L’organisation
Chapitre 60
Paris. 7 octobre 2023
La marée humaine est un phénomène à la fois fascinant et inquiétant. Fascinant, car à voir ces flots de personnes s’écouler dans les artères parisiennes, on ne peut qu’être subjugué devant la fluidité des foules. Inquiétant, parce qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’un regroupement tranquille ne se transforme en piège mortel.
D’après les services de renseignement, ce sont finalement près de sept cent mille personnes qui ont convergé vers la capitale pour manifester. Les syndicats, eux, annoncent plus d’un million de personnes. Pas si éloignés, cette fois. Le point de regroupement était à l’origine Bastille, mais c’est tout le quartier de l’Arsenal qui s’est rempli d’une foule colossale, désormais à l’arrêt. Impressionnant. Autant de personnes qui décident de passer leur journée à manifester ne peuvent pas avoir foncièrement tort. Ou alors elles sont tellement convaincues qu’elles ont raison que même leurs idées fausses deviennent la vérité. En tout cas, le scandale Argenton n’a pas mis longtemps pour électriser les groupes qui se sont retrouvés dans les diverses branches de cette manifestation qui, quoi qu’il en soit, restera mémorable. Depuis maintenant trente minutes, les appels radio se multiplient pour annoncer des accrochages entre individus cagoulés et forces de l’ordre, des rixes entre manifestants ne venant pas du même bord, ou des mises à sac de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une banque. Des stations-service ont même été prises d’assaut, l’une d’entre elles serait en feu au niveau du boulevard Voltaire. Un seul cri fait l’unanimité : « Gouvernement : démission. »
Boulevard Richard-Lenoir, la tension monte. Positionnées à quelques dizaines de mètres de la tête du cortège, à hauteur de la Bastille, les sections d’intervention de France se trouvent prises à partie. Verbalement pour l’instant, mais les policiers sentent que l’agressivité des manifestants est exacerbée par les annonces des chaînes d’info. Dans les véhicules, les radios FM sont allumées et on suit en direct les commentaires des journalistes et les prises de position des politiques et des syndicalistes qui condamnent unanimement. Pas un mot de compassion pour les trois hommes qui se sont suicidés, l’heure n’est pas au recueillement. Même dans les rangs des sections, les propos sont vifs contre ces politiques que l’on accuse de s’être gavés sur le dos des citoyens.
Difficile pour France de leur donner tort. Elle devrait réagir, mais ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est qu’elle soit à l’endroit où elle doit être, au moment où elle doit y être. Frénétiquement, elle regarde son téléphone. Comme tous les quarts d’heure, depuis quinze heures. Toujours aucun message du Duc. L’inquiétude de s’être préparée pour rien commence à créer un doute désagréable. Et si tout cela n’était qu’une vaste blague ? Si on s’était joué d’elle ? Si elle n’avait pas rendez-vous avec son destin aujourd’hui ? Ou alors, il s’est passé quelque chose de grave. Quelque chose qui empêche le Duc de la contacter.
La radio du gardien de la paix à côté de lui crépite :
— Victor 2, ici Victor. Votre position ?
Le commandant de la compagnie, positionné à l’autre bout du boulevard, cherche à joindre son adjoint. France saisit le combiné et répond :
— Victor, ici Victor 2. Position inchangée, nous sommes angle Richard-Lenoir-rue Amelot.
Tous les fonctionnaires à proximité immédiate tendent l’oreille. Le commandant poursuit :
— On voit passer des groupes de jeunes masqués et cagoulés qui remontent vers vous. Ils nous ont caillassés, il est possible qu’ils arrivent sur l’arrière de votre position dans quelques minutes.
— Bien pris, Victor. Je fais déployer quelques boucliers en protection du convoi.
Fin de contact. Pas grand-chose de nouveau. Et toujours pas de message du Duc.
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