L’organisation
Chapitre 26
Île Maurice. Septembre 2023
Voilà plusieurs minutes qu’ils marchent sur le sable et les cailloux. Le jour s’est couché, et les deux hommes avancent à la lueur des torches qui ont été déposées le long du chemin. Encore quelques dizaines de mètres, et ils rejoindront le reste du groupe dont les silhouettes commencent à se détacher, devant eux. Stan reconnaît Argenton, en grande discussion avec l’Américain Bradley Adams. Derrière eux, un ou deux conseillers spéciaux, qui étaient à la réunion de l’après-midi. Et d’autres personnes, inconnues. Pour l’instant.
En se rapprochant, les deux hommes commencent également à distinguer la maison devant laquelle les convives échangent. Une bâtisse de deux étages, aux contours modernes. Des feux sont allumés dans de grands pots de grès au pied de la maison, le long de la façade, laissant les lueurs orangées grimper et lécher les murs clairs. Deux grandes portes vitrées sont ouvertes, on peut apercevoir des employés de maison affairés à préparer le dîner. L’océan ne doit pas être loin, on entend le bruit de l’eau malgré les buissons et les arbustes qui bordent l’immense terrasse.
Pascal Argenton voit sortir de la pénombre Arthur et Stanislas, comme deux acteurs surgiraient de derrière le rideau pour entrer en scène.
— Ah ! Mes amis ! Vous voilà enfin !
Argenton est enjoué, excité, méconnaissable. Vêtu d’un pantalon en lin et d’une large chemise du même tissu. À côté de lui, Adams, le Texan rougeaud. Un verre à la main. Il interpelle à son tour les deux retardataires, avec son français teinté d’un léger accent américain.
— Vous arrivez juste à temps, les Phoenix sont toutes fraîches !
Arthur regarde Stan, étonné.
— Les Phoenix ? Une équipe de danseuses ? Ou de basketteuses américaines ?
Stan éclate de rire.
— Mais non ! Phoenix. C’est une bière mauricienne.
Presque rassuré, Arthur répond à Adams par un sourire, et se dirige vers la table pour aller se servir. Le négociateur s’approche des deux hommes. Argenton semble ravi de voir tout ce beau monde autour de lui.
— Alors, mon cher Stanislas, comment trouvez-vous la maison de notre hôte ?
— Magnifique. À quelques pas de la plage, et le jardin semble paradisiaque.
— J’étais sûr que cela vous plairait. J’ai proposé à quelques-uns de nos partenaires de discussion de nous rejoindre, pour sceller notre amitié bientôt retrouvée. N’est-ce pas, Bradley ? L’Amérique ne nous laissera pas sombrer dans la crise ?
L’œil goguenard d’Argenton invite l’Américain à la riposte. Qui ne manque pas d’arriver :
— Toutes les Phoenix du monde ne garantiront pas que mon président donnera son accord pour que l’Europe reprenne les importations de pétrole russe. Même dans le plus grand secret.
Le conseiller du président américain s’éloigne, pas peu fier de son effet. Argenton lâche sèchement :
— Quel connard. Vous ne trouvez pas ?
— À sa place, j’aurais dit la même chose. Et vous aussi, non ?
— Possible. Probable, termine le ministre en s’éloignant à son tour.
Le chant des oiseaux se fait encore entendre malgré la nuit qui assombrit le ciel à chaque seconde qui passe. Le vent fait bruisser les grandes feuilles des lataniers bordant le chemin qui se dirige vers le bord de l’océan Indien. Le bruit de l’eau est à peine couvert par les discussions. Stan rejoint Arthur.
— Elle est chouette, la villa de ton patron, assène le négociateur à son ami.
— Tu es le diable ! Comment sais-tu ?
— Ton ministre se comporte comme s’il était le maître de maison. J’en déduis donc qu’il l’est.
— Nous ne sommes pas tout à fait chez lui. Mais c’est tout comme. Argenton est un enfant. Incapable de masquer ses émotions quand il est heureux. Et je crois qu’il apprécie son coup : inviter « en off » les personnages les plus influents de l’industrie du pétrole. Dans cette demeure bien cachée des Roches Noires.
— Il y a aussi des banquiers, je crois, ajoute Stan en désignant du menton une personne derrière lui.
Arthur se tourne, pour apercevoir une magnifique femme qui les rejoint sur la terrasse. Brune, mate de peau, elle n’a pas l’air d’avoir plus de quarante ans. Une grande robe rouge. Ses yeux noirs perçants éclairent son visage. Ses cheveux coupés au carré sont balayés par le vent marin. Elle se dirige vers les deux hommes. Sans hésiter. Avant qu’elle n’arrive à leur hauteur, Arthur croit bon de préciser, en chuchotant :
— Pas touche, c’est la propriétaire des lieux. Et c’est surtout la compagne d’Argenton.
Il a à peine prononcé sa phrase que la jeune femme lui fait face.
— Bonsoir, Arthur. Comment vas-tu depuis cet après-midi ?
