L’organisation
Chapitre 29
Tallinn. Septembre 2023
L’appartement d’Abel Vlakan n’a jamais été aussi rangé. D’ailleurs, ce n’est pas à proprement parler son appartement. Plutôt celui d’un de ses clients, Vlad Marinovic, qui lui en a confié la gestion. Mais comme il est inoccupé et que son client réside à Moscou, autant en profiter. Cela ne lèse personne. Et il faut dire que le bien a du cachet : un cocon ultra-design dans un quartier ultra-ancien. Plusieurs millions d’euros investis. Son client ne compte pas, c’est un des grands de l’informatique russe, avec les comptes en banque qui vont avec.
Abel ne peut s’empêcher de regarder l’heure. Il est dix-neuf heures vingt, et la jeune Hongroise qu’il a invitée à dîner dans son appartement d’un soir est attendue pour vingt heures. Mais le temps ne passe pas assez vite. Abel est impatient, ce n’est pas tous les jours qu’il a du succès avec les femmes. Surtout les femmes du calibre d’Astana. Il l’a senti tout de suite : il y a un truc entre eux, un feeling, une attirance.
L’agent immobilier s’est mis sur son trente et un pour l’occasion. Il a tenté le look chic et cool, parce qu’il n’est pas question de ne pas être à la hauteur. Il a acheté le dîner chez un traiteur, et une bouteille de champagne est au frais ; une bouteille de M. Marinovic. Vu tout ce qu’il a dans sa cave, une bouteille de plus ou de moins, cela ne changera pas grand-chose. Abel est aussi enthousiaste qu’il est stressé : la nana est intelligente, il le sait. Peut-être même plus qu’elle ne souhaite le laisser paraître.
La sonnerie de la porte retentit brusquement. La jeune femme est en avance, d’au moins trente minutes. Cette impatience est de bon augure, elle renforce encore l’exaltation d’Abel. Elle a certainement autant envie que lui de se retrouver dans l’intimité. Il se dirige vers la porte. Un coup de stress, comme le trac des artistes avant d’entrer sur scène. Il racle sa gorge, se redresse un peu avant d’ouvrir la porte blindée qui protège le somptueux appartement.
À peine a-t-il ouvert que sa joie se fige : devant lui, deux hommes. Une quarantaine d’années chacun. Cheveux courts. L’un porte un costume sans cravate, avec un manteau sombre, l’autre un col roulé sous un blouson. La surprise se lit sur le visage de l’agent immobilier, et le premier des inconnus rompt le silence :
— Monsieur Vlakan ?
— Euh… oui.
— Bonjour monsieur. Je suis le commissaire Nügano, de la police de Tallinn.
L’homme au costume tend une carte aux couleurs de la police estonienne. Abel sent son corps se vider de la moindre trace de chaleur. Ses jambes flageolent. Il essaye de balbutier :
— Si c’est M. Marinovic qui vous envoie, je peux vous expliquer.
— Nous pouvons entrer ?
Sans pouvoir répondre, Vlakan s’efface pour laisser passer les deux hommes. Le premier s’avance jusqu’au milieu de l’immense entrée de l’appartement, imposante avec son plafond cathédrale. Le second le suit, ne laissant rien paraître sur son visage. Le commissaire se retourne vers Abel.
— Monsieur Vlakan. Ne vous inquiétez pas, M. Marinovic n’est pour rien dans cette rencontre. Il vous a confié son appartement, vous en faites ce que vous voulez, ce n’est pas mon problème.
L’agent immobilier expire bruyamment, s’apercevant qu’il est en apnée depuis de longues secondes. Le commissaire Nügano ne lui laisse pas le temps de réfléchir :
— L’objet de notre visite est autre. Nous souhaitons vous parler de Mlle Astana Boscova.
À nouveau, Abel se fige, arrête de respirer. Comment la police sait-elle qu’il a rendez-vous avec la jeune Hongroise ? Il reprend doucement ses moyens, voyant le regard du commissaire se plonger dans le sien, à l’affût de la moindre réaction.
— C’est une cliente. Qu’est-ce qu’elle a fait ?
— Rien. Pour l’instant. Mais nous nous intéressons à elle. En haut lieu. Que pouvez-vous me dire de cette personne ?
Ce n’est donc pas lui qui est dans le collimateur de la police. Ouf. Il est rassuré. Presque content. Il respire. De toute façon, il avait senti un truc louche avec cette fille.
— Écoutez, je ne la connais pas vraiment. Je l’ai vue deux fois…
— Oui, nous savons que vous lui avez fait visiter un site. Elle cherche à louer une grande salle, je crois. Pour une galerie d’art, nous a-t-on dit.
— Oui, c’est pour cela qu’elle m’a contacté. Mais je n’y crois pas.
— Ah bon ? interroge Nügano, manifestant une surprise peu crédible.
Le commissaire esquisse un sourire. Une invitation à poursuivre pour Abel. Une invitation à la délation. Une délation gourmande, tant elle est rassurante pour le gros bonhomme, qui sait maintenant qu’il n’est pas l’objet de cette descente de police.
— Oui, j’ai des doutes. Depuis le début. Elle veut faire une galerie d’art, mais il lui faut une salle équipée en réseaux informatiques, en réseaux électriques. Discrète. Cela ne colle pas avec un projet de galerie, même au cœur de Telliskivi.
— Effectivement, c’est étonnant. Qu’en pensez-vous ?
Indicateur de police. On est en train de le considérer comme une source. Ce n’est pas pour déplaire à l’agent immobilier : après tout, cette fille n’est même pas estonienne, il ne lui doit rien.
