L’organisation
Chapitre 57
Paris. 7 octobre 2023
Le dispositif se met en place. Tranquillement, à pas feutrés. Bizarrement, Stan n’a rien oublié de l’installation d’un groupe tactique. Comme si rien n’avait changé depuis son départ de la police. Ou comme si, à l’instar du vélo, cela ne s’oubliait jamais.
Le bâtiment du ministère de la Transition écologique a été entièrement vidé de ses occupants. À l’étage où Arthur s’est enfermé, le calme règne. Le calme avant la tempête. Une colonne d’assaut, composée de six policiers de la BRI, s’est positionnée sur la droite du couloir qui mène au bureau où se trouve de Lamarre. Un lourd bouclier tactique est placé à la porte, pour protéger la colonne, au cas où Arthur voudrait sortir et arroser tout le monde avec son flingue. Apparemment, il utilise un 22 long rifle. Petite munition mais qui fait des dégâts à courte distance. Parfait pour refroidir un ministre qui ne veut pas se laisser suicider. Ou qui veut crier son innocence. Sofiane vient d’avoir l’information, la médecin légiste de l’institut médico-légal n’appuie pas la thèse du suicide. D’abord parce qu’il n y’a pas de résidus de poudre sur l’orifice d’entrée. Ensuite parce que la balle est entrée dans la tempe droite. Or Argenton est presque invalide du bras droit. Difficile de se mettre une balle de ce côté-là. Alors pour Stan, la thèse la plus probable est qu’Arthur l’ait aidé à mourir.
— Je ne sais pas ce qui peut l’avoir poussé à faire ça, mais je pense que c’est Arthur qui pilote.
Devant lui, Alain Falco, le patron de la BRI, hoche la tête. Ancien officier du RAID, il dirige désormais la célèbre brigade antigang. À côté de lui, Sofiane ne manifeste aucun avis. Réminiscence de son métier à la DGSI et dans le recrutement de sources, pour lequel il vaut mieux masquer ce que l’on pense ou ce que l’on ressent. Enfin, Pierre Jeantet, le négociateur de la BRI. Sofiane rebondit :
— Stan, le Duc dont on a parlé, tu penses que c’est Arthur de Lamarre ?
— Je crois. Il est au cœur de tout ce qui se passe. À ce sujet, je sais que vous connaissez votre job, mais vous avez mis en place une brouille tactique ? S’il continue à communiquer à l’extérieur, je ne sais pas ce qui peut encore se passer.
— Oui, c’est fait, confirme Falco. Vous qui le connaissez, on peut négocier ?
— Je pense. Nous sommes assez proches, c’est un ami d’enfance de ma femme.
Sofiane intervient :
— Tu es un peu trop impliqué émotionnellement, Stan. Je ne suis pas sûr que tu sois le mieux placé pour négocier avec lui.
— Et moi je pense que je peux le faire sortir.
Sofiane et le commissaire Falco se regardent. Et se tournent vers Pierre, le négociateur, qui donne son avis :
— Pas de problème pour que tu prennes la main. Je me mets en deux, si c’est ok pour toi ?
— En deux ? demande Sofiane.
— Négociateur en second, explique Stan. Il va assurer mon back-up, et me souffler dans l’oreille si nécessaire.
Les regards entendus des deux hommes suffisent à rassurer Sofiane et le patron de la BRI. Dans un bureau adjacent, un policier en tenue d’intervention fait signe de s’approcher. Les quatre hommes se dirigent vers la grande table sur laquelle est posée une valise avec plusieurs écrans. On y voit un bureau, sous plusieurs angles, et un homme assis derrière. Le policier explique la situation :
— Nous avons quatre caméras qui nous montrent ce qui se passe à l’intérieur. Deux à travers le faux plafond, et deux sous les portes d’entrée, celle à gauche qui est condamnée, et celle à droite qui est verrouillée. Nous avons à l’intérieur un homme d’une cinquantaine d’années, chemise claire, assis derrière le bureau.
— On voit ce qu’il fait ? interroge Falco.
— Il attend, répond le policier.
