L’organisation
Chapitre 32
Paris. Septembre 2023
Stan fait les cent pas dans l’antichambre du bureau d’Arthur de Lamarre. Moulures, parquet ancien, huissiers austères. Ça sent le ministère à plein nez. Et pour cause, il se trouve au ministère de la Transition écologique. Dehors, des manifestants. Ils sont là depuis des semaines. Par la fenêtre, on peut lire les banderoles : Climat, Pouvoir d’achat, Chômage. Dictature. Politiques complices. On entend des cris, des huées, notamment chaque fois qu’une voiture officielle entre ou sort du grand bâtiment du VIIIe arrondissement de Paris.
Le négociateur sourit intérieurement. Voilà plus de vingt ans qu’il a quitté l’administration, mais rien n’a changé. Le même chauffeur lourdaud qui fait du gringue à la fille de l’accueil, les mêmes contrôles de sécurité qui ne servent à rien parce que personne ne regarde les écrans des rayons X, et la même odeur bizarre, entre le renfermé et le mauvais déodorant. Par chance, son ami Arthur sait mieux recevoir que la plupart des autres directeurs de cabinet : il a un énorme percolateur dans son salon d’attente, et son assistante sait que Stan est drogué au café. Elle vient de lui servir son troisième. En quinze minutes.
Stan en profite pour relancer Spano : « Tu as pris contact ? Je pense que mon intuition est la bonne. »
Au même instant, Arthur sort précipitamment de son bureau.
— Salut Stan, désolé pour l’attente, j’étais au téléphone avec le dircab du Premier ministre. C’est aussi compliqué de leur côté. Viens vite, Argenton nous attend.
Arthur s’engage dans le couloir attenant, fait quelques pas et s’arrête devant une porte capitonnée. Il frappe deux coups, et pénètre dans le bureau. Stan n’a pas le temps de réfléchir à ce qui se passe qu’il est déjà dans la pièce. Assis derrière un énorme bureau en bois précieux, Pascal Argenton est au téléphone. Tout en continuant de parler, il fait signe de la main aux deux hommes de s’asseoir. Arthur s’est déjà installé dans un des trois gros fauteuils qui font face au bureau du ministre. Stan fait de même, sur celui du milieu, presque surpris du confort du siège à l’allure pourtant austère. Argenton raccroche et se tourne vers les deux hommes.
— Bonjour, Stanislas. Merci d’être là, une nouvelle fois. Vous les entendez, dans la rue ? D’après les sondages de cette semaine, je suis un des hommes politiques préférés des Français. Mais non, ils viennent tout de même crier sous mes fenêtres.
Stan esquisse un sourire et répond :
— D’après la une du Figaro de ce matin, tout le monde vous annonce Premier ministre dans les jours qui viennent.
Argenton fait une moue dépitée. Pour ne pas répondre sur le sujet. Puis il se tourne vers son directeur de cabinet.
— Arthur, as-tu eu le temps de briefer notre ami ?
— Pas encore. Je raccroche à peine d’avec le cabinet du Premier ministre.
— Bon. Je le fais, alors.
Le ministre se lève. Chemise bleue, cravate bleue, manches relevées, il a l’air en forme. Encore bronzé de son séjour dans l’océan Indien. Il fait lentement le tour de son bureau, sans dire un mot, pour s’asseoir sur le fauteuil le plus à droite. À côté de Stan. Argenton relève sur son front les lunettes qu’il portait sur le bout du nez, et se penche vers le négociateur.
— Mon cher Stanislas, la situation a changé depuis Maurice. Du coup, votre mission change aussi.
Arthur laisse échapper un rire. Toujours amusé des effets de style de son patron, qui poursuit :
— Je viens d’avoir le dernier point du cabinet du ministre des Finances. Les prix du pétrole continuent leur hausse. Les prévisionnistes envisagent un maintien des cours hauts pour au moins les trois prochaines semaines. Minimum. Cela veut donc dire des mois. Heureusement que notre mission était confidentielle, cela nous évite au moins de passer pour des cons. Ou des incapables.
Argenton fixe le négociateur. Tout comme Arthur, qui a cessé de parler. Entre les deux, Stan ne bronche pas. Il sait que ces interlocuteurs attendent une réaction, qu’ils n’auront pas. Un silence s’installe. Argenton s’impatiente :
— Donc, vous vous demandez ce que nous attendons de vous ?
Un point pour Stan. Il n’aime pas qu’on lui impose le rythme.
— Je vous avoue que j’aimerais bien savoir, répond-il calmement.