— Franchement ? Je crois qu’elle vient faire des cryptomonnaies. Du bitcoin, ou n’importe quelle connerie du même genre. Je lui ai posé la question, et elle était toute gênée. Elle m’a fait une réponse évasive. On ne me la fait pas, à moi.
Nügano acquiesce, avec un hochement de tête approbateur qui remet Vlakan en confiance. Le commissaire poursuit la discussion :
— Vous aviez prévu de venir en parler à la police ?
— Oui, bien sûr, tente maladroitement Abel. Je l’ai invitée à dîner ce soir, pour la cuisiner, en savoir plus. Mais j’avais l’intention d’aller au commissariat dès demain. Si elle veut me faire croire qu’elle est galeriste d’art alors qu’elle veut faire autre chose du local, je ne vais pas prendre le risque de la laisser faire. D’ailleurs, elle ne va pas tarder, vous voulez vous mettre dans une des chambres pendant que je discute avec elle, pour écouter la conversation ?
Le commissaire réfléchit quelques secondes et se retourne vers son collègue qui n’a pas bougé depuis qu’ils sont entrés dans les lieux. Il poursuit :
— Vous avez parlé à quelqu’un de vos doutes ? Le propriétaire ? Un proche ?
— Non, personne. Je voulais être sûr.
— Bon. Vous avez bien fait. Je vais vous montrer quelque chose, et j’attends de vous une réponse honnête et franche, d’accord ?
Abel est interloqué, mais le commissaire ne lui laisse pas le temps de réagir. Il se retourne encore une fois vers son collègue, qui s’approche et lui tend un objet sombre. Nügano s’en saisit et le pose sur la petite table de l’entrée, à sa gauche, avec un bruit métallique, lourd. Il demande :
— Vous reconnaissez ceci ?
L’agent immobilier observe l’objet, éclairé par la lampe sur pied qui donne à la pièce une atmosphère orangée. Il écarquille les yeux.
— C’est une arme ?
L’homme est surpris et cherche le regard du commissaire, qui répond par un sourire.
— Oui, c’est une arme. Un revolver Smith & Wesson, 357 Magnum. Un peu rouillé mais en parfait état de marche. Avec six balles dans le barillet. Vous avez déjà vu cette arme ?
— Non, jamais, se défend Abel.
— Vous êtes sûr ?
— Absolument sûr ! Jamais vue. Elle est à qui ?
— C’est la vôtre, monsieur Vlakan.
Le commissaire a prononcé cette phrase avec calme et précision. Abel écarquille encore les yeux, pour exprimer une surprise qui ne cesse de grandir : il regarde à nouveau l’arme, puis le commissaire, qui se tourne vers sa droite et avance vers un guéridon design. Un cri fait sursauter l’agent immobilier.
— Vlakan ! Lâchez cette arme !
Abel voit le second policier, à quelques mètres. Au ralenti. L’homme au col roulé, silencieux jusqu’à présent, tient une arme et le braque. Il hurle une seconde fois :
— Lâchez cette arme !
Abel ne sait pas comment réagir. Et même s’il savait quoi faire, il ne pourrait pas. L’arme est toujours posée sur la table à deux mètres de lui. Pourquoi lui demander de la lâcher, alors ? Son corps ne répond plus, ses muscles sont tétanisés, il se sent comme dans un scaphandre. Chaud, presque rassurant. Mais, si son corps ne réagit pas, son esprit tourne à toute vitesse. Qu’est-ce qui se passe ? De toute façon, il n’a rien fait de répréhensible. Alors que peut-il lui arriver ?
La détonation le surprend à peine. Un bruit fort, lourd, presque étouffé. Le choc dans sa poitrine ne l’étonne guère plus : Abel est spectateur de ce qui se passe. La munition de 9 mm est amusante : l’ogive entre doucement, mais sort avec fracas. L’impact a été puissant, comme un coup de poing. Mais Abel est toujours debout. Il baisse les yeux, au ralenti, vers son thorax, là où le choc s’est fait sentir. Sa chemise est déjà rouge, presque violette. L’agent immobilier voudrait porter sa main à la hauteur de son cœur, mais rien ne bouge. Il lui faut inspirer. Mais rien ne se passe. Aucune bouffée d’air ne veut rentrer dans ses poumons. Tout s’est figé. Il a à peine le temps de tourner les yeux vers le commissaire, qui ne le regarde même pas. Puis il s’effondre lourdement vers l’avant.
Un silence. Les deux policiers entendent juste le sifflement dans leurs oreilles, celui de la détonation. Pas agréable de prendre un tir de 9 mm dans les oreilles, dans une pièce fermée. Acouphène garanti. L’odeur de la poudre. Âcre, comme au stand de tir. De la fumée vole au milieu de la grande entrée de l’appartement de Marinovic.
Nügano s’approche du corps et s’agenouille. Il porte sa main vers le cou de l’agent immobilier, qui est face contre terre. Plus de pouls. Il sort de sa poche un sac plastique transparent, de la taille d’un paquet de cigarettes et rempli de sachets pleins de cristaux de couleur brune. Il l’enfonce en force dans la poche du pantalon de Vlakan, puis se retourne vers son collègue.
— Tu peux appeler du renfort. Nous venons de neutraliser un dealer de MDMA qui a voulu nous tirer dessus.
Pendant que le policier au col roulé s’éloigne, Nügano place le 357 Magnum dans la main potelée de l’agent immobilier. Il prend ensuite son téléphone et écrit quelques mots : « Prévenez le Duc que c’est réglé. Il n’a rien dit à personne. »
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