L’organisation
Chapitre 59
Paris, ministère de la Transition écologique. 7 octobre 2023
— Qu’est-ce qui t’a poussé à faire ça, Arthur ? Pascal était ton ami.
— Non. Ça, c’est ce que tu crois. Pascal était un outil que j’ai façonné pendant des années. Chaque jour. Un outil que j’ai amené au plus haut. Un outil que j’ai fait tomber, quand je l’ai décidé, et avec lui tout un château de cartes.
Stan laisse Arthur s’exprimer. Il est tenaillé par l’envie de lui poser des questions, pour en savoir plus, et par la nécessité de le laisser s’exprimer à son rythme, sans orienter ses réponses par des questions trop intrusives. Il lui faut appliquer une écoute non directive. Difficile quand on est impliqué émotionnellement. Il chasse de son esprit des images de leurs soirées entre amis, complices. Elia, Arthur et lui débattant et riant en dégustant des crus de Bourgogne.
— Stan, tu réalises que nous sommes les descendants de cinq extinctions de masse. C’est classe, non ? À chaque fois, ce sont les plus forts des survivants qui ont proliféré. Et pour finir, nous voilà. Aussi faibles et insignifiants qu’au début. Mais survivants. Si l’histoire de la planète était un livre de mille pages, nous ne serions que les trois dernières lignes de la toute dernière page. Intéressant, non ?
— Très intéressant. Je ne te savais pas aussi instruit sur l’histoire de la planète.
— Elle me passionne. Et ce qui me passionne encore plus, c’est notre pusillanimité. Notre manque d’audace. Nous sommes arrogants, nous pensons contrôler le monde, mais nous ne contrôlons rien. Ne trouves-tu pas drôle de voir dans les rues, aujourd’hui, tous ces guignols qui veulent sauver la planète ?
— Tu trouves que ce sont des guignols ? paraphrase Stan.
— Ils veulent sauver la planète, mais elle s’en fout, la planète. Elle était là bien avant nous, et elle sera là encore après. Ce qu’il faut sauver, ce n’est pas la planète, c’est nous. L’espèce humaine. C’est aussi simple que ça.
À côté de Stan, Pierre prend des notes. Relève les mots-clés. Les expressions. Pour les réutiliser ensuite, si besoin. Le négociateur relance :
— Et toi, là-dedans, quel est ton rôle. Tu es le Duc ?
— Moi, là-dedans, mon ami, je suis une sorte de détonateur. Tu sais ce qui manque à ce monde ?
— Non, dis-moi.
— L’adversité. Nous sommes devenus oisifs, faibles. Nous sommes surprotégés. Par tout le système. Biberonnés aux aides, subventions, primes. Primes à ne rien faire, à subir un système politique qui ne prend plus aucune décision d’importance. Qui va dans le mur en klaxonnant.
Pierre tend une page sur laquelle il a écrit une phrase précédemment prononcée par Arthur, sur laquelle Stan rebondit.
— Quand tu parlais de tout faire tomber, comme un château de cartes, tout à l’heure, tu parles de ce système-là ?
— Oui. Les gens ne savent plus se défendre tout seuls. Parce qu’ils ont confiance dans le fait que, si tout va mal, le système politique, financier, économique va les sauver. Comme lors de la Covid, où on a distribué des milliards comme la caravane du Tour de France balance des bonbons sur le bord des routes.
— Qu’est-ce qu’il faudrait faire, d’après toi ?
— Il faut faire de tous ces gens des survivants. Et pour ça, nous devons détruire cette confiance dans le système. Il faut remettre les gens face à eux-mêmes, les rendre plus responsables. Nous avons déjà commencé.
La voix d’Arthur est apaisée. Plus qu’au début de la discussion. Stan parle aussi sur un ton plus posé, plus lent. Presque amical.
— Arthur, c’est toi qui as organisé tout ça ?
— Tu voulais savoir si j’étais le Duc, tout à l’heure.
— Oui.
— Je vais te décevoir, mon ami, j’aurais adoré que l’on me choisisse pour cette tâche, mais ce n’est pas moi. Je ne suis qu’un détonateur, je te l’ai dit. Un simple rouage.
— Un rouage de quoi ?
— J’adore tes techniques : reformulation, questionnement, recadrage. Mais je pense qu’il est temps que tu le dises, Stan. C’est bon, tout a commencé, maintenant, on n’arrêtera plus ce que nous venons de lancer.
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
— Que c’est toi, le Duc.
Stan sent la main de Pierre se crisper sur son épaule. Un long silence, brisé par le rire d’Arthur, et sa voix :
— Allons ! Il faut tomber les masques. J’ai tué Argenton, les autres ont été suicidés. Et ça va continuer, ce n’est que le début. Alors, sois fier de ton œuvre, Stan ! Le Duc !
Stan est tendu. Un stress déroutant, qu’il connaît bien mais dont il n’est pas coutumier. Arthur qui l’accuse. Et la tension de la main de Pierre sur son épaule.
Il faut répliquer, il ne peut pas laisser Arthur l’accuser de la sorte. Mais son ancien ami le devance :
— Stan ! Embrasse Elia pour moi, dis-lui que je l’aime.
— Arthur ! Ne fais pas ça !
Dans le même temps, un bruit de verrou se fait entendre, et la porte du bureau s’ouvre. Stan comprend ce qui va se passer, mais l’opérateur sur sa droite l’a déjà saisi par la ceinture et le tire vers lui, à l’abri du bouclier. Pierre s’est collé contre lui pour le protéger. Stan ne peut crier aux opérateurs de ne pas tirer, sa voix est bloquée, son souffle coupé par le poids du négociateur de la BRI sur son dos. Il a juste le temps de voir le bras d’Arthur sortir de la pièce, un pistolet automatique à la main. Il tire. Stan voit l’arme, au ralenti, les douilles éjectées s’échappent lentement vers le haut. Deux détonations étouffées, un petit calibre. Une fraction de seconde plus tard, c’est un déluge de feu qui s’abat sur Arthur de Lamarre. Sa chemise blanche se macule de sang. Les opérateurs de la BRI ont riposté. En légitime défense. Il a tiré, ils l’ont neutralisé. Un déluge de feu, un déluge de bruit. Puis le silence. Celui de la mort. Des regrets. L’odeur de la poudre. Stan est assourdi, l’acouphène est terrible, ses oreilles vont exploser.
Stan ne réalise pas encore. Arthur est mort.
OceanofPDF.com