Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 36 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 34

 

 

Luc

— Donc, tu ne me diras rien pour ta sœur ?

— Non.

— Même si j’insiste ?

Je pousse un soupir, un œil agacé vers mon téléphone mis sur haut-parleur, l’autre sur ma feuille de papier où je dessine ma mère en train de se faire bouffer par un Démogorgon.

— Même si t’insistes.

À elle de soupirer.

— Luc, elle filtre mes appels…

— Quelle bonne idée ! D’habitude, je fais pareil.

Et je me demande bien pourquoi j’ai décroché y a cinq minutes. Quel con !

— Tu es ingrat, jette-t-elle avec amertume. L’un comme l’autre, vous l’êtes. Quant à ton frère…

— Si elle te filtre, la coupé-je sans ménagement, tu penses pas qu’il y a une raison ? Elle en a peut-être ras-le-cul de te savoir constamment sur son dos.

— Sur son dos ? Tu plaisantes ? Je vous ai élevés, au contraire, avec un grand esprit d’indépendance. Dis-moi quelle mère laisserait son plus jeune fils partir vivre sa vie à seize ans comme je l’ai fait ?

Et c’est reparti pour une séance de radotage… Mais elle a raison. C’est bien la seule chose qu’aucun de nous trois n’a à lui reprocher.

— Tu crois que ç’a été facile ? continue-t-elle. Avec Damien, en plus ! Mon pire cauchemar, voilà ce que ç’a été.

— En même temps, on peut pas vraiment dire que t’as essayé de me retenir.

— Parce que je ne suis pas idiote. Plus je t’aurais dit « non », plus tu n’en aurais fait qu’à ta tête. Et finalement, même si ce n’est pas ce que j’avais imaginé pour toi et que je n’adhère pas toujours à tes choix (traduction : je n’aime ni ta carrière artistique ni tes amis), il faut bien admettre que tu as su mener ta barque.

Mes yeux dévient à côté du téléphone, sur le contrat proposé par Punk.

— Ouais. D’ailleurs, vu que tu poses la question, grincé-je avec toute l’ironie dont je suis capable, mon séjour à Dublin s’est bien passé. J’ai filé un bon coup de main à Punk Destruction, je vais faire quelques scènes avec eux aussi cet été. Y a des festivals communs avec Dark Moon.

Putain… Faut encore que j’annonce ça à Fred et sans qu’il parte en vrille. Déjà que Damien l’a eu fortement de travers… Je crois même qu’il me fait la gueule depuis quinze jours, son nombre quotidien de groscâlins est en chute libre. Il était pourtant avec moi quand j’ai dit aux gars que, pour l’heure, je préférais rester leur roue de secours.

— L’un ou l’autre, cela reste de la musique trop bruyante.

— Deux styles différents, maman. Punk tend plus vers le metal celtique et Dark Moon, c’est…

— Du bruit, avec ou sans le violon de Frédéric.

Deuxième feuille de dessin. La tête de ma mère se retrouve par terre, dans une flaque de sang. Un psy aurait sûrement beaucoup à dire… Mais j’ai pas besoin d’un psy, j’ai déjà Damien.

— Bon, vu que ma vie semble te passionner, maman, tu m’en voudras pas si je te dis bonsoir ?

Elle ne répond pas tout de suite. J’entends juste le bruit de sa respiration soudainement plus forte.

— Ne m’en veux pas, Luc, finit-elle par souffler, mais j’ai… Essaie de dire à Anna de m’appeler, d’accord ?

Anna… toujours Anna…

— Ouais. Salut.

Je raccroche, un violent goût amer dans la gorge, puis envoie un texto à ma frangine.

Aujourd’hui 17 h 03

La daronne vient de me casser les couilles. À l’occase, donne-lui des

nouvelles. Elle a pas l’habitude que tu l’ignores.

