Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 16 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 14

 

 

Damien

Non, là, je suis contraint d’intervenir. Je m’étais promis de pas le faire, parce qu’il ne s’agit pas de mon histoire, mais, devant un tel imprévu, clairement, je suis obligé. Mets-toi à ma place deux minutes.

T’imagines ce que je peux ressentir en cet instant ?

Près du canapé-lit se tient un bonhomme pas plus haut que trois pommes, un Bourriquet dans les bras qui a déjà dû connaître quelques machines à laver. Genre, il doit avoir dans les… deux… trois ans ? Le môme, hein ! Pas Bourriquet. Quoique… Ils ont presque sûrement le même âge, dans le fond.

Bon, déjà, la bonne nouvelle : c’est pas le fils caché de Luc. Mais n’empêche… Margot, ma Margot… maman ? Putain ! Je viens de prendre un coup de vieux monumental en moins d’une seconde. Et si j’annonce ça à p’tit cœur… Nan ! Pour une fois, je crois que je parviendrai à fermer ma gueule. Enfin… je vais essayer.

Comme sa mère, l’enfant a de grands yeux presque noirs, la peau pain d’épice légèrement plus foncée, mais des cheveux crépus et un petit nez un peu épaté. Il me dévisage avec sérieux, sans peur ni reproche, juste avec beaucoup d’attention.

Sous les prunelles surprises de Margot, je m’avance vers lui et me mets accroupi. J’ai jamais été très doué avec les gamins mais, grâce à ceux de mes potes, je suis en progrès. Surtout depuis que je suis le parrain d’Eva, la dernière de Mike et de Flavia. Avec p’tit cœur. Comme ça, pas de jaloux. Et être parrain, c’est du sérieux !

— Salut. Moi, je suis Dam le magicien.

— Le mazicien ? Maman, c’est un mazicien !

Je ne me retourne pas, pas besoin, j’imagine parfaitement la tête de Margot, mi-sourire, mi-yeux levés au plafond.

— Et toi, c’est quoi ton p’tit nom ?

— Arthur.

Nouveau choc. Deux à la suite, ça commence à devenir violent. À passer trente balais, mon cœur tout mou se fait fragile, faut le préserver de telles émotions ! Mais, une fois encore, je me retiens de pivoter vers mon amie.

Les légendes arthuriennes, j’adore ça ! Brocéliande, Camelot (et Kaamelott aussi, bien sûr), Avalon, Merlin, la Dame du Lac (qui malheureusement s’appelle Viviane. Elles sont partout, celles-là !), le royaume de Logres… Ce monde n’a plus aucun secret pour moi. Et combien de fois ai-je raconté à Margot les aventures de Lancelot ou de Perceval ? Alors, elle me fera jamais avaler – si c’est son intention – que le choix de ce prénom était un pur hasard. Bordel, elle m’a jamais oublié ! Même loin et sans nouvelles, j’ai toujours été dans son cœur. Et apprendre cela est aussi précieux qu’un groscâlin de Luc, ou de ma mère.

— Tu sais que c’était un grand roi ? demandé-je au petit, avec un sourire d’homme heureux.

Il secoue négativement la tête.

— Ta maman te l’a pas encore raconté ? Oh ! Mais heureusement que je suis là ! C’était un roi légendaire, qui a vécu des tas et des tas d’aventures, qui a combattu des dragons et bien d’autres monstres. Et qui avait une belle amoureuse, Guenièvre, et surtout une épée magique : Excalibur.

Pendant que je parle, les yeux d’Arthur, s’il est possible, s’agrandissent encore.

— Et toi ? Tu fais la mazie ?

— Bien sûr ! Mais il faut connaître le mot magique. Tu le connais, toi ?

— Abacadabara !

Ce qui est beau avec les mômes, c’est leur enthousiasme pour tout, avec toujours cette lumière merveilleusement innocente au fond des pupilles.

— Yeap ! Abracadabra et rock’n’roll ! Le rock’n’roll, c’est très important, faut pas l’oublier. Alors, voyons voir…

Je fouille dans la poche de mon jean et ouvre ma main à plat.