Le ministre enlève ses lunettes, et se penche vers l’avant, comme pour créer une proximité complice avec son interlocuteur.
— Si on ne parvient pas à casser la hausse des prix de l’essence par l’importation massive de pétrole russe, nous risquons une crise sociale sans précédent. Les derniers rapports de la DGSI indiquent que la tension est maximale, et que les manifestations ne vont pas cesser. Voire qu’elles vont se radicaliser.
— Ce sont les syndicats qui font monter la pression ?
— Non. Malheureusement. Avec les syndicats, on peut discuter. Négocier. Mais là, ils sont dépassés. Les manifestants ne leur font plus confiance.
— Et donc ? Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
— Jonchay. J’ai besoin de vous pour convaincre Marc du Jonchay de s’associer à mon action et de faire une déclaration sur une baisse des prix du carburant en France. Oct’Oil est leader du marché, il peut le faire.
Arthur joue sa carte :
— Écoute, Stan, nous avons eu accès hier à un rapport de la DGSE. Quand Pascal dit que la situation sociale est problématique, c’est un euphémisme. Nous sommes victimes d’une action concertée. Pour le maintien des prix du baril au plus haut. Et il ne s’agit pas là d’une simple stratégie de spéculation.
— Alors, si ce n’est pas pour l’argent, c’est pour quoi ? demande Stan.
Argenton répond :
— Déstabilisation. Quelqu’un fait monter la pression pour créer le chaos. Et le prix du baril, c’est la mèche qui va déclencher l’explosion sociale.
Un léger sourire apparaît sur le visage de Stan. Au coin de ses lèvres. La situation commence à lui plaire. Arthur, qui a vu la réaction de son ami, enchaîne sans attendre.
— La DGSE, tout comme le BND allemand, a intercepté des communications entre Russes et Américains pour organiser la montée des prix. Les Saoudiens, les Vénézuéliens, les Nigérians sont aux ordres et s’alignent. On pense qu’Adams et Oulianoff, que tu as vus à Maurice, nous amusent depuis des mois pour faire diversion. Et qu’ils pilotent, sur instruction de leurs présidents respectifs, la montée de la grogne sociale en Europe via l’augmentation régulière des cours du brut. Avec deux pays en ligne de mire : la France et l’Allemagne. Si ces deux pays tombent en récession à cause de la crise économique et sociale, c’est une perte d’influence majeure pour l’Union européenne. Dans la guerre économique que se livrent les grandes puissances, nous mettre hors-jeu pour quelque temps arrangerait bien nos amis américains. Tout comme les Russes. Ou les Chinois, qui regardent tout cela sans broncher.
Stan ne sait pas quoi penser. Cela a l’air tellement énorme qu’il a du mal à y croire. Mais il sait aussi que ce sont les plans faits des plus grosses ficelles qui fonctionnent le mieux. Argenton surenchérit :
— Schuller a confirmé ces informations du côté allemand. L’action contre nous est concertée. Si nous voulons endiguer le phénomène, il faut frapper fort. Nous avons en France le groupe Oct’Oil. Un des leaders mondiaux. Si Jonchay annonce une baisse des prix en Europe, nous tuons la stratégie de nos agresseurs. Ou du moins nous la ralentissons fortement.
— C’est un risque énorme pour Jonchay, objecte le négociateur. Je ne pense pas que ses actionnaires seront d’accord pour qu’il sacrifie sa marge. Surtout que parmi les actionnaires d’Oct’Oil, si je ne me trompe pas, il y a aussi des Russes et des Américains.
— La question n’est plus de sauver les marges d’Oct’Oil mais d’éviter une guerre civile. C’est effectivement un gros risque pour lui, je pense que c’est même suicidaire. C’est pour cela que j’ai besoin de vous, Stanislas. Aidez-moi à convaincre Marc du Jonchay de mettre un terme à cette attaque.
Le négociateur pourrait refuser. Devrait refuser. Jonchay ne peut pas accepter une telle concession. C’est inimaginable. Mais il veut savoir jusqu’où le ministre est prêt à aller.
— Dans une négociation, il y a une règle de base : pour obtenir une concession, il faut toujours une contrepartie en échange. On ne donne rien pour rien. Qu’est-ce que vous donnez à Jonchay s’il accède à votre demande ?
— Tout ce qu’il veut, répond calmement Argenton.
— Tout, vraiment ? relance le négociateur.
— Tout ce qu’il veut. Je m’y engage. Et je tiens toujours mes promesses.
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