Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 8 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 6

 

Luc

Certains jours, j’ai qu’une envie : tout envoyer chier, sans arrondir les angles et sans le moindre filtre. Problème : j’ai pas été élevé ainsi et l’éducation rigide de ma mère a encore tendance à trop me coller à la peau.

Heureusement pour moi, je suis un artiste, et l’un des rôles majeurs de l’artiste est de pouvoir se défaire des barrières et des diktats de la société. L’art lui permet de n’avoir qu’un seul cadre : celui qu’il se fixe lui-même. Bien sûr, dans la musique, il faut respecter certaines règles, d’autant plus quand on joue dans un groupe. Tempo, rythme, mesures… Si t’en es pas capable, choisis une carrière solo.

Souvent, la basse – enfin, surtout le bassiste – est moquée et montrée du doigt. Dans les blagues débiles du genre Carambar, nous sommes facilement la risée des autres, à l’instar des batteurs. Des exemples ? « Pourquoi les groupes ont-ils des bassistes ? Pour traduire ce qui se dit aux batteurs. », « Comment empêcher quelqu’un de voler ta gratte ? Mets-la dans un case de basse. » Ou encore : « As-tu déjà entendu parler du bassiste qui était tellement désaccordé que son groupe a fini par le remarquer ? »

Sur scène, lorsque tout le monde joue en même temps, la basse, certes, n’est pas l’instrument que les oreilles néophytes du public entendent en premier, souvent cachée par le son puissant de la batterie ou les envolées de guitare. Pourtant, ton corps la ressent plus fort que les autres. Elle te fait vibrer de l’intérieur. Et puis, beaucoup l’ignorent, mais les lignes de basse sont essentielles pour la mélodie.

Moi, dans le groupe, je ne suis ni plus ni moins que le chef d’orchestre. C’est moi qui décide de notre allure, c’est sur moi que se calent les autres. Je suis le marionnettiste de nos morceaux. Et sans la basse, je ne pense pas que des chansons comme Stand By Me, Hysteria, Dazed and Confused ou encore Another One Bites the Dust auraient été aussi merveilleuses. Mets un casque, ferme les yeux, laisse-toi porter par Give It Away des Red Hot et dis-moi ensuite si la basse n’est pas l’instrument qui fait tout le génie du morceau.

Dans les années trente, avant la naissance officielle du rock’n’roll, le jazz et le swing régnaient en maître aux États-Unis, mais les temps commençaient déjà à changer. Pour mieux se faire connaître, les groupes se sont mis à voyager, et de plus en plus loin. Seulement, la contrebasse, instrument lourd et encombrant, posait un problème à bien des niveaux. Difficile à déplacer en raison de ses dimensions, elle ne pouvait, en outre, plus rivaliser avec le volume sonore de la nouvelle arrivée : la guitare électrique.

Si divers modèles de basses ont déjà été conceptualisés à partir de 1910, il faut attendre les années cinquante pour que la basse électrique naisse vraiment et révolutionne l’histoire de la musique. Quatre, cinq ou six cordes suivant le style, avec ou sans frettes, cordes doublées ou non, il y en a pour tous les goûts, au même titre qu’une guitare. La grosse différence, hormis le son, réside dans le fait que la basse est l’un des seuls instruments à avoir été inventé dans l’unique objectif d’être branché à un amplificateur. Et quel son ! La première fois que j’y ai réellement fait attention, je suis tombé amoureux. J’avais déjà le dessin dans ma vie, mais j’ai su, dès la première note, que cet instrument connaîtrait une place particulière dans mon cœur.