— Tu sais ce que c’est, ça ?

Encore un « non » silencieux.

— Un médiator. Ça sert à faire de la musique sur une guitare… ou une basse. Mais retiens la guitare. C’est un très bon instrument, la guitare, le meilleur !

Dans mon dos, Margot soupire. Forcément, elle a toujours fait partie de la team « basse », mais c’était de la triche !

— Alors… je vais fermer la main, tu vas dire la formule magique en entier et, à la fin, tu souffles. T’es prêt ?

Cette fois, j’ai droit à un grand oui et, comme convenu, je ferme le poing.

— Abacadarabara et rockenleroll !

Puis il souffle. Léger mouvement du poignet avant que je ne rouvre la main sous son regard médusé.

— Maman ! Il a disparu, le truc ! C’est un vrai mazicien !

Margot s’est rapprochée et, pour la première fois, elle m’offre un véritable et grand sourire. Je viens de marquer indéniablement des points. Qui sait ? J’aurais peut-être droit à une assiette de nouilles, en fin de compte…

— Tu crois qu’il a vraiment disparu ?

Arthur secoue fort sa petite tête ronde de haut en bas.

— Redis la formule magique…

— Abacadaraba et ronetroll !

Ma main effleure son oreille, et entre mes doigts réapparaît le médiator, que je fais jongler de l’un à l’autre. Eh ouais ! Un vrai magicien ! Bon, faut pas qu’il me demande un autre tour, j’ai épuisé mes connaissances magiques. Mais, vu ses yeux béats et son sourire ravi, mon spectacle à deux balles a clairement fait son effet.

— Allez, mon trésor, au lit maintenant, annonce Margot dans un claquement de mains. Tu devrais déjà dormir profondément.

Mais le môme ne bouge pas d’un poil. Son visage remonte vers le mien et, d’une voix pleine d’espoir, il me demande :

— Tu reviens un zour ? Et tu racontes à moi le roi et l’épée ?

Je prends sa main, si minuscule dans la mienne, et y glisse le médiator.

— Peut-être un jour. En attendant, garde-le précieusement, c’est un objet magique. Mets-le dans une boîte à trésor, et tu m’oublieras jamais. Mais pas dans la bouche, hein ! C’est beurk et il perdrait tous ses pouvoirs.

— Allez, hop hop ! Au lit, maintenant.

Tous deux disparaissent par la porte de la prétendue chambre de Margot. Le silence revenu, enfin presque, parce que la radio passe une daube des Yellow Men que je m’empresse d’éteindre, je retire mon blouson et lorgne le canapé. Dans ma poitrine, je sens mon cœur s’effriter. Elle dort sur un putain de canapé-lit ! Les loyers et le coût de la vie sont devenus tellement chers qu’elle n’a même pas pu louer un appart avec deux chambres ! Et ça ne fera qu’empirer. Rien ne s’arrange jamais dans ce monde de tarés.

À côté et sous la radio, deux cadres sont abaissés. Curieux, je les soulève. Dans le premier, Arthur à différents âges, de sa naissance à aujourd’hui, et dans le second, Arthur et Yamini, la mère de Margot, quelques cheveux blancs en plus qu’il y a neuf ans, mais des yeux toujours lumineux et un sourire de grand-mère comblée. J’ai une pensée pour la mienne, de mère, elle qui rêverait de tenir aussi un petit-fils ou une petite-fille entre ses bras.

« Chéri, entre Abby et toi, ce sera forcément le bébé le plus magnifique du monde ! »

Ah, les mamans ! Toutes les mêmes ! Mais, comment dire ? Rien qu’à l’idée, j’ai de l’urticaire, au moins autant que Luc. Être parrain, c’est déjà beaucoup, et ma mère adore Eva. Alors, pourquoi en vouloir davantage ? En plus, avec Abby, on est bien comme ça. On a trouvé notre rythme, notre équilibre. Plusieurs fois par an, elle s’installe chez moi quelque temps, car, mandatée par la chaîne d’hôtels de luxe pour laquelle elle bosse, elle manage la team parisienne. Eh oui ! Elle a pris du galon, ma jolie rousse. Je suis fier. Ensuite, elle repart pour New York, avant de revenir. Et entre-deux, on fait des allers-retours dès qu’on peut. Pour beaucoup, ce serait intenable. Pas pour nous. Nous, c’est ainsi qu’on s’aime et qu’on entretient la flamme, la routine nous tuerait.

