L’organisation
Chapitre 48
Paris. 7 octobre 2023
Le temps semble s’accélérer autour de Stan. Le négociateur a l’habitude de gérer des évènements qui s’entrechoquent. Mais il est rarement aussi impliqué personnellement. La dernière fois, il avait failli perdre sa fille. Aujourd’hui, il se trouve pris dans ce qui pourrait être un scandale. Un scandale qui pousse un ministre à se suicider. Il a été photographié avec quelqu’un qui vient de mettre fin à ses jours. Ou qui a tout organisé. Dans les deux cas, c’est une mauvaise nouvelle. Dans la tête de Stan, tout fuse, les informations se mêlent, se comparent, s’évaluent les unes par rapport aux autres. Cette effervescence intellectuelle contraste avec le calme absolu qui règne dans la salle de réunion du sous-sol de l’agence.
Avec le suicide d’Argenton, il en a oublié Marc du Jonchay, qui doit le rejoindre au bureau. Stan se décide à l’appeler, pour savoir où il en est. Mais rien, son téléphone tombe directement sur sa messagerie. Mauvais pressentiment. Les choses prennent un tour qu’il n’apprécie pas du tout.
Il faut aller au ministère, pour rejoindre Arthur. C’est là que les choses ont commencé, c’est là que se trouvent les réponses. Peut-être. L’ancien flic n’en est même pas certain, mais rester dans la salle de réunion de l’agence ne lui apportera rien. L’appel du terrain, comme d’habitude. Il vaut mieux être au contact de ce qui se passe pour espérer influencer l’action. Stan remonte l’escalier quand Moïse apparaît, tel un bonhomme de neige sorti d’une bûche de Noël.
— Salut, Moïse.
— Salut, Stan. Vu ta tête, tu n’as pas dormi.
— Peu et mal dormi. Et toi, reposé ?
— Bof. Tu as eu du neuf depuis hier soir ? Argenton a dû faire une drôle de tête quand tu lui as parlé de sa société et du financement russe…
— Tu ne crois pas si bien dire. Il s’est suicidé cette nuit.
Moïse sourit, comme si c’était une blague. Mais Stan n’a pas la tête à rire, et l’Israélien se fige.
— Tu déconnes ? Argenton suicidé ?
— Oui, apparemment. Arthur l’a trouvé ce matin dans son bureau, avec des boîtes de médicaments vides.
— Pourquoi dis-tu apparemment ?
— Parce que j’ai eu Jonchay d’Oct’Oil au téléphone tout à l’heure. Il sait des trucs sur Argenton et doit passer à l’agence. Je l’attends depuis une bonne heure.
— Et c’est pour ça que tu repars ?
— Non, je vais rejoindre Arthur au ministère. Si Jonchay arrive, tu m’appelles, mais j’en doute.
— Putain, c’est quoi, cette histoire ?
— Je ne sais pas. Remets-toi derrière tes bécanes, et va fouiller dans les boîtes mail des médias. Tu as eu Matthias ?
— Oui, il arrive.
— Appelle aussi Nathalie, si le scandale éclate, j’aurai besoin d’elle pour piloter la communication de crise.
— Ok, je l’appelle.
Tout en terminant sa phrase, Stan enfile son blouson. Un vieux bomber PJS, qui ne le quitte que quand le printemps revient. Son taxi vient de se garer devant l’agence. Juste quelques mètres dans le froid avant de s’enfermer dans la voiture.
— Où va-t-on, monsieur ?
— Au ministère de la Transition écologique, s’il vous plaît.
Le taxi démarre doucement. Pas un bruit. Le plaisir des voitures électriques. En ce moment, il est préférable d’éviter les pompes à essence. Stan saisit son téléphone et entre le numéro de portable de Sofiane.
— Salut, Sofiane. Tu es au courant pour Argenton ?
Pas de préliminaires. Et le négociateur connaît déjà la réponse, ou alors la police a bien changé depuis qu’il l’a quittée.
— Évidemment. Les pompiers ont fait un signalement. Un ministre qui se fout en l’air, autant te dire que mon téléphone n’arrête pas de sonner.
— Tu as vu le corps ?
— Pourquoi cette question ?
Sofiane connaît parfaitement Stan, il sait qu’il ne demande pas ça par hasard.
— Un pressentiment. Tu te rappelles le Duc, dont tu m’as parlé quand nous avons dîné chez toi ?
— Oui, un nom qui ressort sur des écoutes.
— Jonchay m’a demandé tout à l’heure si j’avais déjà entendu ce nom.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit exactement ?
— Rien pour l’instant, mais il me rejoint à l’agence. Apparemment, quelqu’un en saurait pas mal sur une affaire qui implique Argenton. Une magouille financière. Ou un piège dans lequel on les a fait tomber.
— Si Argenton est mouillé, pourquoi tu doutes ?
— Marc du Jonchay avait l’air très pressé de venir me parler d’Argenton. Et comme il y a pas mal de choses qui s’agitent en ce moment, je me demande si le ministre est vraiment passé outre-tombe.
Sofiane réfléchit, Stan le sent. Il sait que le policier intègre les informations. Il entend presque fonctionner son cerveau.
— Tu penses que c’est Argenton, ce Duc dont tu parles ?
— Je ne sais pas. Tu sais où est le corps ?
— Les pompiers l’ont amené à l’institut médico-légal. Comme toujours pour un suicide.
— Tu peux aller voir ?
— C’était prévu. J’ai demandé qu’on fasse venir ton ami Arthur de Lamarre au commissariat du VIIIe pour lui poser quelques questions.
— Vas-y tout doux, Argenton et lui étaient très proches.
— L’OPJ qui s’occupe de l’enquête est un pro, ne t’inquiète pas.
Tout en tenant son téléphone à l’oreille, Stan fait signe au taxi de s’arrêter sur le bord de l’avenue qui mène au ministère de la Transition écologique : inutile de s’y rendre si Arthur est au commissariat.
— Tu penses que je dois rejoindre Arthur au CP 8 ?
— Stan, je te connais. Tu vas perturber l’enquête.
— Promis, je ne bronche pas.
— Non ! Tu attends que je te donne des nouvelles, je ne veux pas te voir au commissariat pour l’instant.
OceanofPDF.com