L’organisation
Chapitre 39
Paris. Octobre 2023
Le coup a été violent. Il est sonné. Son regard est figé, dans le vide. Argenton a perdu de sa superbe, il n’est plus le brillant homme politique qui jouait des effets de rhétorique avec Stan et Arthur quelques minutes plus tôt. Assis dans son fauteuil, il ne bronche pas. À côté de lui, Arthur fait les cent pas. À la cataplexie de son patron, il oppose une agitation stérile. Stan, assis en face du bureau d’Argenton, regarde le spectacle : il n’en faut pas beaucoup pour mette à bas une carrière prometteuse. La France vient probablement de perdre son futur Premier ministre.
Arthur se tourne vers le négociateur.
— Tu es sûr de toi, de ton contact ?
— Aucun doute.
Réponse laconique. Pas la peine d’en rajouter, les capacités cognitives du ministre et de son directeur de cabinet sont déjà saturées. Arthur insiste :
— Mais qu’est-ce qu’il t’a dit exactement ? Qu’est-ce qu’il t’a montré ?
Comme si Stan n’avait pas bien compris. Comme s’il avait pu passer à côté de quelque chose. Pas le temps de se justifier. Le négociateur se lève pour se mettre à la hauteur de son ami.
— Écoute, je comprends que tu sois en colère, ou que tu aies peur de la suite. Mais t’énerver ne servira à rien. Nous n’avons pas le temps pour cela.
Arthur soupire, et se tourne face à la fenêtre. Dans la rue, toujours des groupes de manifestants. Pas très nombreux, mais bruyants. Visibles. Les banderoles accusent.
— Il ne nous manquait que ça ! s’exclame Arthur. Putain, quelle merde ! Avec la manifestation pour le climat qui arrive. Si le truc sort dans la presse avant, on va focaliser toutes les colères sur nous.
Argenton sort de son silence.
— Stanislas, je sais que vous êtes un pro, mais vous êtes sûr que c’est ma voix ?
— Oui, Pascal. L’enregistrement est sorti de son contexte, mais c’est bien vous que l’on entend. Pas de doute.
Arthur se retourne.
— Et c’est quoi, la photo ?
— C’est nous. Dans votre maison des Roches Noires. Car c’est bien votre maison, n’est-ce pas ?
Le ministre lâche, dans un souffle :
— Celle de ma compagne. Mais c’est tout comme.
Le négociateur n’a pas posé cette question par hasard : même si la réaction de surprise d’Argenton était sincère, il a toujours un doute, qu’il doit lever.
— Pascal, je dois savoir la vérité. Je peux vous aider mais je dois tout savoir. Vous avez touché de l’argent ?
Le ministre regarde Stan comme s’il ne savait pas quoi répondre. Comme s’il était prêt à tout révéler.
— Non. Je n’ai rien touché, lâche-t-il, comme une libération.
Le négociateur cherche un tressaillement, une fuite émotionnelle, une microdémangeaison qui pourrait trahir un mensonge. Mais rien. Pas de signe d’inconfort ou d’incongruence. On dirait que le ministre n’a pas menti. Ou il est très fort.
Arthur s’offusque :
— Stan ! Comment peux-tu imaginer que ce soit vrai ?
— Arthur, je fais mon job. On ne se défend pas de la même façon selon que l’on est coupable ou pas.
Le négociateur se tourne vers Argenton, qui se lève à son tour. Ses traits se sont détendus, comme si avoir crié son innocence l’avait soulagé.
— Stanislas a raison, Arthur. C’est important de savoir avec quelles cartes nous jouons. Alors, que faisons-nous ?
Les deux hommes fixent Stan. Ils semblent attendre une solution magique, irréfutable, pour que la vie d’avant reprenne son cours. La réponse du négociateur tombe comme une mauvaise nouvelle :
— Rien. Nous ne faisons rien.
— Tu rigoles, Stan ? Tu veux qu’on se laisse crucifier sans rien dire ?
