L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 85 sur 88

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L’organisation

Chapitre 86

 

Tallinn. 9 octobre 2023

 

Bogdan remonte la rue Heina en rentrant la tête dans son blouson. Le vent glacial qui se faufile dans les rues de Tallinn a poussé la plupart des passants à se calfeutrer chez eux. L’après-midi tire à sa fin et l’obscurité renforce la sensation de froid. Qu’est-ce qu’il ne ferait pas pour un kebab et des frites bien chaudes ?

L’Ukrainien cherche la clé de la porte d’entrée de l’ancienne banque au fond de la poche de son épais blouson. Tout cela sans faire tomber les sacs en papier contenant les kebabs et qui commencent à se tacher de gras de tous les côtés. À peine a-t-il poussé la porte qu’un voile se pose sur ses yeux. Une pression forte, ferme, sans appel. L’homme qui se trouve derrière lui a placé une épaisse pièce de tissu sur son visage et serre de toutes ses forces pour l’empêcher de crier. De tourner la tête. Bogdan sent une masse le pousser à l’intérieur du hall. Il n’a pas eu le temps d’allumer l’entrée, et seul le réverbère de la rue donne quelques traits de lumière à l’intérieur. L’homme l’écrase de tout son corps et le force à s’allonger, face contre terre. L’Ukrainien a lâché ses sacs de nourriture pour mettre ses bras vers l’avant et amortir la chute. L’étreinte du tissu sur son visage ne faiblit pas, et sa nuque est complètement enserrée dans cet étau.

De longues secondes. Puis le silence. Haché par le souffle de l’homme, fort. Rauque. Et une phrase, en anglais, presque susurrée à son oreille :

— Combien êtes-vous là-dedans ?

Bogdan est tétanisé par la situation. Il ne réalise pas que l’homme attend une réponse.

— Combien êtes-vous là-dedans ?

L’homme n’est pas là pour plaisanter. La pression sur la nuque est insoutenable. Bogdan lâche :

— Neuf !

L’Ukrainien commence à suffoquer. L’homme va forcément relâcher la pression, maintenant qu’il a donné l’information. Mais la pression s’accentue encore. Le jeune hacker sent ses os se tordre. Jusqu’au craquement. Le corps de Bogdan se relâche instantanément, comme une marionnette dont on aurait brutalement coupé les fils. On vient de lui couper la vie.

 

L’homme relâche l’étreinte du lourd bandeau qu’il a utilisé pour aveugler, bâillonner, maîtriser et tuer. Il lève la tête, regarde autour de lui. Personne n’apparaît. Il se relève sans bruit et se dirige vers la porte, pour laisser entrer une dizaine de silhouettes sombres.

Les membres du commando chuchotent. L’un d’eux s’approche de la porte blindée qui se trouve au fond du hall. Laissée ouverte. L’excès de confiance tue parfois. Sans bruit, la colonne pénètre le long couloir plongé dans l’obscurité. Seuls les halos verts qui encadrent les lunettes de vision nocturne que portent les assaillants sont visibles dans le noir. Une autre porte blindée. Fermée, cette fois. L’homme de tête fige la colonne d’un geste de la main. Depuis l’arrière, un opérateur remonte le commando sans bruit et vient s’accroupir devant la serrure de la porte. Il ouvre lentement la trousse qu’il porte accrochée à sa cuisse gauche et en sort deux instruments, semblables à des outils de chirurgien. Il les insère dans le trou de la serrure et commence son œuvre. De longues secondes s’écoulent. Derrière lui, les respirations s’accélèrent. Tous le savent : plus le temps d’ouverture est long, plus le risque de perdre l’initiative est grand. Quelqu’un pourrait sortir, une lumière pourrait s’allumer d’un coup.

Accroupi devant la porte, le spécialiste de l’effraction lève son pouce en l’air. La serrure est prête à céder. Un mouvement de tête du leader lui indique qu’il peut actionner le mécanisme. La colonne est prête. Un léger claquement métallique confirme que la porte est désormais ouverte. Mais personne ne bouge pour l’instant. Seul un fin rai de lumière provenant de la grande salle apparaît dans le couloir. Sans bruit, celui qui a déverrouillé la porte se glisse vers l’arrière et le leader s’approche de l’ouverture. Il saisit dans son gilet tactique une caméra endoscopique qu’il glisse dans l’interstice de la porte. La fine tige de métal pénètre dans la pièce, comme un serpent argenté. L’homme actionne la tête de la caméra, qui s’oriente dans tous les sens. Il observe quelques secondes, retire la caméra et saisit le terminal de communication accroché le long de son avant-bras. Quelques mots. En hébreu :

— Neuf personnes. Hackers. Le lieu est le bon.

Quelques secondes plus tard :

— Neutralisez la menace. Nettoyage ensuite.

La sentence est tombée. Il est temps pour l’exécution. Le leader prend une grande inspiration, par le nez. Pour gonfler ses poumons. Complètement. Parce que lorsqu’il va rentrer, il sera en apnée. Comme à chaque fois. Malgré lui. Sa main droite se crispe sur la poignée de son M-TAR 21 spécialement modifié pour ce genre de mission. Comme les autres membres du commando, il relève ses lunettes de vision nocturne pour ne pas être ébloui quand il rentrera dans la pièce baignée de lumière. Il lève sa main gauche grande ouverte, pour la refermer ensuite en forme de poing. Le poing de la mort.

De son épaule droite, le leader pousse la porte de la grande salle dans laquelle personne n’a rien entendu. Profitant de l’effet de surprise, il progresse sur quelques mètres, les épaules rentrées, sa silhouette diminuée au maximum. Derrière lui, le bruit du reste de l’équipe qui pousse la porte, comme un feulement. Et un bruit caractéristique : flop, flop, flop. Une rafale de trois coups au travers d’un silencieux Rotor 43. Une autre rafale de trois à côté de lui. Puis encore une autre. Le nettoyage a commencé.

 

*

 

À cinq mille kilomètres de Tallinn, le colonel Koresh saisit son téléphone. À l’autre bout, on décroche :

— Moïse ?

— Oui, Avi ?

— Opération terminée. La menace est définitivement neutralisée. L’attaque informatique aussi.

— Je passe l’info à mon patron.

— Merci pour ta confiance, Moïse.

— Merci pour la tienne.

Pas besoin de longs discours. L’expert du renseignement raccroche et se dirige dans le salon de la maison de la forêt. Stan, assis sur un fauteuil, termine de refaire le pansement de sa cuisse. Nathalie boit une énième tasse de thé.

— Alors ? C’était le bon endroit ? demande le négociateur.

— Oui. Le Mossad a neutralisé l’équipe. Définitivement.

Stan hoche la tête. Il inspire profondément, avant de vider ses poumons. Et de lâcher :

— Préviens Douglas. Je pense qu’il a un peu de travail devant lui.

 

*

 

Pendant ce temps, à Tallinn, un immeuble du quartier Telliskivi est la proie des flammes. Nettoyage. L’équipe d’Astana ne verra pas le jour se lever.

 

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