L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 34 sur 88

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L’organisation

Chapitre 35

 

Paris. Octobre 2023

 

Le bruit de la roue de la voiture. Rien d’autre que ce bruit, et le silence. Assourdissant. Autour, tout est blanc, lumineux, comme éclairé par une force surnaturelle. Comme un couloir qui va vers la mort. Ou qui vous en ramène. Plus ou moins intact, plus ou moins indemne. Et ce grincement qui est devenu si insupportable et si familier en même temps. Presque rassurant. Après le fracas de l’accident, juste ce bruit régulier, cette roue qui tourne. Assise, la petite fille regarde la voiture. Posée sur son toit, les portes ouvertes. Elle attend que sa maman sorte pour lui dire que tout va bien.

Un bruit dans le couloir. Elia revient à la réalité et regarde sa montre. C’est l’heure de filer : aujourd’hui elle a un rendez-vous important. La pédiatre jette sa blouse blanche en boule sur son fauteuil et sort sans s’attarder pour se rendre au Bon Marché. Pas question d’y faire des courses, ni de flâner dans les rayons de la Grande Épicerie. Non, son point de chute est la discrète pizzeria qui se cache au sous-sol du grand magasin. Elle y a rendez-vous avec Lara, la fille de Stan. Elles avaient pris l’habitude de s’y retrouver, quand Lara allait au lycée Guillaume-Tirel. Les divers confinements de la Covid ont bouleversé les usages. Maintenant que Lara est à Sciences Po, le lieu reste un excellent point de convergence.

Elia arrive essoufflée, comme toujours. Elle s’enfonce dans les entrailles du Bon Marché, jusqu’à la cave arrondie et vitrée. Il y a sur les rayonnages de quoi rembourser la dette de plusieurs pays du tiers-monde tant les grands crus qui y sont exposés rivalisent par le goût et par le prix. Lara est déjà installée dans la salle réduite, ouverte sur les rayons. Et Enzo toujours à l’accueil.

— Comment ça va, aujourd’hui ? lance-t-il à Elia avec un accent italien digne d’un film de Benigni.

La jeune femme répond par un sourire tout en enlevant son manteau. Elle se dirige vers la petite table du fond où l’attend Lara. Les deux femmes se tombent dans les bras.

— Enfin ! On arrive à se voir, lâche l’étudiante, presque soulagée.

— Ouiiiii ! J’avais hâte. J’ai du boulot par-dessus la tête, mais tu as bien fait d’insister, je suis trop contente qu’on déjeune ensemble.

Elia est heureuse de revoir la fille de son homme, cela fait de longs mois qu’elles n’ont pas pu échanger comme elles le faisaient quand elle était lycéenne. Elles vont pouvoir enfin parler de tout et de rien, entre nanas.

Elles en sont déjà au café alors qu’elles sont loin d’avoir fini de refaire le monde. Elia a longuement évoqué ses patients, ces gamins qu’elle accompagne chaque jour dans la guérison, parfois dans la joie, parfois dans la douleur. Elles ont mis du temps à parler de Stan. Mais Lara savait qu’elle ne pouvait pas éviter le sujet plus longtemps.

— Tu as des nouvelles de ton père ?

— Non. Je crois qu’il m’en veut parce que je continue à manifester. Mauvais souvenirs, certainement.

— Et tu comptes continuer ? s’inquiète Elia.

— Ben… avec les cours, je n’ai plus le temps, répond Lara en essayant de dissimuler son mensonge.

— Stan a vraiment eu peur pour toi, tu sais ?

— Je sais. Mais c’était important. Les moyens n’étaient pas les bons, mais la cause était juste. Et elle l’est toujours. Tu imagines le monde qu’on va laisser aux enfants si on continue comme ça ?

Lara n’est plus une adolescente. C’est une femme. Convaincue. Engagée. Elle remue sur sa chaise. Comme si elle avait une question qu’elle n’osait pas poser. Elia crève l’abcès :

— Qu’est-ce qui se passe ? Il y a quelque chose qui te turlupine ?

— Je peux te poser une question indiscrète ?

— Nous sommes entre filles, et on se dit tout, non ? Je t’écoute.

Lara semble hésiter quelques secondes, puis plonge ses yeux dans ceux de sa belle-mère.

— Écoute, ne prends pas mal ma question, mais… tu t’occupes d’enfants toute la journée. Tu n’as jamais eu envie d’en avoir ? À toi ?

Elia sourit. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait plus pensé que Lara pourrait lui poser cette question. Elle répond dans la foulée :

— Qui te dit que je n’en ai jamais eu ?

Lara prend la réponse en pleine face. Elle bafouille, tente de se donner une contenance sans parvenir à masquer sa surprise :

— Mais… je… comme tu n’en parles jamais…

— Je n’en ai jamais parlé à personne. Même pas à ton père.

Elia sait que sa révélation a fait son effet. Lara a blêmi, elle est décontenancée. C’est rare. Un silence marqué, pour accentuer la curiosité.

— J’ai eu un fils, il y a longtemps. C’était une erreur de jeunesse. Ça arrive.

Lara est sous le choc. Peut-être parce qu’elle sait désormais quelque chose que son père ignore et qui touche à leur intimité. À tous les trois. Elia poursuit :

— Je l’ai appelé Noé.

