L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 5 sur 88

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L’organisation

Chapitre 6

 

 

Bièvres, CRS 8. Mars 2023

 

La colonne de véhicules pénètre dans le cantonnement. Lentement. Comme pour ne pas faire de bruit. Il est à peine plus de cinq heures du matin, et à part au poste de police à l’entrée, il n’y a encore personne à la compagnie.

Le véhicule de tête s’immobilise devant le bâtiment en pierres claires. L’ancienne résidence de Mme de La Vallière. Aujourd’hui le cantonnement de la CRS 8. L’escadron royal, comme certains l’appellent. Par jalousie. Par admiration. Ou un peu des deux, parce qu’elle est l’unité d’élite des CRS.

La porte coulissante s’ouvre bruyamment, pour laisser sortir la capitaine France Colombani. Officier adjoint de la 8. Une des rares femmes officiers en maintien de l’ordre. Le retour de déplacement a été long, cela fait une trotte entre Bayonne et Bièvres. France s’étire de tout son long, en levant les bras bien au-dessus de la tête. Il y a quelques années, elle n’aurait jamais osé s’étirer de la sorte. Aujourd’hui, elle s’en fout. Elle sait très bien que ces hommes sont en train de la regarder. Mais cela n’a plus d’importance. Elle inspire. Longuement. Non pas que l’air est plus pur ici, mais il n’est plus encombré des odeurs de transpiration comme l’était celui de son véhicule de commandement.

En haut des marches, un des gardiens de la paix du service général sort du bâtiment.

— Capitaine ! Le commandant Tromsky est déjà dans son bureau. Il voudrait vous voir.

Sans attendre de réponse, le policier retourne à l’intérieur, comme un fantôme. France soupire. Cinq heures, et le Bill est déjà là. Putain, il n’a rien d’autre à foutre ? Elle aurait tellement aimé aller prendre une douche et se mettre sous les plumes quelques heures. Au lieu de ça, elle monte les marches quatre à quatre jusqu’au bureau du commandant de compagnie, au premier étage. La porte est ouverte, et le patron est assis derrière son bureau. En civil. Sans lever la tête, il tonne :

— Entrez, Colombani.

La capitaine de police s’exécute, ôtant son calot bleu, laissant apparaître le chignon blond qu’elle essaye tant bien que mal de faire tenir sous sa coiffe.

Après avoir terminé d’écrire, le commandant lève les yeux.

— Asseyez-vous. Bien passé, le retour ?

S’il y a une chose qui caractérise le commandant Tromsky, c’est son manque d’humour. Il est plutôt du genre rigide. Froid. Pas le style à vous pousser du coude. Mais pas le mauvais bougre non plus. Un CRS à l’ancienne, un vieux de la vieille. France s’installe dans le fauteuil devant le bureau, et lâche :

— Long et pénible. Mais ça va, les hommes sont contents de rentrer.

Tromsky enlève ses lunettes de son nez, et les pose sans bruit sur le bureau.

— Colombani, vous avez encore déconné. J’ai reçu hier une note de la direction centrale, vous vous êtes fait contrôler il y a deux semaines avec une alcoolémie trop élevée sur la voie publique.

— Je n’étais pas en service, commandant.

— Mais vous portiez votre arme de service, capitaine.

— Ce n’est pas illégal.

— Non, mais ça la fout mal. C’est la septième fois depuis que vous êtes arrivée à la compagnie. C’était la dernière. La direction centrale me demande un avis sur une mise à pied.

France s’attendait à ce que cela arrive. Mais pas aussi vite. Elle accuse le coup. Et puis, la DCCRS demande un avis. Ce n’est pas encore une sanction. Tromsky reprend :

— Je sais que votre fille vous manque.

— Vous ne savez rien, commandant. Votre fille a été enlevée ?

Le commandant se reprend.

— Je suis désolé, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je sais que vous buvez pour essayer de ne pas y penser.

— Il est impossible de ne pas y penser. Je bois pour ne pas me mettre une balle quand je vois son lit vide.

— Hé ! je ne peux pas vous laisser parler comme ça ! Normalement, avec ce que vous venez de dire, je devrais vous prendre votre arme immédiatement et vous retirer de la voie publique. Et je sais que vous n’êtes pas du genre à vous flinguer sans vous battre. Alors arrêtez de dire ce genre de connerie !

Le ton est sec. C’est celui d’un père qui parlerait à sa fille. Une fille en détresse. Au bout du rouleau. La compagnie, c’est la famille. Et le linge sale n’en sort pas. Tromsky continue :

— Vous en êtes où, de la procédure ?

— Ça n’avance pas. Son père est turc, et pour la justice turque, je n’ai aucun droit. Ma fille est retenue loin de moi et j’ai juste le droit de fermer ma gueule.

— Le Quai d’Orsay n’a pas de nouvelles ?

— Non. La famille de son père fait partie d’une communauté proche du pouvoir. Alors, une fille qui va finir par oublier qu’elle a une mère, cela n’a que peu d’importance.

Des larmes de colère montent aux yeux de France. Mais pas question qu’elle pleure. Elle serre ses poings. Le vieux commandant ne manque pas de le voir.

— Capitaine, je vais vous mettre en arrêt pour quelques jours. Pour vous laisser le temps de vous requinquer.

— Non, s’il vous plaît, commandant. C’est le boulot qui me fait tenir. Si je reste chez moi, c’est l’enfer.

Tromsky bougonne. Se lève lentement pour aller à la fenêtre de son grand bureau, tandis que l’aube commence à poindre sur le parc du château de Mme de La Vallière.

— Vous m’emmerdez, France ! J’aurais dû me douter qu’avoir une femme comme officier adjoint, c’était le début des problèmes !

France sourit. Elle sait que le Bill n’en pense pas un mot.

— Ok. Vous restez en service. Je fais mon affaire de la direction centrale. Mais à la moindre incartade, je vous vire. C’est compris ?

— Bien reçu, commandant.

— Allez ! Allez vous doucher, vous puez la sueur.

Sans un regard, France se lève et s’éclipse du bureau. Dans l’escalier qui la mène dans la cour, elle pense :

— Rester en service. Quoi qu’il arrive. Pour le jour où le Duc demandera de passer à l’action.

 

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