L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 49 sur 88

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L’organisation

Chapitre 50

 

Paris. 7 octobre 2023

 

Le soleil est clair en cette fin de matinée. Il ne parvient pas à réchauffer l’atmosphère, mais la lumière donne une illusion de presque beau temps. La voiture du commissaire divisionnaire se gare devant l’IML, à deux pas de la Seine. Le métro aérien de la ligne 5 fait entendre sa cadence métallique désagréable, et les piétons qui cavalent sur le trottoir enfoncent leur tête dans leur manteau.

Les bâtiments sont à la hauteur de l’activité qu’ils abritent : fonctionnels, froids et lugubres. Sofiane sort de la voiture rapidement pour s’engouffrer dans le couloir central tandis que son chauffeur manœuvre pour trouver une place sur le parking déjà saturé. Il est toujours surpris par cette odeur froide qui occupe les lieux, presque la même odeur que l’on peut sentir dans une boucherie.

En quelques pas, le commissaire divisionnaire arrive devant le bureau de l’administration. Debout, dans l’encadrement de la porte, une blouse blanche et un visage connu.

— Bonjour, docteure Fayzal !

— Bonjour, monsieur le commissaire !

La docteure sourit : elle connaît Sofiane depuis des années, depuis son stage de commissaire à la préfecture de police. Ces deux-là s’apprécient.

— Mon cher Sofiane, je suppose que tu viens pour le ministre ?

— Absolument, Isa. Le corps est arrivé ? J’ai vu le véhicule des pompiers sur le parking.

— Oui, il est installé en salle d’examen. Mais bon, je n’ai pas trop de doutes sur les causes de la mort.

— Médicaments ?

— Oui. À condition qu’il les ait avalés un par un par le trou qu’il s’est fait à la tempe droite.

Sofiane marque un moment de surprise. Il écarquille les yeux, à la grande joie de la médecin légiste.

— Ah ! Visiblement, tu n’étais pas au courant. Viens voir…

Sans attendre la réponse, la docteure Fayzal se dirige vers le couloir du fond, immédiatement suivie par le policier. Comment peut-on travailler chaque jour entouré de morts, entouré d’histoires plus sordides les unes que les autres, entouré par le chagrin et les larmes ? Sofiane a toujours eu beaucoup d’admiration pour la légiste, qui hante l’IML depuis bientôt vingt ans. Une belle femme, blonde, grande. Toujours le sourire. Toujours le mot pour faire sourire, malgré les circonstances tragiques des rencontres. Il faut au moins ça pour faire ce job.

La médecin légiste pousse une porte à demi vitrée avec un bruit de grincement qu’on ne retrouve que dans les hôpitaux. Sofiane lui emboîte le pas, et les deux se retrouvent dans une pièce sombre, encore plus froide que le reste du bâtiment. Sur une table en inox, un corps, toujours habillé. L’homme a l’air d’avoir une cinquantaine d’années. Une chemise blanche maculée de sang, et un pantalon de costume sombre. Sur le visage de l’homme, un air de sérénité. Au niveau de la tempe droite, un orifice noir.

— Voilà ton ministre. Une balle dans la tempe droite. Petit calibre, je dirais un 22 long rifle. Pas d’orifice de sortie, la balle est encore dedans. A priori une munition sous-chargée.

— Sous-chargée, donc subsonique. Un silencieux ?

— Ça, on ne le saura que si tu retrouves l’arme. Moi, je pourrai juste te récupérer l’ogive quand j’aurai ouvert ce crâne comme un œuf à la coque.

Isabelle Fayzal accompagne sa dernière phrase d’un haussement de sourcil. L’humour, un moyen de passer au travers de tant de malheurs et de tristesse. Contente de son effet, la médecin légiste poursuit :

— Tu le reconnais ? Moi, je ne l’ai vu qu’à la télé.

— Je l’ai rencontré plusieurs fois. Laisse-moi voir.

Sofiane s’approche du corps, et se place à hauteur du visage. Il examine longuement, puis se recule.

— Oui. C’est Pascal Argenton. Je dois passer un coup de fil.

— Avec un ministre qui s’est flingué sur ta circo, tu n’es pas près de t’arrêter de passer des coups de fil, mon grand.

Sofiane sort de la salle et remonte le couloir vers l’entrée principale, avec le désir inconscient de retrouver la lumière et l’air frais. Tout en marchant, il compose le numéro de Stan.

— Stan, je suis à l’institut médico-légal.

— Tu as vu le corps ?

— Oui.

— Alors ? C’est bien Argenton ?

— Oui. Aucun doute. C’est le ministre.

Stan aurait préféré que ce ne soit pas lui, que son intuition ait été la bonne. Parce que Argenton aurait été parfait dans le rôle de ce Duc qui a l’air de tirer les ficelles. Teresa, la maison des Roches Noires, les virements. C’était plutôt logique. Mais visiblement, ce n’est pas lui : pourquoi se suicider alors qu’aucune révélation n’est encore publique ? Il va falloir revoir les hypothèses. D’autant que les chaînes d’information viennent d’annoncer que Jonchay s’est jeté du haut de la tour Oct’Oil. Il n’est pas près de lui raconter ce qu’il savait sur Argenton. Mais c’est le signe que c’est une très grosse affaire.

Sofiane l’interrompt dans ses réflexions.

— Quand Arthur de Lamarre t’a appelé, il t’a dit qu’il avait trouvé le corps ?

— Oui. Il a dit qu’il y avait des boîtes de médicaments sur le bureau.

— La chemise d’Argenton est couverte de sang, il ne peut pas ne pas avoir vu. Il t’a menti.

Le négociateur maîtrise sa voix, mais la colère s’installe. Le petit goût métallique sur le bout de langue qui apparaît quand cette émotion arrive. Le signal qu’il lui faut maîtriser la montée, pour que cela ne se voie pas, pour que la colère ne se dégrade pas. Parce que oui, Arthur, son ami, lui a menti.

— Sofiane, je te rejoins au commissariat ?

— Oui, je m’y rends tout de suite. J’ai pas mal de questions pour M. Lamarre.

Alors qu’il demande à son taxi de reprendre la route vers le commissariat du VIIIe, un message de Spano apparaît sur son téléphone :

« Il se prépare un truc énorme. Je ne sais pas quoi mais j’ai un pressentiment bizarre. »

 

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