L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 27 sur 88

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L’organisation

Chapitre 28

 

 

Paris. Septembre 2023

 

Stan s’étire de tout son corps. Il est grand et le manque de place dans les avions le laisse toujours un peu ankylosé. La lumière a déjà envahi la pièce, et le soleil de septembre ne lui a laissé aucune chance de faire durer sa sieste. De retour de l’île Maurice, il a atterri très tôt ce matin.

Il n’aime pas faire la sieste, pourtant celle-ci était nécessaire. Le vol de nuit, une mission inhabituelle, quelques tensions : il lui fallait remettre les choses à leur place. Il entend la porte d’entrée se refermer. Des clés que l’on pose sur un meuble. Et des pas de chat qui se rapprochent. Elia entre dans la chambre.

— Ça va, mon amour ?

Sans attendre de réponse, elle se jette sur Stan, pour rattraper ces quelques jours passés sans la chaleur de son homme, sans son étreinte, sans son odeur. Le négociateur l’enferme dans ses bras, l’embrasse comme ils savent si bien le faire, comme ils le font depuis toujours. Dans quelques secondes, ils vont s’aimer. C’est inéluctable, animal, instinctif. Imparable.

Des dizaines de minutes se sont écoulées quand Stan sort de sa douche. Elia est déjà en train de se maquiller. Il l’interroge :

— On sort, ce soir ?

— Ne me dis pas que tu as oublié. On dîne chez Julie et Sofiane.

— Non ! Tu es sûre de m’en avoir parlé ?

— Plus que sûre. Allez, habille-toi.

 

Arrivés chez leurs amis, il n’a pas fallu plus de quinze minutes pour que la conversation en vienne aux activités de Stan et de sa société :

— Allez ! Raconte-nous où tu étais ! Tu es tout bronzé, en plus !

Si Stan ne connaissait pas Julie, il pourrait facilement la prendre pour une histrionique. Surtout qu’elle sait que le négociateur ne parle jamais de ses missions. Alors, encore moins à une journaliste, fût-elle journaliste de mode.

— Je ne me rappelle pas où j’étais, j’ai une mémoire défaillante.

Sofiane sourit. Elia coupe court, elle sait que son mari n’aime pas ce genre d’interrogatoire :

— Allez, viens m’aider à ramener les assiettes. On va finir de préparer le dessert.

La femme de Stan se lève et attrape les couverts des convives, immédiatement suivie par Julie, déçue mais résignée. Les deux hommes restent attablés. Stan fait remarquer à son hôte leur manque de galanterie :

— On pourrait les aider, non ?

— Oui, mais non. Un peu de tranquillité ne nous fera pas de mal. Julie est un moulin à paroles.

— Ce n’est pas pour cela que tu l’as épousée ?

Sofiane sourit. Stan et lui se connaissent depuis longtemps. Leurs chemins ont divergé, mais leur amitié est restée solide. Stan aime retrouver Sofiane pour parler de la police, pour savoir comment vont ses anciens collègues. Pour connaître les derniers ragots, aussi. Sofiane a pas mal évolué dans la boîte : lieutenant, capitaine, puis le concours de commissaire. Et le voilà chef de circonscription du VIII e arrondissement de Paris. Depuis quelques semaines.

— Comment se passe ta vie de taulier ? Divisionnaire, bientôt contrôleur général ?

— Ça ne change pas grand-chose, si ce n’est que je reçois plus de coups de fil du gratin pour leur arranger des stationnements ou faire sortir leurs gamins éméchés de garde à vue.

— Cela doit te changer de l’anti-terro ?

— L’équipe me manque. Mais il n’y avait pas de poste de divisionnaire à la DGSI. La Sécurité publique, ce n’est pas si mal.

Stan sait que son ami s’est résigné à quitter son ancienne unité. Une passion pour l’anti-terrorisme. Arabophone, expert en culture musulmane. Agent de terrain, aussi. Il a déjoué plusieurs attentats ces dernières années.

Le négociateur peut comprendre l’état d’esprit de son ami. Dans une ancienne vie, Sofiane a été infiltré pendant quatre ans au sein des mouvements islamistes en Afghanistan. Il a été mêlé aux insurgés. Aux combats. Il ne l’a jamais dit à son ami, mais il a tué. Plusieurs fois. Stan sait reconnaître le regard de ceux qui ont donné la mort. Même s’ils l’ont fait pour en sauver d’autres. Ou sur ordre. Sofiane a dans ses yeux cette étincelle étrange de ceux qui vont jusqu’au bout. Le négociateur et lui se sont rencontrés sur une base américaine, après que son ami a été capturé par les forces spéciales américaines. Et « cuisiné ». Stan a eu pour mission de le récupérer, d’expliquer aux yankees qu’il était un agent français. Alors il comprend l’amertume de sa résignation à choisir un job alimentaire après une vie d’aventures.

— Allez, tu seras utile différemment dans le VIIIe, tente Stan pour lui remonter le moral.

La main que le négociateur pose sur l’épaule de Sofiane est solide. Cependant elle ne lui enlèvera pas ce petit goût amer d’avoir choisi l’avancement au détriment de l’intérêt de sa mission. Mais avec trois enfants qui font des études, et Julie qui en avait assez de le voir partir sans savoir quand il allait revenir, il n’a pas vraiment eu le choix.

— Et toi, alors ? Ta mission à Maurice ?

— Ta femme te tuerait si elle savait que tu sais.

— C’est sûr, lâche Sofiane en souriant, ses dents blanches découpant sa bouche au milieu d’une courte barbe noire.

Stan n’est pas fou. Il ne serait pas parti au bout du monde avec un ministre de la République sans prendre quelques renseignements. Sofiane est un des rares à connaître la teneur de sa mission à Maurice.

— Ça s’est bien passé avec Argenton ? poursuit le commissaire.

— Oui, plutôt. Il cherche à rétablir les livraisons de pétrole russe à la France malgré l’embargo.

— Rien que ça ?

— Je sais, cela paraît dingue. Argenton pense que si les prix des carburants continuent à grimper, on va droit à la révolution.

— Tu sais, un cheik saoudien m’a dit un jour qu’il pouvait mettre les Européens dans la rue simplement en fermant quelques robinets de ses puits.

Sofiane sonde Stan, pour lire dans son regard, dans ses pensées.

— Tu as l’air préoccupé, mon ami.

— Je ne sais pas trop. Nous avons tourné en rond pendant deux jours, rien ne s’est vraiment passé. Arthur dit que c’est normal, que c’est toujours comme ça, mais j’ai le sentiment que nous n’avons servi à rien. Ou d’avoir servi à autre chose que ce pour quoi j’étais parti là-bas. La pire des négociations, c’est celle dans laquelle tu es engagé sans le savoir.

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

— Je pense que nos négociations là-bas ont juste servi d’alibi. Comme si tout était joué d’avance, à Maurice. Les Américains, les Russes, les banquiers. Tout était trop lisse, même les accrochages verbaux manquaient d’authenticité. Argenton pense que tout est orchestré. Et que ce n’est pas une question d’argent. Cela te semble plausible ?

— Oui. On a eu quelques bribes d’information à la DGSI. Mais rien de certain, juste des captations téléphoniques. On parle de quelqu’un qui se fait appeler le Duc. Cela te dit quelque chose ?

— Le Duc ? Non, cela ne m’évoque rien.

— En tout cas, les services commencent à prendre cette histoire au sérieux. Le climat social se tend chaque jour, et…

Brusquement, Julie fait irruption dans la pièce, avec un grand plat dans les mains.

— Et voilà ! Tarte au citron meringuée, faite maison !

 

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