L’organisation
Chapitre 66
Paris. 7 octobre 2023
Le téléphone de la capitaine de CRS vient de vibrer, pour lui délivrer le message attendu. Enfin ! C’est donc maintenant que tout commence. Ou que tout finit. France se sent libérée de cette crainte que tout n’ait été qu’un jeu. Et oppressée par l’idée qu’elle sait qu’elle ne reverra jamais sa fille.
France enlève lentement son calot. Elle le glisse consciencieusement dans sa poche. Autour d’elle, ses collègues n’ont rien remarqué de particulier. Personne ne voit le sourire qu’elle arbore. Elle s’approche du gardien de la paix qui, depuis des heures, patiente à côté d’elle avec son G36 en bandoulière. Le fusil d’assaut est lourd, et le porter de la sorte n’est pas fait pour soulager le dos.
— Berton, allez boire un café, ça fait des plombes que vous êtes debout avec votre G36. Donnez-le-moi, je vais le mettre dans mon véhicule en attendant que vos reveniez.
— Merci capitaine, j’avoue qu’un café serait le bienvenu. Je vous en rapporte un ?
— Oui, avec plaisir. Un seul sucre.
Avec un sourire non dissimulé, le gardien de la paix fait glisser la bandoulière de l’arme au-dessus de ses épaules et tend le fusil d’assaut à son officier avant de s’éloigner vers l’arrière du convoi. France fait demi-tour vers son véhicule de commandement. Calmement, elle déplie la crosse de l’arme. Son sourire ne la quitte plus. Elle va accomplir sa mission. À la vue de la tête de cortège, sur la place de la Bastille devenue estrade politique, elle ouvre le haut de sa combinaison de maintien de l’ordre. Sur son gilet pare-balle, plusieurs chargeurs de G36. Remplis jusqu’à la gueule de munitions perforantes de 5,56 mm. Balles de guerre. Pour commencer une guerre.
Tout en chambrant l’arme, France hurle :
— Un tireur ! un tireur !
Dans le même temps, elle lève son arme vers le ciel, pousse le sélecteur de tir de la position sûreté à la position coup par coup et tire. Une fois. Une détonation énorme, un bruit sourd qui assomme tous les chants et discours qu’on entendait jusqu’à présent. En quelques secondes, la panique saisit la foule. Nous sommes à quelques centaines de mètres du Bataclan.
En tête du cortège, personne n’a vraiment réagi. Occupés par leur discours et leurs jeux de positions, les leaders syndicaux n’ont pas bougé, malgré les cris de la foule. France ne voit plus qu’eux : pris par l’effet tunnel, elle a l’impression qu’elle est entrée dans un couloir qui la mène à son objectif. Tranquillement, elle épaule le fusil automatique et vise le rang des femmes et des hommes devant elle. Elle tire. Calmement. Un coup après l’autre. Les corps s’effondrent. France n’est pas un très bon officier de police. Mais au tir, elle ne craint personne. Elle vise la tête. Un coup. Au suivant.
Derrière elle, France entend une voix :
— Capitaine ! Qu’est-ce que vous faites ?
La femme se retourne et voit le brigadier Bensalah, son arme à la main. France baisse son arme, et dit en souriant :
— Tout va bien, Bensalah, tout va bien.
Face à elle, le brigadier reste interdit, son incompréhension se lit sur son visage. France relève brusquement son G36 et tire une fois. Le brigadier reçoit la balle en pleine tête. Il s’effondre comme un pantin de chiffon. Calmement, elle éjecte son chargeur presque vide, et le remplace par un de ceux qu’elle cachait sous sa tenue. Elle fait demi-tour pour repartir vers la manifestation. La panique est générale. On se bouscule, on se piétine, on s’écrase pour sauver sa peau. Où sont passés les chants de lutte ? Où sont passés les discours de combat contre ce système à bout de souffle qu’on veut mettre à bas ? Où est la solidarité que tout le monde prônait il y a quelques minutes ? Non, quand la vie est en jeu, c’est l’instinct de survie qui s’exprime. Mort aux faibles.
France arrive à la hauteur des corps sur lesquels elle a tiré il y a moins de trente secondes. Au sol, à ses pieds, un jeune homme, qui gît sur le pavé de la place de la Bastille. La moitié de son visage a disparu. Des râles montent. Tout le monde n’est pas mort. Tandis que France avance parmi les corps, une douleur la saisit dans le dos. Elle n’a pas entendu la détonation, mais elle comprend qu’on vient de lui tirer dessus. Étrangement, la douleur n’est pas désagréable. Ni la seconde, qu’elle perçoit dans sa cuisse. Elle essaye de se retourner, mais sa jambe ne répond pas. Elle est prise par l’envie irrépressible de regarder vers sa cuisse, mais ses yeux ne peuvent se détacher de cette foule, devant elle, qui fuit et qui hurle. Une troisième balle atteint France en pleine tête. Fin de mission pour Victor 2.
Autour du corps de la capitaine encore agité de quelques soubresauts nerveux, les policiers qui viennent de l’abattre s’approchent. L’un d’eux donne un coup de pied dans l’arme, pour l’éloigner, au cas où. France ne verra plus jamais sa petite. Elle ne tuera plus personne, non plus. Elle ne saura même pas si tout cela aura servi à quelque chose.
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