Dans le fond, je sais bien que ma mère s’inquiète sincèrement pour elle. Plus les semaines passent, plus le moral de ma sœur trépasse. La dernière FIV s’est soldée par une fausse couche, quelques jours à peine après avoir eu un test positif. La vie est une vraie chiotte parfois. D’ailleurs, quand on a un pansement à enlever, faut le faire d’un bon coup sec. Alors, je reprends mon téléphone et appelle la Suisse.

— Salut, mec…

— Tchô, boss. Tu vas ou tu vas ?

J’entends quelques notes de piano, puis reconnais le son d’un couvercle que l’on ferme.

— Je testais des mélodies, me répond Fred, mais ça donne pas grand-chose pour le moment, je vais faire une pause. Et toi ? T’as pu avancer sur la pochette ?

Je regarde les croquis sanglants de ma mère, les arrache et les chiffonne.

— Ouais, j’ai fait quelques essais, je comptais m’y mettre plus sérieusement ce soir. Mais je t’appelle pas pour ça.

Un silence. Le bruit d’une bouteille qu’on décapsule.

— Oui ? Je t’écoute. À la tienne !

Je le laisse avaler sa gorgée, pas qu’il s’étouffe quand je lui parlerai, et, après une inspiration, je me lance.

— J’ai pris le temps de la réflexion. Là-bas, comme prévu, ils m’ont proposé un contrat.

— Putain ! Je le savais ! Et ?

Son cœur doit battre fort. Il doit me maudire.

— Et… je l’ai refusé. Ma famille est et restera Dark Moon. Par contre, cet été, on aura des festivals en commun et ils m’ont proposé de les accompagner. Ça ne fera pas non plus des masses de dates, et je sais que je peux gérer. Aucun risque que nos concerts soient aux mêmes heures.

Quelques secondes passent où je n’entends rien, priant pour qu’il ne se venge pas sur ma Thunderbird restée chez lui.

— Une sorte de guest, quoi ? finit-il par demander d’une voix calme que je ne sais pas comment prendre.

— Ouais, c’est ça.

— Mais ils vont embaucher quelqu’un d’autre ?

— Non. Clive retourne en cure, soi-disant que le concert de la Saint-Patrick lui a ouvert les yeux. Alors, ils lui donnent une dernière chance, bien qu’ils n’aient pas voulu de lui pour l’enregistrement. Il le leur fera sans doute payer en définitive, mais c’est pas mes oignons. Donc, comme j’ai enregistré avec eux, l’arrangement qu’ils me proposent est légitime. Cela permettra à Clive de faire de meilleures pauses durant leur tournée. Même si je suis franchement pas sûr qu’il tienne tout l’été.

Encore un court silence.

— Sans regret ?

— Sans regret. Sincèrement. Et quand j’irai là-bas, quoi que tu en penses, je ne m’empêcherai pas de jouer avec eux s’ils me le demandent.

Je crois qu’il sourit.

— Et t’aurais tort de t’en priver. Ils font pas de la merde.

De sa part, c’est déjà un sacré compliment, faudra que je le leur transmette.

— Et pour la Suisse, tout ça ? T’as réfléchi aussi ?

Une pensée bizarre pour Margot et Arthur. Je crois que je commence à comprendre certaines choses. Des impératifs que, moi, je n’ai pas et qui m’échappaient encore il y a peu.

— Mike et toi, vous avez une famille, une vraie. Dam et moi… on est libres. Mon ras-le-bol était un coup de fatigue, un trop-plein. Peut-être qu’on devrait vendre Genève et se rapprocher de vous.

— Mi casa es su casa, vieux. Je l’ai achetée pour nous tous, je te rappelle. Votre loft vous sert juste de refuge quand vous en avez vraiment marre de ma gueule, non ?

C’est vrai. Je m’apprête à répondre, mais mon téléphone se met à vibrer avec un bip-bip.

— Merde, j’ai un double appel. On se téléphone plus tard ? Dès que j’ai fini le croquis de la pochette, je te l’envoie.

— Ça roule. Et… Luc ?

— Oui ?

— Merci.