Arthur perd ses moyens. Ce n’est pas dans ses habitudes. Mais c’est logique : toute une vie à promouvoir et à protéger un homme que l’on va jeter aux loups, c’est une injustice qu’il aura du mal à accepter.
— Arthur ! laisse-le parler ! crie Argenton, sortant lui aussi de sa réserve.
La tension est palpable, les masques de calme et de sérénité habituellement portés par les deux hommes se fissurent. Stan reprend calmement :
— Pour l’instant, nous savons juste qu’un enregistrement et une photo sont arrivés à la rédaction de CNN à Paris. Scott Angelbaum m’a indiqué que CNN ne sortira rien avant demain, afin de faire quelques vérifications. Mais nous ne savons pas si d’autres médias ont eu les mêmes infos. Je ne voudrais pas prendre le risque d’attirer l’attention sur cette affaire en communiquant préventivement si aucun autre organe de presse n’a été contacté.
Arthur a repris ses tours dans le bureau, comme pour s’apaiser. Argenton s’est assis, une nouvelle fois. Pensif. Son brillant cerveau s’est remis en action.
— Stanislas, vous avez vu Jonchay, Adams et Oulianoff sur la photo ?
— Oui, ils sont parfaitement reconnaissables.
— Qui a pu prendre cette photo, d’après vous ?
— C’est à vous que je dois poser la question, Pascal. C’est chez vous que cela s’est passé. Si quelqu’un souhaite vous piéger, il était sur place pour prendre la photo ou il avait un complice pour le faire. Mais je dis « il », je devrais peut-être dire « elle » ?
Argenton lève les yeux. Arthur s’est arrêté. Le négociateur n’est pas mécontent de son petit effet. Le ministre rebondit :
— Vous pensez à quelqu’un en particulier ?
— Votre compagne. Teresa Cadiz.
— Qui vous a dit pour Teresa et moi ?
— Pascal, nous n’avons plus le temps de jouer aux devinettes. La maison des Roches Noires appartient bien à Teresa, non ?
Un nouveau coup sur la tête du ministre. Il s’enfonce dans son fauteuil. Arthur s’est une nouvelle fois dirigé vers la fenêtre, tournant le dos aux deux hommes, comme pour les laisser entre eux.
— La maison des Roches Noires nous appartient à tous les deux. Teresa est ma compagne depuis un peu plus d’un an. La maison de Maurice est un peu notre refuge, loin de la presse et des ennuis.
— Pour cette fois, je dirais que c’est raté. Vous l’avez achetée ensemble ?
— Oui. Enfin… pas directement. C’est compliqué de devenir propriétaire à Maurice quand vous n’êtes ni mauricien ni résident. Vous vous doutez bien qu’un ministre de la République ne peut pas s’installer là-bas ouvertement. On imaginerait un déménagement fiscal. Alors, nous avons acheté avec une société que nous détenons à 50/50 avec Teresa.
— Quel était le prix de la villa ?
— 5 millions d’euros.
— Comment avez-vous financé l’acquisition ?
— C’est la banque que dirige Teresa qui nous a octroyé un crédit. Très avantageux, mais ce n’est pas illégal.
— Non. Juste difficile à expliquer à la Haute Autorité de la transparence de la vie publique. Je suppose que ce bien n’est pas dans votre déclaration de patrimoine ?
— Non…
Arthur n’a pas bougé, ni réagi. Il savait, donc. Cachottier. Stan doit avancer.
— Quel est le nom de votre société en commun avec Teresa ?
— Kalima Real Estate. Nous avons voulu laisser penser qu’il s’agissait d’une société de location de biens de luxe.
— Vous avez des documents, les statuts ? Votre nom apparaît comme étant un des associés ?
— Je ne sais pas. Teresa s’est occupée de tout.
Stan ne peut réprimer un sourire. Crispé. Sacrée Teresa ! Alors, comme ça, on a changé de méthodes ?
— Pascal, je crains que l’on n’en ait pas terminé avec cette affaire. Je vais mettre mon équipe sur Kalima, pour en savoir plus. En attendant, vous continuez votre programme comme prévu. Je vais à l’agence, je vous tiens informé s’il y a du nouveau.
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