant même qu’il n’ait le temps de réaliser, Andreï le ceinture au niveau des bras. Comme une énorme tenaille. Stupéfait, Youri ne parvient pas à faire sortir un seul son de sa bouche. Il tente de pousser sur ses jambes, mais le poids du garde du corps rend tout mouvement impossible. Alors qu’il commence à se débattre, la jeune assistante sort une seringue de son cartable. Du coin de l’œil, Youri Topalev réalise ce qui est en train de se passer. Il tente de secouer sa tête, d’avant en arrière, pour frapper le visage de celui qui le maîtrise. Mais l’étreinte est trop forte, et il commence à ne plus pouvoir respirer. L’angoisse l’envahit, et c’est désormais la panique qui agite son corps. Comme un boa constrictor qui étouffe sa proie, Andreï remonte son avant-bras droit et sa main vers le visage du banquier, tandis qu’il appuie avec son front contre la nuque de sa victime. Youri sent que sa tête est à son tour enserrée dans l’étau que forment les bras du garde du corps.
Katia approche alors la seringue du visage de Topalev. Qui assiste impuissant à ce qui lui arrive. Ses yeux expriment la peur ultime de la proie qui va mourir. Mais l’assistante n’en a que faire. Sans un regard pour le vieil homme, elle glisse la longue aiguille de sa seringue dans la narine gauche du banquier. Entièrement. L’homme ne peut bouger la tête, prise dans les bras puissants du garde du corps. Il ne ressent étrangement aucune douleur. Brusquement, Topalev se sent libre de ses mouvements. Andreï a relâché son étreinte. Peut-être n’était-ce pas sa dernière heure ? Peut-être se sont-ils ravisés ? Alors qu’il tente de poser une nouvelle fois ses bras sur les accoudoirs pour se lever, Youri sent une vague de chaleur envahir sa tête. Immense. Totale. Terrible. Il essaie de reprendre son souffle mais ses poumons ne réagissent pas. Aucun des ordres qu’il voudrait donner à ses muscles ne semble être suivi d’effet. Il sent l’asphyxie le gagner, alors que la vague de chaleur assaille désormais tout son corps.
À côté du vieux banquier qui vit ses derniers instants, ni Katia ni Andreï ne manifestent la moindre émotion. Ce n’est pas la première fois que la jeune femme fait usage de tétrodotoxine. Depuis qu’elle travaille au FSB, c’est la troisième fois qu’elle doit « nettoyer » un individu. Elle connaît les effets de ce poison sur le système nerveux central. Topalev va mourir dans les secondes qui viennent. Une crise cardiaque. En tout cas, c’est ce que dira le rapport du médecin, qui ne devrait plus tarder, d’ailleurs. On lui a dit de rester à proximité de la maison, avec l’ambulance. Pendant que Katia regarde le corps du président de la Banque industrielle de la Fédération de Russie s’effondrer sur la table du salon, Andreï envoie un SMS à son patron :
« Dossier clôturé. »
Assis à son bureau au cœur du Kremlin, Vladimir Oulianoff reçoit le message avec une pointe de tristesse. Il connaissait Youri depuis tellement longtemps ! Mais c’est comme ça. Il ouvre son application de messagerie. Un seul fil de message apparaît. Il doit confirmer que la partie russe de l’opération se déroule comme prévu. Il tape rapidement son message au Duc :
« Dossier des virements russes bouclé. Nous l’annonçons officiellement quand vous donnez le top. »
Oulianoff n’attend pas de réponse immédiate, le Duc peut parfois rester silencieux plusieurs heures. Mais il sait que tout va commencer très bientôt. Encore quelques jours.
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