L’organisation
Chapitre 36
Paris. Octobre 2023
Stan arrive enfin à l’agence. Cela fait une éternité qu’il est en voiture, le centre de Paris est un vrai capharnaüm : travaux, manifestations, bouchons aux stations-service. L’ambiance est morose. Les gens sont nerveux, agressifs. Encore quelques minutes avant de pouvoir pousser la porte de son refuge, loin des bruits de la rue, et surtout avec une machine à café qui ne demande qu’à cracher sa boisson favorite.
Le négociateur a reçu ce matin un message de Spano. Inquiétant. Il commence à lui répondre quand son téléphone vibre. Le nom de Scott Angelbaum s’affiche. La réponse à Spano attendra un peu. Le patron de CNN Paris n’appelle jamais par hasard, ni juste pour prendre des nouvelles. Stan décroche.
— Salut Scott.
— Salut Stan. Ça va ?
Pas une pointe d’accent américain pour ce fils d’une mère française et d’un père new-yorkais.
— Stan, il faut que je te voie. Vite. Tu es où ?
— Paris. Au bureau.
— Je peux venir ? Maintenant ?
— Oui. Je t’attends.
Pourquoi Scott est-il si pressé ? Un rapport avec Argenton et le prix du pétrole ? Quelques minutes, et une nouvelle vibration. Un message : « Je suis devant. » Scott Angelbaum vient d’arriver. Installé dans la salle de réunion du sous-sol, Stan remonte l’escalier quatre à quatre pour aller ouvrir au journaliste.
La lourde porte de l’agence s’ouvre sur l’Américain, qui entre rapidement. Le vent s’engouffre avec lui, glacial. Il fait beau mais la température de l’air rappelle à chacun que le mois d’octobre a commencé.
— Stan, mon ami, je suis content de te revoir !
Angelbaum a plus pris de son père que de sa mère, avec son physique à la Nick Nolte. Gueule carrée, autant que ses épaules, tonitruant.
— Salut Scott, moi aussi, je suis content de te voir. Qu’est-ce qui t’amène ? Ça avait l’air urgent, tout à l’heure.
— Tu es seul ?
— Oui. Viens, on descend.
Stan précède Scott pour le guider vers la salle en sous-sol. Les deux hommes s’assoient en bout de table. L’Américain se penche vers son ami, pour marquer le temps de la confidence.
— Écoute, Stan, je vais te faire entendre un enregistrement que la rédaction a reçu ce matin tôt.
Sans attendre de réponse, Angelbaum sort son smartphone, le pose sur la lourde table en bois blanc. Il est allumé, et un fichier audio se lance. La voix est un peu étouffée, signe que le son a été pris à distance, certainement en cachette. « Je ne suis pas en train de vous demander de le crier haut et fort ! Ni une déclaration écrite ! Mais j’ai besoin de votre engagement à nous livrer du pétrole. Vous pouvez même nous le vendre au prix fort ! »
Scott appuie sur le téléphone, pour mettre fin à la diffusion. Cette voix, Stan l’a entendue en direct. Il était là. À Maurice. Dans cette salle discrète de l’hôtel Labourdonnais. Le journaliste interroge :
— Tu reconnais la voix ?
— Oui. C’est Pascal Argenton, répond Stan en encaissant le coup.
— Exactement. Nous avons reçu un e-mail avec le fichier, qui était associé à tout un laïus expliquant les circonstances de l’enregistrement.
Stan reste interloqué mais il garde le contrôle de ses réactions. Sans dire un mot. Ne pas se montrer curieux, à ce stade. Scott poursuit :
— Le truc a été enregistré à Maurice il y a quelques semaines. Lors d’une réunion confidentielle entre des ministres et des dirigeants du secteur pétrolier. Je ne sais pas ce qui s’y est dit mais, manifestement, Argenton les pousse à vendre leur pétrole au prix fort.
Le négociateur a repris ses esprits, après le coup de massue. Il doit en savoir plus.
— Tu avais d’autres infos, dans ton e-mail ?
— Oui. Plus graves. Le message dit que plusieurs politiques européens touchent de l’argent du pétrole depuis des années. Des virements de Russie notamment. Le message mentionne que nous allons recevoir des détails demain, au plus tard.
— Ok… et pourquoi tu me dis tout ça ?
— Tu connais le conseil d’Argenton ?
Stan s’est levé, pour marcher dans la pièce. Son cerveau est en ébullition. Ses réflexes de flic se remettent en route. Option 1 : Argenton en croque. Il faut anticiper le séisme, mais les coups vont pleuvoir. Il va falloir communiquer, déminer, cela va prendre du temps. Et quoi qu’il en soit, l’avenir du ministre s’assombrit. Option 2 : il s’est fait piéger. Là aussi, il y aura des coups à prendre, et Argenton ne ressortira pas blanchi : l’adage disant qu’il n’y a pas de fumée sans feu va jouer à pleins tubes. Mais il y a dans ce cas une question primordiale : à qui profite le crime ?
