L’organisation
Chapitre 56
Paris. 7 octobre 2023
Les voitures avancent au ralenti. Mais elles avancent, c’est déjà ça. Quand il a quitté l’agence, Matthias a craint de rater son vol. Parce qu’il n’est pas parti chercher à manger, comme il l’a dit à Nathalie et à Moïse. Il doit prendre un avion. Et il sera à l’heure, c’est la seule chose qui compte.
Le chauffeur de taxi a bien tenté de lancer la conversation, mais Matthias n’en a pas eu envie. Il n’en a jamais envie. Il a répondu avec un terrible accent hongrois, pour lui faire comprendre qu’il comprenait mal le français. Du coup, le chauffeur n’a pas eu le courage de poursuivre.
Le jeune homme repense au doute qu’il a peut-être transmis à l’équipe de Stan, tout à l’heure, à l’agence. Il sourit. Son téléphone sonne. Un appel entrant, sur Signal. Il reconnaît le pseudo de son interlocuteur.
— Alors, tu es en route ?
— Oui, dans mon taxi. Et toi, tu as reçu mon fichier, ce matin ?
— Oui ! Assez lourd, mais j’ai tout eu. En revanche, je ne sais pas à quoi ça sert.
Matthias aime cette voix. Échanger par messagerie cryptée, cela va cinq minutes. La voix, cela change tout. Elle donne le ton, l’entrain, l’énergie. Et cette voix-là lui réchauffe le cœur plus que tout.
— Tu es toujours aussi impatiente. J’ai mis des mois à concocter ce protocole, et toi tu voudrais tout savoir en quelques heures.
— D’ailleurs, pourquoi l’avoir appelé « protocole Vanessa » ?
— Tu es jalouse ? lâche Matthias en riant.
— Oui, grave ! répond la voix.
— Astana. Mon amour. Tu sais bien que tu es la seule femme de ma vie.
À l’autre bout du fil, la jeune Hongroise sourit de plus belle. Autour d’elle, ceux qui l’observent ne peuvent pas se douter qu’elle s’adresse à son mec. Seul Bogdan ne s’y trompe pas, et lance :
— C’est Matt ? Quand est-ce que tu nous rejoins ?
Dans le taxi, le hacker entend la voix de son camarade de promo en cryptologie. À peine quelques années depuis qu’ils se sont quittés à la sortie de l’université de Kiev. Et pourtant, la sensation que plusieurs vies se sont écoulées.
— Dis-lui que j’arrive !
Dans le rétroviseur, le chauffeur essaye de comprendre ce que dit son client, qui parle en hongrois. Amusant de le voir tendre l’oreille pour écouter une conversation à laquelle il ne comprend rien. Matthias poursuit :
— Tu veux savoir pourquoi Vanessa ?
— Oui, je veux bien. Même si c’est une ex…
— Non. Pas une ex. Vanessa est le prénom de ma grand-mère.
Chaque fois qu’il pense à elle, Matthias à un pincement au cœur. Il n’a jamais vu sa grand-mère, morte bien avant sa naissance. Mais on lui a tellement parlé d’elle qu’il a l’impression de l’avoir rencontrée. Il ne connaît que son visage sur de vieilles photos. Pourtant, il a parfois des souvenirs d’elle, qui lui viennent, où il imagine qu’elle lui parle. Comme si elle l’avait senti, Astana n’interrompt pas ce moment. Matthias reprend ses esprits.
— J’ai choisi le prénom de ma grand-mère pour mon programme parce que ça l’aurait bien fait marrer, ce qu’on va faire.
— Je ne connais pas ta grand-mère, mais je l’aime !
Astana baisse d’un ton, pour parler plus discrètement :
— Le Duc a donné son feu vert ? On y va ?
— Non, on attend son message pour lancer l’opération.
— Tu nous auras rejoints à Tallinn avant que ça ne commence ?
— Je ne sais pas. Ici, c’est déjà commencé. La presse balance sur les politiques et les pétroliers, et la manifestation pour le climat va être très tendue.
— Tu es à l’abri ?
— Dans un taxi vers l’aéroport, c’est tout comme.
— Bon, je fais comment pour lancer l’opération si tu n’es pas arrivé quand le Duc donne son feu vert ?
— Tu es devant ta bécane ?
— Non, laisse-moi une minute.
Tout en gardant son téléphone collé à l’oreille, Astana se lève pour aller s’asseoir devant son portable. À la place qui est devenue son nid d’aigle, son point d’observation sur tous les membres de l’équipe. Elle ouvre son ordinateur et poursuit :
— C’est bon, je suis devant.
— Ok. Le protocole Vanessa est un programme en implantation automatique. Dès que tu l’auras lancé, il va attaquer ses cibles les unes après les autres. On va faire en deux phases : d’abord une première attaque, sur une seule cible. Puis une seconde, plus massive. Dans les deux cas, on ne fait rien sans la validation du Duc.
— Tu sais qui c’est, le Duc ?
— Ce n’est pas important. Tu as compris ce que je viens de t’expliquer ?
— Oui. Une première attaque, puis une attaque massive et on ne bouge pas sans le feu vert du Duc.
Le taxi est sorti des bouchons et roule désormais à vive allure sur l’autoroute A1 vers l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle.
— Mon amour, je vais bientôt arriver à l’aéroport. Si le Duc déclenche avant que je n’aie atterri, tu sais quoi faire.
— Oui, je sais. Mais j’espère que tu seras là.
— Je me pose à Tallinn vers vingt-trois heures. Je te rejoins dans la foulée.
Matthias n’a pas envie de rater le début de l’opération. Mais Astana saura gérer toute seule si nécessaire. La jeune femme souffle dans le téléphone, à voix basse :
— Je t’aime.
— Moi aussi, je t’aime, répond Matthias.
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