Un léger accent catalan trahit tout de suite la nationalité de la belle brune. Espagnole, à n’en pas douter. Mais Stan ne se pose pas la question, il sait parfaitement qu’elle vient de Barcelone. Il préfère couper l’herbe sous le pied d’Arthur, pour lui éviter le ridicule.
— Bonsoir, Teresa. Ravi de vous revoir. Depuis cet après-midi…
— Plaisir partagé, Stanislas.
Arthur se tourne vers le négociateur, les yeux écarquillés.
— Vous vous connaissez ?
— Oui, rétorque Teresa. J’ai préféré me montrer discrète lors de la réunion. Stanislas et moi avons travaillé sur un dossier, l’an dernier. J’ai pensé qu’il n’était pas nécessaire que les autres le sachent.
— Et vous avez bien fait, répond Stan.
— J’en déduis donc qu’il n’est pas nécessaire de vous demander de quoi il s’agissait, conclut Arthur. Je vous laisse fêter vos retrouvailles, je dois aller satisfaire un besoin pressant.
Joignant le geste à la parole, le directeur de cabinet d’Argenton disparaît. Teresa lâche, en souriant :
— Je crois que vous l’avez vexé. Il aurait adoré me présenter.
— Je sais. Mais je n’aime pas les cachotteries.
— Alors, vous avez bien fait. Tout comme Arthur a bien fait de vous prévenir que j’étais la compagne de Pascal.
— Vous lisez sur les lèvres ?
— Quand un homme chuchote à l’oreille d’un autre à l’arrivée d’une femme, c’est pour délivrer ce genre de secret, souffle Teresa.
Tout en abaissant le ton de sa voix, l’Espagnole prend le bras de Stan pour l’éloigner de la table. Leur conversation va donc devenir plus discrète. Mais Stanislas n’aime pas se laisser guider. Et, si on souhaite le faire danser, ce sera à lui d’ouvrir le bal.
— Alors, comment se portent les activités de Kuzuka ?
Teresa sourit, ses dents blanches illuminant son visage mat.
— Très bien. Malgré un contexte économique et social morose, et des conséquences de la Covid encore palpables, nous allons bien. Vous savez, quand vous investissez dans l’écologie, le développement durable et la protection de la biodiversité, vous êtes rarement perdant.
— Sauf quand vous y perdez la vie, non ?
Le négociateur sent le bras de Teresa se crisper, une fraction de seconde. Puis sa voix douce réplique :
— Je vous l’accorde, notre dernière rencontre a été tumultueuse.
— Tumultueuse. Comme c’est joliment dit. J’ai failli y laisser ma peau, et ma fille aussi.
— Je sais. Je vous l’avais dit à l’époque, nous n’approuvons pas ces méthodes. Leur auteur n’a d’ailleurs pas eu l’occasion de recommencer. Et vous avez pu continuer vos activités sereinement, m’a-t-on dit. Avec une grosse somme d’argent, je crois.
— Somme que j’ai intégralement versée à des ONG.
— C’est très honorable. Tout est bien qui finit bien, alors.
— C’est une chance pour vous. Et pour Miyamoto Kuzuka. Vous avez été à deux doigts d’y laisser votre peau aussi.
L’Espagnole se crispe une nouvelle fois. Elle sait que Stan ne plaisante pas. Elle se souvient des semaines qui ont suivi cette affaire, et ses sursauts en pleine nuit, au moindre bruit. Des gardes du corps qui veillaient à la porte de son appartement. Le négociateur relâche l’étreinte psychologique :
— Mais le temps a passé. Et vous voici donc à Maurice.
— Oui, comme vous.
— Je suis étonné qu’une banquière internationale comme vous, aussi engagée dans l’écologie et le développement durable, comme vous dites, se retrouve dans des discussions liées au pétrole russe.
— Je vous l’ai dit. Nous n’apprécions pas les méthodes du passé, alors nous allons sauver le monde autrement.
— En permettant à la Russie de vendre plus de pétrole ?
— En permettant à l’Europe de ne pas sombrer dans la pire crise de son histoire. Vous l’avez entendu dans la bouche d’Argenton. Il est convaincant, non ?
— Oui, votre amant est très convaincant, tout comme vous, Teresa. Je me demande s’il est bon qu’un ministre de la République française fricote avec les Kuzuka…
— Arrêtez de voir le mal partout, mon cher Stanislas. Nous voulions sauver le monde, peut-être que la méthode n’était pas la bonne. Aujourd’hui, nous sommes rentrés dans le rang. Et Pascal et moi nous aimons. Cela n’a rien à voir avec les Kuzuka !
Le négociateur sait que l’Espagnole cache son jeu. Mais elle vient de s’emporter, et ce n’est pas son genre. Ou alors elle a peut-être vraiment changé, comme ses patrons. Il aurait aimé que Nathalie soit là pour observer. Elle lui aurait sûrement dit que personne ne change vraiment.
— Dites-moi, ma chère Teresa, Argenton sait que votre banque appartient aux Kuzuka ?
— Peu de gens le savent. Et c’est mieux ainsi. Ne croyez-vous pas ?
Stan ne répond pas. Teresa n’insistera pas.
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