Scott ne lâche pas Stan du regard. Comme s’il s’attendait à ce que le négociateur le relance. Mais Stan connaît la musique : même si l’Américain est un ami, il est aussi et surtout journaliste. Il ne faut pas lui en donner plus que ce qu’il demande. Et Scott n’est pas en reste :
— Stan, tu te doutes que si j’ai voulu te voir aussi vite, c’est qu’il y a autre chose.
— Vas-y ? interroge laconiquement le négociateur.
Angelbaum reprend son téléphone, et ouvre l’appli des photos. Il clique sur l’une d’elles, pose l’appareil en bout de table et le pousse vers Stan, qui s’approche. Sans saisir l’iPhone, il regarde la photo. La maison des Roches Noires. À Maurice. On y voit Argenton, Adams, Oulianoff, Jonchay, bras dessus, bras dessous avec des verres à la main. Des amis en soirée. Et sur le côté, une silhouette. Peu visible. Stan se reconnaît immédiatement. Le journaliste le voit.
— C’est bien toi ?
— Oui. J’étais à Maurice pour accompagner Argenton, répond Stan calmement.
Scott fixe toujours le négociateur, qui ne bronche pas. La surprise est passée, il contrôle ses gestes, ses mots, son souffle. Le silence est pesant, d’autant que la salle du sous-sol est insonorisée. L’ambiance est de ouate, lourde, épaisse. Mais Stan n’a rien à cacher.
— Argenton a bien prononcé la phrase que tu m’as fait écouter. Mais elle est sortie de son contexte. Je ne peux pas t’en dire plus mais tu te doutes bien que ce n’était pas une réunion à la gloire des pétroliers.
— Oui, je te connais. Je sais que ce n’est pas ta cause. Mais tu as conscience que ce qui compte, ce n’est pas la vérité, mais ce que les gens pensent être la vérité.
— Oui, je sais. Si cela sort, Argenton est politiquement mort.
Étonnants, les sentiments que Stan éprouve pour Pascal Argenton. D’habitude, il n’aime pas les politiciens. Aucun. Pas d’atomes crochus. Il les a côtoyés, quand il était dans la police. Se servir avant de servir, cela aurait pu être leur devise. Mais avec Argenton, c’est différent. Le gars est cash, pas de fioritures. Ça change des discours démagos et des truismes habituels. Mais pas le temps de s’égarer. Stan soupire fortement. La nouvelle n’est pas bonne, mais maintenant, il connaît un peu mieux les cartes. Pour parier, il est préférable d’en savoir un peu plus sur le jeu avec lequel les autres vont poser les mises. Scott fait tapis.
— Ça va sortir. Tu le sais. A priori, plusieurs rédactions ont reçu le même message. BFM, LCI. Le Web. On ne peut pas laisser passer ce type de nouvelle. Et si Bradley Adams est impliqué, comme on peut l’imaginer en le voyant sur la photo, CNN se doit de la sortir.
— Tu ne l’aimes pas, ce type.
— Adams ? C’est vrai, je ne l’aime pas. Mais ce n’est pas la question. C’est mon boulot de faire sortir les vérités, même si elles touchent certains de mes amis.
— Ok, je comprends. Tu sais que je vais prévenir Argenton ?
— Oui, je comprends aussi. Je pense que ça ne sortira pas avant demain, on va faire des vérifications. En tout cas, du côté CNN. Mais je ne garantis rien pour les autres. Je peux t’envoyer un texto si nous recevons d’autres messages.
Le journaliste s’est levé en prononçant sa dernière phrase. Ils se sont tout dit. Pour aujourd’hui. Stan lui sourit, un remerciement sans les mots. L’Américain répond de même. En remontant l’escalier, Scott interroge son ami, pour passer à autre chose :
— Comment vont Lara et Elia ?
— Bien, toutes les deux. Elia passe son temps à l’hosto, et Lara est une jeune étudiante avec sa propre vie : j’aimerais la voir plus souvent mais mon boulot complique les choses. Et toi, la famille va bien ?
— Bof. Linda et moi sommes en instance de divorce. Tu connais ça, ce ne sont pas des moments faciles.
— Je me doute. Dis-moi si vous avez besoin d’un négociateur, je vais avoir un peu de temps dans les mois qui viennent.
— Je te dirai, répond Scott en riant. En revanche, je crois que tu ne seras pas si disponible que ça.
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