— Il attend quoi ? demande Sofiane.
— Moi, répond Stan. Il attend que je le contacte. Et comme il voit bien que son téléphone n’a plus de réseau avec la brouille tactique, il attend que je lui parle derrière la porte. Arthur a fait un passage à la DGSE. Ce n’était pas un agent mais il connaît la plupart des trucs qu’on pourrait lui faire. Il sait qu’on le voit, d’ailleurs. Regardez.
Stan montre avec son doigt un des écrans. On y voit Arthur de Lamarre fixer une des caméras du plafond. Falco reprend :
— Qu’est-ce qu’on fait ? Vous y allez ?
— Oui. Je vais aller à côté de la porte. Pierre derrière moi. Sinon, on peut lui glisser un throw phone.
— Un quoi ? demande Sofiane.
— Un téléphone filaire auquel nous sommes reliés, uniquement lui et nous. Un dispositif qu’utilise le FBI. Plus confortable que de rester derrière la porte, précise le négociateur de la BRI.
— Ok, on prend contact et on voit ce que cela donne, annonce Stan. Je prends juste une minute pour me concentrer.
Tout en terminant sa phrase, Stan s’assoit dans un des fauteuils du bureau. Il ferme les yeux, pose ses mains sur ses tempes et commence à faire de petits cercles avec le bout de ses doigts. Un rituel immuable. Pour s’isoler dans sa bulle de négociation. Comme il l’a déjà fait des centaines de fois. Des milliers de fois. Quand la vie est en jeu, la performance n’est pas négociable. Pas question de rater. Cette fois, il connaît la personne derrière la porte. Du moins, il croyait la connaître. Arthur a bien caché son jeu. Maintenant, il est isolé dans ce bureau. Plus de téléphone, plus d’instructions à donner. Juste Stan et lui. Dans quelques secondes.
Le négociateur se lève. Autour de lui, tout le monde a respecté sa bulle. Pierre est déjà prêt.
— Allez, on y va, dit le négociateur de la BRI.
— En piste, les clowns, lâche Stan.
Pierre le regarde en souriant.
— Tu utilises encore cette phrase ?
— Toujours. Les bonnes habitudes ne se perdent pas. Surtout dans les moments difficiles.
Les deux hommes remontent sans bruit le couloir qui amène au bureau dans lequel tout va se jouer. Sur leur droite, la colonne d’assaut. Stan regarde chacun des opérateurs. Il perçoit leurs yeux, derrière leurs visières blindées. Trois centimètres de plexiglas spécialement conçu pour arrêter tous les calibres. Mais la visière n’évite pas le mal de tête pendant les semaines qui suivent l’impact. Stan en garde un mauvais souvenir de son ancienne vie. Sous leur cagoule, pas de haine. Pas de colère. Même si un policier a été blessé, ils sont là pour interpeller en douceur. Ou par la violence si nécessaire. Ça, ce sera la décision d’Arthur : sortir au sirop ou sortir à la casse.
Stan arrive au niveau du bouclier tactique. La Ramsès. Un sarcophage de Kevlar, posé sur trois roues, il passe les marches et arrête tout : kalachnikov, calibre 45. Alors, un 22 long rifle, cela devrait être facile. Si Arthur n’a pas un autre atout dans sa manche. L’opérateur qui l’a mis en place s’écarte un peu sur la droite, pour laisser Stan se poser sur le côté gauche du bouclier. Abrité. Au cas où Arthur prendrait la décision de tirer à travers la porte, qui elle, en revanche, n’arrêterait pas grand-chose.
Derrière lui, Pierre pose sa main sur l’épaule droite de l’ancien négociateur de police. Qui se retrouve projeté vingt ans en arrière. Négocier derrière un bouclier. Avec l’odeur de l’huile des armes. L’odeur du Cordura. La sensation d’avoir une locomotive en acier blindé derrière soi. Il faut y aller, maintenant.
— Arthur ? Tu m’entends ?
Quelques secondes, puis une voix étouffée par la porte du bureau.
— Salut, Stan. Tu en as mis, du temps.
