L’organisation

Laurent Combalbert · Chapitre 20 sur 88

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L’organisation

Chapitre 21

 

 

Estonie, Tallinn. Septembre 2023

 

La nuit a été courte pour Astana. Son vol a eu du retard et elle n’a pas pu rejoindre son hôtel avant une heure du matin. Un gardien de nuit qui ne parle pas un mot d’anglais, rien pour grignoter un morceau, et une chambre qui sent le tabac froid. Ambiance de lose. Pourtant, son enthousiasme est intact : elle vient une nouvelle fois de visiter le lieu qu’elle cherchait depuis des semaines.

Quand Vlakan lui a écrit son premier e-mail pour l’informer qu’il avait trouvé un site abritant autrefois la salle de marchés d’une banque qui avait mis la clé sous la porte, Astana s’était tout de suite imaginé un lieu dans le quartier d’affaires de Rotermann. Un îlot de modernité au cœur de cette ville marquée par son histoire médiévale. Alors, quand l’agent immobilier l’a emmenée au cœur de Kalamaja, un quartier populaire en pleine reconversion, elle s’est mise à douter. Et c’est en s’approchant de Telliskivi qu’elle a compris : tout avait l’air possible dans cette ancienne friche ferroviaire de l’ère soviétique – des bars, des galeries, des locaux industriels réaménagés en à peu près n’importe quoi. Alors pourquoi pas une salle de marchés ?

La jeune femme n’aura plus beaucoup à attendre pour savoir si l’intérieur du bâtiment est aussi prometteur que l’extérieur est discret. À peine a-t-elle tourné à l’angle de la rue Heina qu’elle aperçoit Abel Vlakan. Difficile de ne pas le voir. Astana et lui ont échangé en visioconférence, et son visage correspond parfaitement au reste du bonhomme : presque aussi large que haut. L’homme ne se fait pas discret : à la vue de la jeune femme, il agite ses bras comme s’il avait à faire atterrir un hélicoptère en zone de guerre.

— Astana ! Astana ! crie-t-il sans mesure.

Les quelques passants de ce début de journée ne semblent même pas surpris.

Astana déteste ce genre de comportement. Et attirer l’attention sur elle n’est pas vraiment ce qu’elle cherche, surtout en ce moment. Mais elle a besoin de ce gros bonhomme : plus vite elle signera son contrat de location, plus vite elle pourra lancer l’opération. Alors, faisons contre mauvaise fortune bon cœur.

— Hello Abel ! crie-t-elle à son tour en anglais.

L’homme jubile. Comme si le fait que la jeune Hongroise se rappelle son prénom était une surprise. En quelques pas, elle est devant lui. Chacun tend son poing vers l’autre pour un check post-Covid. Et cela arrange bien Astana de ne pas avoir à serrer la main adipeuse de l’agent immobilier. Qui enchaîne immédiatement, avec son anglais qui va s’avérer parfois approximatif.

— Bon, alors cette fois, c’est la bonne. Le propriétaire a vérifié les documents que vous lui avez donnés, et tout a l’air conforme. Il a même été impressionné par la garantie bancaire : autant vous dire que cela a été déterminant pour valider votre candidature. Maintenant, c’est à vous de confirmer si c’est bon, et nous pouvons signer le bail aujourd’hui.

Astana exulte intérieurement. Il est temps. Sans attendre sa réponse, Vlakan introduit la clé dans la lourde porte pour pénétrer dans les lieux, précédant la jeune femme impatiente.

L’entrée est décevante : une pièce agréable mais pas très grande, plutôt sombre. Rapidement, l’agent immobilier appuie sur un interrupteur et les rampes à LED baignent la pièce d’une lumière presque agressive. Un comptoir haut et quelques fauteuils laissent penser qu’il s’agissait de la salle d’accueil. Et de la poussière, partout. Cela fait un bon bout de temps que personne n’est venu ici. Abel perçoit la déception sur le visage d’Astana. Il intervient :

— Venez, je vous emmène dans le saint des saints.

Joignant le geste à la parole, il se dirige vers la droite du hall d’accueil et passe devant une porte épaisse.

— Elle est blindée. Là, elle est maintenue ouverte mais vous pouvez la fermer. Codes, et tout et tout. Mais, pour y installer une galerie d’art, cela ne sera pas nécessaire, je pense, glisse Vlakan en forçant son rire.

— Ne pensez pas cela : nous aurons des œuvres de valeur, cela sera utile de les sécuriser.

Le gros homme continue de cheminer le long d’un couloir aveugle, forçant ses petites jambes à accélérer pour ne pas faire attendre la jeune femme. Une autre porte sécurisée. Ouverte, elle aussi, comme la précédente. Astana le suit quand il entre dans la salle, et tout s’éclaire. Devant elle, un immense espace aux plafonds hauts. Vlakan déclenche l’éclairage, et les rampes découvrent le lieu : grand, large, beaucoup plus conforme aux attentes de la Hongroise. Elle interroge :

— C’était quoi, avant d’être une salle de marchés ?

— Un atelier de locomotives. Vous savez pourquoi la banque avait choisi ce lieu ?

— Non, dites-moi, répond la jeune femme.

— L’ancien site ferroviaire sur lequel on se trouve est posé sur un des plus gros réseaux électriques d’Estonie. Les Soviétiques avaient vu grand. Et au vu de la consommation des dizaines d’ordinateurs qui tournaient ici h24, je comprends qu’ils se soient installés là.

Astana sourit, en levant les yeux pour observer les réseaux de fils électriques et de câbles informatiques courant aux plafonds de l’immense salle, organisés en grappes. L’agent immobilier intervient :

— Si vous voulez, je connais quelqu’un pour les travaux. Il peut vous démonter tout ça en quelques jours.

— Non, pas nécessaire, lâche sobrement Astana.

— Ah bon ? Pour une galerie d’art, vous gardez tous ces câbles partout ?

— Oui. À ce sujet, vous connaissez la puissance électrique disponible pour le bâtiment ?

— Non. Mais ce doit être colossal. Vous voulez que je me renseigne ?

— Je veux bien.

 

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