— Noé ?

— Oui. Il est né un jour de tempête.

— Et comment ça se fait que tu n’aies plus eu de ses nouvelles ?

— Son père était un étudiant en médecine étranger qui faisait son internat à Paris, comme moi. J’étais jeune, influençable. Un soir, je suis rentrée de la fac, et il était parti en emmenant Noé.

— Tu n’as jamais cherché à le retrouver ?

— Non. J’ai préféré oublier.

Même si Elia tente de la cacher, Lara voit la pointe d’émotion qui accompagne cette confidence. Son sourire manque d’authenticité, elle souffre encore de cette absence.

— Pourquoi tu m’en parles ?

— Pour me libérer de ce secret, peut-être ? Tu m’as posé la question et… j’en ai profité. Parce que je te fais confiance. Comme si tu étais ma fille…

Lara est saisie. Encore. Elia vient de la toucher au cœur. Des larmes commencent à monter à ses yeux. Mais elle contrôle : on montre peu ses émotions, chez les Monville. Elia sent ce lien qu’elle a réussi à créer avec la fille de Stan. Un attachement, une relation clanique. Il faut qu’elle dise à la jeune fille ce qu’elle a sur le cœur.

— Écoute, il faut que je te dise autre chose d’important.

Lara incline sa tête sur le côté, pour marquer sa surprise.

— Après ce que tu viens de m’annoncer, je m’attends à tout.

La jeune fille perçoit que le regard d’Elia a changé. Son sourire s’est effacé, tout doucement, son regard s’est durci. Elle esquisse une moue inhabituelle.

— Tu as vu les manifestations dernièrement, dans la rue ? Je suis très inquiète.

Lara sait que sa belle-mère est de nature optimiste. Elle ne la connaît que comme ça. Elia n’est pas du genre à se plaindre ni à s’inquiéter pour rien. Alors, la voir quasiment affolée de ce qui se passe dans la rue, c’est nouveau pour elle.

— C’est moi qui suis inquiète de te voir comme ça, renchérit Lara.

Leurs yeux ne se lâchent pas, chacune guette la réaction de l’autre, la moindre trace de peur, de surprise. De colère. Elia laisse le silence s’installer. Lara ne le rompt pas. De longues secondes. Il n’y a pas de rivalité entre elles, mais on dirait une joute, une compétition amicale. Laquelle va renchérir ? Elia se sent obligée de relancer :

— Je ne sens pas du tout ce qui est en train de se passer. Ton père travaille pour Argenton, le ministre, et je ne l’ai jamais vu aussi soucieux. Nous avons dîné chez Julie et Sofiane, et Sofiane est très pessimiste sur la situation sociale. Les policiers sont sous tension, les gens sont à cran. Tout ça est explosif. Ces manifestations qui s’enchaînent, ça ne me dit rien qui vaille.

Lara sent naître un doute. Désagréable. Et si Elia savait, pour la manif du 7 octobre ? Il lui faut rester neutre.

— Tu sais, on est en France. Tout le monde manifeste pour un oui ou pour un non. Chaque année, ça recommence.

— Oui mais là, c’est différent. Je crains que cela ne dégénère. Ce n’est pas à toi que je vais dire qu’une manifestation peut déraper.

Encore cette histoire de l’Italie qui refait surface. Coïncidence ? Lara doit couper court :

— Tu sais, j’ai mis de côté ce qui s’est passé. Mauvais souvenirs, je préfère avancer.

— J’en ai conscience, Lara, mais je m’inquiète. Je sais que tu n’as pas perdu cette volonté de t’engager pour le climat. Pour le changement. Et c’est bien. Mais sois prudente. Je n’aime pas cette ambiance de tensions. Je pense qu’il faut éviter de sortir dans les rues dans les jours qui viennent.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Je ne sais pas, des signaux faibles. Une intuition. Rien de concret, mais j’ai un mauvais pressentiment.

Lara interroge. Comme son père le lui a appris. Elle pose des questions ouvertes pour obtenir le plus d’informations possible.

— On ne va pas rester enfermés chez nous, quand même ! J’aime bien mon petit studio mais j’aime surtout en sortir. Je ne garde pas de bons souvenirs des confinements de la Covid. Que proposes-tu ?

Elia ne quitte pas le regard de la jeune fille. Elle est concentrée, ses propos sont sérieux. Plus la moindre trace de son sourire, ni de sa bonne humeur des retrouvailles.

— Lara, nous avons échangé avec ton père et il partage mon avis. Je pense qu’il souhaite te préserver. Mais moi, je crois qu’il faut que tu sois prête.

— Prête à quoi ?

— À partir.

Encore une fois, Lara ne peut cacher une réaction de surprise.

— Mais tu veux partir où ?

— Je ne sais pas encore. À la campagne, certainement. Mais loin des villes.

— Tu rigoles, là ?

— Non, Lara. Je suis sérieuse. Si un jour je t’appelle pour te dire qu’il faut partir, ne discute pas. Tu prends tes affaires, tes papiers, et tu me rejoins à l’appartement de ton père, Ok ?

Une foule d’images se bousculent dans la tête de la jeune étudiante. Les manifs, la casse en Italie, la police. Sa belle-mère vient de lui asséner un coup sur la tête.

 

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