— Quelques trucs à régler.
— Je me doute. Tes amis de la BRI sont bien installés ? Ils te laissent négocier, alors ?
— Comme tu vois.
— Cela doit te rappeler de sacrés souvenirs, non ?
— Je ne regarde jamais en arrière, tu le sais. Pour l’instant, je suis là avec toi.
— Tu es là pour négocier. Négocions, alors. Qu’est-ce que tu proposes ?
Arthur n’est pas un débutant. Il sollicite une proposition, pour voir ce que Stan a dans le ventre. Mais le négociateur connaît la musique. Et les paroles.
— Je n’ai rien à te proposer, Arthur. À part balancer ton arme au sol et sortir.
— Mince, moi qui croyais que tu allais me trouver un hélicoptère pour m’enfuir dans un pays de mon choix, je suis déçu, déclare Arthur en riant.
Stan ne peut s’empêcher de faire de même, et de poursuivre :
— C’est dans les films policiers que ça se passe comme ça. Ici, c’est la vraie vie.
— Oui. Et quelle vie ! Quand je regarde ce que j’ai fait depuis que je suis sorti de l’ENA, je suis assez fier du travail accompli.
— Même ces dernières heures ?
— Tu parles d’Argenton ?
— Entre autres. Je t’avoue ne pas comprendre.
Arthur se lève. Les policiers qui se trouvent devant la mallette aux écrans s’activent. L’un d’eux fait un signe avec ses doigts, un V inversé, pour dire que le forcené est sur ses deux jambes. Puis un signe avec l’index et le majeur pointés vers l’avant, pour confirmer qu’il tient son arme à la main. Stan sent la main de Pierre se serrer sur son épaule, prête à le tirer derrière le bouclier si nécessaire. La colonne d’assaut s’agite. Le policier, qui a toujours l’œil rivé sur les écrans des caméras, fait un geste d’apaisement, avec les deux mains à plat, pour signaler que le forcené est calme.
Arthur s’est approché de la porte. Stan l’entend se coller au chambranle. Respirer profondément. Sa voix est moins forte, plus intime :
— Stan, qu’est-ce que tu penses de tout ça ?
— Qu’est-ce que tu entends par « tout ça » ?
— Ce qui se passe. Les manifs, la politique, les gens. Tout ça, quoi. Tout ce pour quoi nous avons donné notre vie, notre temps. Nos sacrifices.
— Ce n’est pas ce que je pense qui est important, Arthur. Ce qui m’intéresse, c’est pourquoi tu as fait ce que tu as fait.
Pierre fait un geste de la main à hauteur du visage de Stan, avec le pouce relevé, pour lui indiquer que sa réponse est la bonne, comme s’il s’adressait à un bleu. Ne pas se laisser entraîner à donner son avis personnel, mais recentrer sur le forcené. Stan sourit intérieurement. Son binôme veille sur lui. Arthur n’a pas répondu, il faut aller le chercher.
— Alors, Arthur pourquoi ?
En guise de réponse, deux coups de feu retentissent. Avant même qu’il ait eu le temps de réagir, Stan se sent tiré en arrière, happé comme une mouche frappée par la langue d’un caméléon. Pierre l’a immédiatement mis en sécurité, tandis que la colonne d’assaut s’est tendue comme un arc.
Derrière le bouclier, Stan tente de reprendre contact :
— Arthur ! Qu’est-ce qui se passe ?
Quelques secondes qui semblent interminables. Et la voix d’Arthur :
— Dis à tes amis de la BRI de ne pas me prendre pour un imbécile !
Incrédule, Stan regarde Pierre, qui fait un geste de la tête pour exprimer son incompréhension. Arthur poursuit :
— Si je revois un flic passer sa tête par la fenêtre qui donne sur la rue, je tire dedans, cette fois.
Stan s’est retourné, pour observer le patron du groupe d’intervention, qui chuchote à l’oreille d’un de ses collègues. Visiblement, un grimpeur de la BRI s’est fait repérer. Cela n’est pas fait pour apaiser les discussions entre Stan et Arthur.
OceanofPDF.com