Putain ! Ça aussi, c’est rare. Faut que je joue au loto ce soir. Mais déjà je relègue Fred dans un coin de ma tête et débloque le nouvel appel.

— Ouais ?

— Holà, mon p’tit cœur d’amour ! J’ai quasi plus de batterie, elle va s’achever avec toi.

Ah bah, finalement, il ne me fait peut-être pas autant la gueule que ça…

— Et ? Tu vas survivre ?

— Pas sûr, rigole-t-il. On va se faire une toile à l’UGC près de chez moi, tu nous rejoins ? Ce sera certainement Logan. Et après le pop-corn, on va au HD Diner.

Tentant, mais j’ai du boulot.

— Je connais déjà la fin, on me l’a racontée.

— Yeap ! C’était moi, s’esclaffe-t-il de plus belle. Allez, viens… Promis, je m’occuperai de toi aussi.

Là, c’est moi qui me marre.

— Tu me fais pas la gueule, alors ?

Deux secondes de silence.

— Ben… Oui, je l’avoue, je la faisais un peu, mais en fait… tu me manques trop et la vie est trop courte. J’t’aime, tu sais ?

— Je sais, Dam. Mais si on veut la pochette de l’album dans les temps, faut que je m’y mette.

— Et si je viens te chercher ?

— Tu louperas ta séance et tu baiseras pas ce soir.

— Alors, je t’apporte les croissants demain.

Je me laisse aller dans le fond du canapé, les yeux au plafond. Il le veut vraiment, son groscâlin de la réconciliation.

— D’ac, mais pas aux aurores. Allez, raccroche avant qu’elle canne complètement.

— De quoi ?

— Ta batterie !

Nouveau rire qui me fait dire que, quand même, il me manque aussi.

— Ah ouais, merde, c’est vrai. Et tu sais que…

Brusque silence.

Ben voilà… Elle a canné. Ce qui me laisse un peu de temps avant qu’il ne m’envoie un message. À tous les coups, dans deux heures, il prendra le téléphone d’Abby pour me dire que si je ne viens pas aux hamburgers, les hamburgers viendront à moi, et ils débarqueront dans les minutes suivantes, les bras chargés de victuailles.

En attendant de voir si je le connais aussi bien que ça, je vais chercher ma tablette graphique offerte par mes potes – entre vingt-neuf autres cadeaux – pour mes trente ans. Les premiers jours, son utilisation m’a fait un peu bizarre mais, pour des créations telles que la pochette d’un album, elle s’avère finalement un outil précieux et un gain de temps.

Je sors une bière du frigo et m’installe à la table de la cuisine. Soul to the Devil (L’âme au Diable), un titre d’album annonçant tout un programme. Ensemble, on a mis des idées en commun pour la pochette, et après, comme d’habitude, j’ai carte blanche.

J’insère une clé USB dans ma sono, Donavan nous a offert une copie des enregistrements, même si la qualité n’a rien à voir avec ce que donnera le résultat final d’ici quelques jours… semaines… J’ai arrêté le décompte avant de partir en Irlande.

Nos instruments résonnent bientôt contre mes murs, et la voix de Fred, profondément grave, joliment éraillée, vient envelopper l’appartement d’une étrange atmosphère. Paupières fermées, je prends le temps de m’imprégner, de laisser couler la musique jusque dans mes veines, mes doigts et mes pieds se déchaînant au rythme du premier morceau. Très vite, des images sombres, des dessins psychédéliques se mettent à affluer dans mon crâne. Et alors que je rouvre les yeux pour m’emparer du stylet, mon téléphone, branché sur silencieux, commence à vibrer.

Putain, Dam ! T’es pas censé être au ciné ?

Mais c’est pas le nom de Damien que je découvre sur l’écran.

En une fraction de seconde, le sang afflue plus vite dans mes veines, et dans ma tête, si pleine la minute précédente, c’est tout à coup le vide sidéral.

— Allô ?

— Salut… toi…

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