L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 26 sur 88

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L’organisation

Chapitre 27

 

Tallinn. Septembre 2023

 

Astana ne lâche pas son smartphone et mitraille le décor. Il faut se préparer à commencer la réorganisation des emplacements.

— Netcom Energia, le fournisseur d’électricité de la banque avant la faillite. Ils fournissaient 360 kWh juste pour cette salle ! Dix fois ce qui est nécessaire pour un immeuble classique. C’est dingue ! Je n’aurais pas aimé payer la note. Vous voulez que je leur demande de baisser la puissance ?

— Non, c’est bon, on reste comme ça, répond Astana.

Vlakan fronce les sourcils.

— Vous êtes sûre ? Vous allez payer une fortune ! La banque faisait tourner des dizaines d’ordinateurs, avec des serveurs. Vous n’aurez pas besoin de tout ça pour votre galerie d’art. À moins que vous ne vouliez pas vraiment faire une galerie d’art ?

Même si son anglais n’est pas parfait, l’agent immobilier a su trouver l’intonation juste pour figer Astana. La jeune femme maîtrise son émotion, elle ne doit rien laisser paraître.

— L’un de nos designers travaille sur la lumière : il est très gourmand en électricité. Et nous organiserons des expositions virtuelles, à distance. Il nous faudra donc des ordinateurs puissants, et une très bonne connexion Internet. Vous m’avez bien dit que le site était équipé de la fibre ?

Derrière sa bonhomie apparente et ses rondeurs excessives, Abel Vlakan n’est pas si bête. Son œil perçant ne lâche pas le regard d’Astana. Elle sent la peur monter en elle, la peur d’être démasquée, de ne pas réussir. Le Duc ne lui pardonnerait pas. Elle se sent comme quand elle était une jeune fille, et que le regard lubrique de certains hommes la déshabillait. Une proie dans l’œil d’un prédateur. Encore. Il faut maîtriser ce frisson dans son dos, garder le contrôle. Ne pas oublier que c’est elle, le chasseur.

— Vous ne seriez pas en train d’installer une mine de bitcoin ? poursuit Abel. De la puissance électrique, de la puissance de connexion Internet, tout ce qu’il faut pour fabriquer de la monnaie virtuelle. J’ai vu ça à la télé.

Vraiment pas si bête, ce gros lard. Astana éclate de rire.

— Si vous saviez comme je suis nulle en informatique, vous n’iriez pas imaginer cela.

Mais Abel ne lâche pas le regard de la Hongroise.

— Vous savez, Astana, si la destination finale de l’immeuble n’est pas celle que vous m’avez indiquée au départ, je vais devoir en informer le propriétaire. Et je ne suis pas sûr que cela lui plaise…

Abel parle doucement, son sourire en coin ne laisse rien présager de bon. Il continue :

— Personnellement, je me moque de ce que vous allez faire ici. Mais il y a des lois, en Estonie. À moins que l’on puisse s’arranger tous les deux, si vous voyez ce que je veux dire.

Le regard goguenard de l’agent immobilier vient de prendre une tournure malsaine. Mais Astana connaît ces pratiques. Elle les a subies à de nombreuses reprises. Elle sait faire. La peur s’éloigne.

— Abel, je n’aurais aucun intérêt à vous mentir. Vous êtes un homme intelligent, et vous me démasqueriez à coup sûr.

La jeune femme termine sa phrase avec un des sourires dont elle a le secret. En inclinant un peu la tête sur le côté. Elle sait l’effet que cela a sur les hommes. Les pervers. Les sales cons qui croient pouvoir la mettre dans leur lit avec des menaces sous-entendues. Effet garanti : l’agent immobilier sourit à son tour. Comme s’il avait compris le message sous-jacent. Gain de temps pour la jeune femme. Il faut conclure pour aujourd’hui.

— Je dois retourner à mon hôtel pour appeler mes associés. Vous avez le projet de bail ?

— Je vous l’envoie sur votre adresse e-mail. À moins que vous acceptiez de dîner avec moi ce soir, et que je vous le remette en main propre ?

Rester calme. Ne pas l’envoyer se faire foutre. Et garder l’ascendant.

— Impossible. Je dois travailler toute la soirée sur le dossier. Mais demain, vous êtes disponible ?

Abel Vlakan jubile, persuadé que son charme a opéré. Astana conclut :

— Vous me direz où vous souhaitez qu’on se retrouve ?

Encore un sourire, pour porter l’estocade. Abel exulte :

— Je vous envoie le dossier tout de suite. Et je vous dis pour demain. Vous voulez venir dîner chez moi ?

— Pourquoi pas ?

Astana est à peine sortie de l’immeuble qu’elle sent monter les larmes à ses yeux. Comment ce connard a-t-il pu comprendre pour la galerie d’art ? Qu’est-ce qu’elle a dit ou qu’est-ce qu’elle n’a pas fait ? Elle ne sait pas gérer ses émotions, le gros porc a lu en elle comme dans un livre ouvert.

Bon, il faut se calmer. Respirer doucement. La jeune femme s’apaise un peu en tournant en haut de la rue Heina pour prendre le boulevard Telliskivi. Il faut prévenir le Duc. Sans attendre, elle sort un portable de sa poche et tape frénétiquement :

« Lieu idéal, conforme aux spécifications. J’enclenche la signature du bail ce soir. Problème avec l’agent immobilier. Il pose beaucoup de questions. » Envoyé.

Presque soulagée, Astana se surprend à expirer profondément. Comme si elle avait un poids en moins sur les épaules. Son téléphone vibre. Certainement le Duc. Seuls lui et son homme connaissent ce numéro.

« Bonne nouvelle pour le lieu. Combien de temps pour être opérationnels ? »

Astana répond immédiatement :

« Deux semaines. Max. Conduite à tenir pour l’agent immobilier ? »

La réponse ne se fait pas attendre :

« Son nom complet et son adresse. On s’en occupe. »

 

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