L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 37 sur 88

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L’organisation

Chapitre 38

 

Tallinn. Octobre 2023

 

La jungle. C’est forcément le premier mot qui vient à l’esprit de celui ou celle qui rentre dans la pièce. Il fait une chaleur de fou, la moiteur est presque étouffante. Il y a des câbles partout, et il faut lever les pieds ou baisser la tête pour faire le tour de la salle sans se vautrer de tout son long.

Astana s’étire sur sa chaise. Lentement, en amenant ses bras bien loin derrière sa tête, en allongeant ses jambes. La jeune femme est une grande liane agile : n’importe qui ferait le même mouvement sur une chaise à roulettes se serait effondré au sol. Pas elle. Comme un chat, elle joue avec son corps en douceur, en précision. Elle a toutes les raisons de se détendre : a priori, tout semble se dérouler selon les plans, et l’équipe commence à se structurer. À côté d’elle, Bogdan joue les chefs d’orchestre. Il faut bien coordonner tout ce beau monde, parce que ceux qui sont là ne se connaissaient pas avant d’entrer dans la grande salle de la rue Heina. Des Belges, des Français, des Allemands, des Européens de l’Est. Une communauté savamment concoctée par Astana pour mener à bien son projet. Leurs points communs : jeunes et ultra-compétents. Mais Astana doit s’assurer que leur compétence est mise à profit. Elle appelle Bogdan :

— Hé !

Toujours amicale, Astana. L’Ukrainien répond sur le même ton :

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Tu as testé le débit montant de nos connexions ?

— Oui. Thomas vient de le faire. Deux fois. Ne bouge pas, je vais le chercher.

Bogdan se redresse pour relever son siège basculant. Enfin debout, lui aussi s’étire pendant quelques secondes, cela fait plusieurs heures qu’il est assis. Il croit bon de rajouter :

— Je vais aller pisser, aussi. Tu veux que j’y aille pour toi ?

Astana répond par un doigt d’honneur. Elle soupire :

— Je suis contente de le savoir…

Tandis que l’Ukrainien s’éloigne, la jeune femme regarde tout le monde s’agiter : le matériel est arrivé, l’équipe sera au complet demain, et aucun voisin n’a eu l’air de s’inquiéter de voir tout ce monde converger dans l’ancienne banque. Encore quelques tests à faire et tout sera prêt dans les temps. Le Duc sera content.

Bogdan revient avec Thomas. Le jeune Franco-Iranien semble tout juste sorti du lycée. Ses lunettes lui donnent un air d’Harry Potter, mais il ne faut pas s’y fier : il est un des plus pointus de l’équipe. Autodidacte, il a déjà cassé pas mal de systèmes informatiques.

— Alors, Harry, ça va ?

— Astana, tu sais bien que je n’aime pas qu’on m’appelle comme ça…

— Allez, détends-toi. Alors, ce débit, c’est bien ?

— Tiens.

Le jeune homme tend un disque dur à Astana.

— C’est quoi ?

— Netflix.

— Quoi, Netflix ? Une série ?

— L’intégralité de tes séries préférées sur Netflix. Je l’ai téléchargée ce matin. Cela ne m’a pris que quatorze minutes au total. Je pense que je n’ai jamais travaillé sur un système avec une connexion aussi rapide.

Bogdan l’interpelle :

— Pourquoi tu ne me l’as pas donné à moi ?

— T’inquiète, réponds Thomas, je te ferai la même chose avec YouPorn. Chacun son kiff.

Astana éclate de rire.

— Il t’a bien décrypté, le gamin. Thomas, bien joué, c’est top. On ne peut pas remonter jusqu’à nous, j’espère ?

La jeune femme connaît la réponse, mais Thomas n’est pas encore aguerri pour le second degré.

— T’inquiète. Je suis passé par tellement de serveurs intermédiaires que celui qui voudrait nous remonter aurait le tournis avant d’avoir compris. Attaque transparente. Comme d’hab, quoi.

Astana hoche la tête, satisfaite. Elle se tourne vers l’Ukrainien.

— Et au niveau consommation électrique, on est bien ?

— Oui. Il y a de gros pics de consommation, surtout en fonctionnement optimal. Mais on soudait des locomotives, ici, avant. Autant te dire qu’il y a de la puissance disponible. En revanche, la chaleur est la même, conclut Bogdan en essuyant la sueur qui perle sur son front.

Thomas n’a pas bougé. Campé devant la jeune femme, il semble hésiter. Comme un élève convoqué par sa prof et qui ne sait pas encore ce qu’elle va lui dire. Astana le fixe.

— Qu’est-ce que tu attends ? Tu veux que je te donne une sucette ou un bon point ?

Bogdan glousse, Thomas esquisse un sourire. Il commence à se faire au second degré, on dirait.

— Non mais, si tu as un sandwich au thon, je suis preneur. J’ai la dalle.

— Tu me prends pour un kebab ou quoi ?

— Bon, laisse tomber le sandwich, alors. Quand est-ce que tu nous diras ce qu’on fait ici ?

La question qui habite tout le monde. Bogdan tend l’oreille, même lui n’a pas la réponse. Astana sourit.

— Tu es trop impatient. Attends encore un peu…

 

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