J’ai jamais pris de cours, je suis un pur autodidacte, guidé dans les premiers temps par Damien et son ancien voisin, mais il faut croire que je faisais partie de ces gens qui ont instinctivement le rythme dans la peau. Je ne suis pas quelqu’un qui a fait de grandes études, qui a lu beaucoup de livres – je préfère les films et les BD –, qui est bardé de diplômes ou qui a une culture générale très étendue. L’école, ça m’emmerdait ; pendant que les profs vomissaient leur savoir, je faisais passer les heures en dessinant dans mes carnets. J’ai même quitté mon apprentissage en tant que cuisinier après quelques mois seulement, au grand dam de ma mère, qui ne me l’a jamais vraiment pardonné. Mais cela ne me passionnait pas non plus, j’en avais marre des gens qui me donnaient des ordres et qui me jugeaient, comme si j’étais le dernier des blaireaux. Sûrement que je ne suis pas tombé sur le bon maître d’apprentissage, c’est certain ; peut-être qu’ailleurs j’aurais été au bout et que je serais sorti avec un magnifique CAP et qu’enfin ma mère m’aurait regardé avec fierté.

À la place, j’ai tout plaqué, demandé mon émancipation à seize ans pour aller vivre en coloc avec Damien, et j’ai commencé à bosser en tant que barman, avec certaines restrictions vu mon âge. Puis, lui et moi, on a découvert le tatouage. Enfin, découvert n’est pas le bon mot, parce que, bien sûr, on connaissait déjà, mais au-delà de l’attrait physique, c’est l’art derrière la technique qui s’est avéré être pour moi une véritable révélation. J’avais enfin trouvé à quoi mon don pour le dessin allait pouvoir me servir. Je passais des heures chez un tatoueur nommé Benji qui était prêt à me prendre comme apprenti, mais tout a été chamboulé. Encore une fois à cause de Dam. Il a rencontré Fred en livrant un piano dans un lycée, et s’est vu offrir une place de guitariste qui allait changer nos vies pour toujours.

Grâce à Dark Moon, de rien, je suis passé à tout. De mec inconnu à l’avenir peinard dans le tatouage, je suis entré dans le club très fermé des meilleurs bassistes du monde. Aujourd’hui, je fréquente ceux qui étaient mes idoles : Flea, Duff McKagan, Steve Harris, John Paul Jones, Marcus Miller et même John Deacon, comme si je les avais toujours connus. D’icônes de la musique, ils sont devenus des personnes récurrentes de ma vie, des potes dont les numéros de téléphone côtoient ceux de ma famille et qui apparaissent même plus fréquemment à l’écran que ceux de mes parents. Ce monde intouchable des stars sur lequel beaucoup de gens fantasment est simplement devenu le mien.

— Tu penses à quoi, ma poule ? T’es sûr que t’es toujours avec moi, là ?

Confus, je relève mes yeux sur Mike. Eh merde !

— À… rien… Scuse-moi… on reprend.

Mais, au lieu de m’écouter, il pose ses baguettes sur la grosse caisse et lève son cul en s’étirant.

— Non, t’es pas dedans, ça sert à rien. On fait une pause et tu vas m’expliquer le problème.

Le véritable jeu musical d’un bassiste ne commence que le jour où il se met à jouer avec un batteur. À eux deux, ils sont le fondement rythmique du groupe, ceux qui réunissent et portent l’ensemble des autres musiciens.

« En retrait mais essentiel, un peu comme le sol d’une cathédrale. On ne se pose pas la question de savoir si celui-ci est solide, on regarde les

vitraux, la nef… » a dit un jour Jannick Top 1 à propos de la basse.

C’est exactement ça. Comme il dit, la ligne de basse est indispensable, la base de tout morceau, le lien primordial entre rythme et harmonie. Et alliée à la batterie, la basse devient l’arme secrète du groupe. Plus la connexion sera évidente entre le bassiste et le batteur, plus le jeu de tous sera meilleur.