— Hum hum…

Je sursaute et manque de lâcher le cadre. Merde ! Je l’ai pas entendue revenir.

— Désolé, je suis encore là.

— Je vois ça, et ce n’est pas maintenant que je vais réussir à me débarrasser de toi, n’est-ce pas ?

— C’est certain, ma jolie. Tu vois ? La vie voulait qu’on se retrouve. Tu sais à quoi ça me fait penser ?

— Dis-moi.

Avec mille précautions, je pose le cadre avec Arthur et Yamini, et rejoins son coin cuisine pour ouvrir enfin le sachet de nouilles, heureusement toujours chaudes a priori.

— Les assiettes ?

Elle ne peut s’empêcher de sourire en secouant la tête, puis me désigne un placard. Pendant que je verse la nourriture au délicieux arôme dans deux assiettes creuses, je reprends :

— Après votre séparation, Luc m’a dit : « C’est pas un adieu, c’est un au revoir. Si on doit se retrouver un jour, on se retrouvera. » Et tu vois ? Il avait raison. Lui aussi est un peu magicien, non ?

Je relève les yeux sur elle, prêt à débiter une connerie pour casser ce moment un brin trop solennel à mon goût, mais elle reste coincée dans ma gorge. Margot ne sourit plus. Ou plutôt son joli sourire est devenu triste, autant que ses grands yeux noirs. Un hoquet s’échappe de sa bouche et, sans crier gare, un torrent de larmes se déverse sur ses joues soudain trop pâles.

— Hé ! Ma jolie !

En moins de deux, mes bras se referment sur elle, et à son tour elle me serre fort, comme si elle redoutait que je disparaisse. La blague !

— Je suis désolée, Dam, tellement désolée…

— Ma jolie, ma p’tite reine à moi, rien qu’à moi… Chut ! J’suis là, j’suis de nouveau là…

Avec douceur, je défais la pince dans ses cheveux, puis les caresse avec tendresse. Longs, soyeux… comme quand on était mômes.

— C’est… je…

— Chuuut…

Un peu déphasé par ses sanglots qui ne cessent d’augmenter, comme un énorme trop-plein qu’il était temps qu’elle évacue, je l’entraîne vers son canapé. On s’allonge, sans se lâcher, et je la berce lentement en fredonnant Love of My Life, la ballade de Queen, notre chanson à nous. Petit à petit, elle finit par s’apaiser, le corps soulevé de temps en temps par un nouveau hoquet.

— Tu m’as tellement manqué, Dam. Vous… tous… vous me manquez tellement…

Même après tant d’années ? Moi, oui, rien de plus normal, je suis un modèle unique dont on ne peut pas se passer, mais… les autres aussi ?

— Raconte-moi, Margot. S’il te plaît, j’ai besoin de comprendre…

Contre la mienne, sa poitrine frémit et un soupir nerveux vient caresser mon cou. Son corps remonte un peu, juste assez pour que nos regards se noient l’un dans l’autre. Comme autrefois.

— D’accord. Mais… tu dois me jurer sur ta guitare la plus précieuse que tu n’en parleras à personne. Ni au groupe ni à ta mère, et surtout pas à Luc.

— Euh… ma plus précieuse ? T’es rude !

Une lueur impérieuse vient éclairer ses iris d’encre.

— Jure-le.

Ne rien dire ? À personne ? Quelle cruauté !

— Je le jure.

Alors, quelques minutes plus tard, sous les ombres extérieures de la nuit, pelotonnée contre moi et son assiette de nouilles en main, Margot commence à me raconter son histoire.

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