L’organisation
Chapitre 22
Paris. Septembre 2023
Cela fait trente minutes que France patiente dans sa voiture. Trente minutes de perdues. Trente minutes qu’elle aurait pu passer à la maison. Mais non. Il lui faut attendre. Même les émissions de radio qu’elle écoute d’habitude ne l’amusent plus : des chroniqueurs surannés, des blagues qui n’en sont pas. Et la pluie fine de cette fin d’été qui recommence. L’eau dessine de longues jambes sur le pare-brise de son SUV. Elle n’a même pas envie de déclencher les essuie-glaces. De toute façon, cela ne servirait à rien : la voiture devant elle n’avance pas. Son portable se met à vibrer. Comme un espoir, elle regarde au cas où ce serait le Quai d’Orsay, pour lui annoncer du nouveau, lui dire que la Turquie va collaborer et qu’elle va au moins pouvoir revoir sa fille. Même si elle doit aller là-bas. Mais non. C’est la compagnie. Le service général. Pas nécessaire de répondre.
Les feux stop de la voiture devant elle s’éteignent enfin. On va avancer. Cela fait maintenant trois semaines que faire le plein d’essence est devenu une corvée. Avec la hausse des prix et celle des taxes, il vaudra bientôt mieux rouler au whisky qu’au super. La tension sociale est montée d’un cran, et les habituelles manifestations du mois de mai se sont poursuivies plusieurs semaines, un peu plus violentes à chaque fois. Pour le climat. Pour la suppression de la taxe sur les carburants. Pour le pouvoir d’achat. Comme toujours, les politiciens ont expliqué que ce n’était pas leur faute, mais qu’il fallait bien remplir les caisses de l’État. Comme toujours, les compagnies pétrolières ont expliqué que ce n’était pas leur faute mais qu’il fallait répercuter à la pompe les hausses du prix du baril. La guerre en Ukraine, ou bien en Syrie, elle ne sait plus trop bien. Et puis France s’en fout. Elle n’a qu’une envie, faire le plein de sa voiture et rentrer chez elle, ne plus voir personne. Tous ces cons qui attendent dans leur voiture. Tous ces cons qui vont aller faire leurs courses. Tous ces cons qu’elle ne supporte plus. Parce qu’elle ne supporte plus rien.
Tout à coup, quelqu’un frappe à la fenêtre du SUV, côté passager. La buée est dense, France ne voit pas de qui il s’agit. Elle sent le sang battre ses tempes, brusquement. En un geste rapide, sa main droite quitte le volant pour venir se poser sur la crosse de son Sig Sauer, enfoncé dans son pantalon. Elle baisse la tête, essaye de deviner qui vient l’importuner. Et si c’est un casse-pied, tant pis pour lui ! France baisse la vitre, d’une dizaine de centimètres. Un policier apparaît, calot de CRS vissé sur la tête.
— Bonjour capitaine ! Ça va ?
France reconnaît le brigadier Bensalah, de sa compagnie.
— Putain ! Bensalah ! Qu’est-ce que vous foutez là ?
— On vient faire le plein du véhicule. Je vous ai reconnue en passant.
Le brigadier baisse les yeux, et voit la main de son officier posée sur son arme, à la ceinture.
— Vous m’avez pris pour un braqueur ? Désolé si je vous ai fait peur.
— Non, pas de souci. Vieux réflexe de PJ.
— Vous prenez le service à quelle heure, capitaine ?
— Demain matin. Un maintien de l’ordre dans Paris.
— Ah oui, encore une manif pour le climat. Ou pour le pouvoir d’achat, je ne sais plus. J’en suis aussi.
— Bon, eh bien on se voit demain, alors.
— C’est ça, capitaine, à demain. Bonne soirée.
Sans répondre, France remonte la vitre, l’intérieur de sa portière droite toute trempée de la pluie. Elle siffle entre ses dents :
— Connard. Qu’est-ce que cela peut te foutre que je passe une bonne soirée…
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