Entre Mickaël et moi, cette connexion a été directe. La première fois que j’ai joué avec lui, c’était une évidence. Il a voulu me piéger sur Whiplash de Metallica mais, au final, c’est moi qui l’ai fait suer en tenant et en accentuant le rythme. Un instant grandiose entre nous deux, sous les yeux médusés d’un Fred goguenard et d’un Damien rempli de fierté. Je n’ai pas eu besoin de jouer un autre morceau, ils m’ont engagé tout de suite après celui-là. Depuis, Mike et moi, nous nous entraînons régulièrement tous les deux, c’est important pour le maintien de notre binôme et la beauté de notre jeu. De plus, cela nous permet des moments plus intimes, sans un Fred adepte d’humour cynique et un Damien qui se mêle de tout, surtout de ce qui ne le regarde pas.

Mike m’envoie une canette de bière, avant de s’appuyer contre le mur gris de notre local de musique, les yeux fixés sur moi.

— Alors ? Si tu me racontais ce qui te ronge, hein ? Tu crois pas que ça te ferait du bien ?

— Je vous ai déjà dit.

— Ouais, mais justement. Si tu me disais plutôt ce que tu ne nous as pas raconté ? Tu sais, je crois qu’on en a tous eu marre à un moment ou un autre. Notre passion, elle est chronophage et en même temps, sans elle, on serait vides, malgré le reste. Merde, c’est horrible de dire ça. Malgré Flavia, malgré les enfants… si on m’enlevait la musique, je ne serais plus entier. Et toi, t’es peut-être encore plus artiste que moi. Moi, je tape des rythmes sur tout ce qui me passe entre les mains mais, toi, ma poule, t’as un don supplémentaire. C’est ça qui te ronge ? Tu voudrais vraiment te consacrer plus au dessin ?

— Pas plus, mais réussir à allier les deux à parts égales. Et surtout, je veux pas réussir dans l’un parce que j’ai réussi dans l’autre. Je veux que les gens viennent voir mes toiles parce qu’ils apprécient mon travail et pas parce que le bassiste de Dark Moon les a peintes. Tu comprends ?

— Bien sûr. Et c’est tout à ton honneur.

Il m’envoie un sourire encourageant.

— Y a pas de raison que t’y arrives pas, continue-t-il. À allier les deux, je veux dire. On sait tous pourquoi on est partis s’installer en Suisse, la vraie raison. Tu l’as dit hier, on l’a fait avant tout pour que Dam soit à l’abri, qu’on retrouve un équilibre. Aujourd’hui, on l’a.

— Et je vais de nouveau tout foutre en l’air, c’est ça ?

Devant mon ton subitement agressif, il soupire, yeux au plafond.

— Bien sûr que non. Pour que les choses fonctionnent, on doit tous être sur la même longueur d’onde. Et dans la vie, rien n’est figé. On a toujours dit que si quelque chose ne nous convenait plus, on en rediscuterait. Mais si tu veux qu’on cherche une solution valable pour tous, tu dois nous parler, nous dire ce que tu ressens vraiment. Fred, il peut pas deviner rien qu’en regardant tes beaux yeux.

Le nœud du problème. Parler. Me dévoiler. Même avec eux, même après tout ce temps, cela me demande un effort. Seul Damien sait lire et comprendre mes silences, et ça m’agace souvent, bien qu’après coup je lui en sois reconnaissant.

— Très bien. Je prendrai le temps de le faire… quand il aura calmé ses nerfs.

Le rire de Mike lézarde aussitôt nos vieux murs.

— Avec ses nouvelles angoisses de père ? T’as de l’espoir ! Il risque d’être de plus en plus invivable.

— Alors, à toi et Elsa de le rendre vivable, souris-je à mon tour. Vous savez y faire avec lui, bien mieux que moi. On y retourne ?

Le reste de la journée se poursuit sans plus d’anicroches, même lorsque Fred et Dam nous rejoignent après être allés voir Serge, histoire de calmer le jeu. Il nous laisse un temps de réflexion supplémentaire. Tant mieux, j’en ai bien besoin moi-même.

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1 Note de Damien : Compositeur, arrangeur, bassiste et violoncelliste français, né à Marseille le 4

octobre 1947.

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