Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 23
Margot
Jamais plus ! Jamais plus je ne répondrai au téléphone un week-end où je ne suis pas d’astreinte !
Mon Dieu, j’ai cru qu’on y passerait la journée – ce qui, vu l’heure bien avancée, n’est pas entièrement faux. Avant de me rendre chez le couple à Nanterre, j’ai dû faire un détour par l’association afin de récupérer le dossier et quelques papiers explicatifs, puis, une fois là-bas, la conversation a été longue, tendue, compliquée. Finalement, après un véritable dialogue de sourds, je suis parvenue à me faire comprendre – et entendre. C’est donc plus sereines que Selma et moi avons quitté l’appartement pour retourner au bureau. J’ai rapidement rédigé un petit rapport, histoire d’en garder une trace, et maintenant j’ai les poumons en feu tant j’ai marché vite depuis le métro pour rejoindre le quartier de Damien. Dès qu’Arthur sera dans mes bras, tout ira tout de suite mieux, et demain je me fais la promesse de rattraper cette journée merdique.
Malgré mon souffle erratique qui me convainc qu’un jour il faudra peut-être songer à me remettre au sport, je grimpe les premières marches de l’immeuble de six étages deux par deux. Toujours pas d’ascenseur et mes cuisses en feu me demandent de ralentir le rythme à partir du deuxième palier. L’appart de Damien est tellement atypique – à son image – qu’à mon avis l’idée de déménager ne l’a jamais effleuré. Je vérifie une dernière fois s’il a répondu à mon SMS lui annonçant que j’arrivais enfin, mais rien. Pas même un signe me confirmant qu’il a été lu. Un peu inquiète, je force sur mes jambes pour un ultime effort, et finis par sonner à la porte. De l’autre côté du battant, je n’entends rien. Pas un son, pas une musique. Seraient-ils allés prendre l’air ?
Nouveau coup de sonnette, légèrement plus virulent, puis je tente un coup de fil. Une sonnerie se fait aussitôt entendre à travers le bois. C’est quoi, ce bordel ?
— Damien ! DAMIEN !
Je frappe contre la porte à grands coups, tout en réitérant mes appels. Quand elle s’ouvre après plus d’une longue minute, je reste estomaquée, la bouche en manque d’oxygène, les yeux courant du torse nu couvert de tatouages de Damien aux boutons de son jean grands ouverts.
— Oh… c’est toi… déjà… Holà !
— Déjà ? m’étranglé-je. Il est plus de seize heures ! J’ai essayé de te joindre par message. Qu’est-ce que… Où est Arthur ?
Je tente de jeter un œil par-dessus son épaule, il passe une main ennuyée dans ses beaux cheveux bouclés.
— Arthur… euh… ouais… Tu promets de pas t’énerver ?
S’il est possible, mes prunelles s’écarquillent davantage et, avec une force de lionne que je me connais peu, je le pousse pour entrer.
— Arthur ! C’est maman !
— Ma jolie, il est… pas là. J’allais justement partir le récupérer…
Quoi ?!!! Comment ça, « pas là » ?!!!
Le cœur au bord de la fracture, le corps frémissant d’une rage folle, je dévisage Damien avec la furieuse envie de le secouer comme un prunier pour qu’il s’explique encore plus vite – bien que son débit de paroles, en général, soit déjà hors norme.
— Où. Est. Mon. Fils ?
Il ferme sa braguette, repasse une main dans ses boucles.
— Il est…
— Margot ? It’s you ?
Surprise par cette voix surgie du passé, je lève les yeux vers la mezzanine, là où se trouve le coin chambre. Sur les premières marches en hauteur, une magnifique rouquine me contemple d’un air ahuri, aussi choquée que moi visiblement. Elle porte un tee-shirt trop grand pour elle, celui de Damien, sans aucun doute.
Ma gorge se serre.
— Salut, Abby.
— My… God…
Elle se précipite en bas de l’escalier et ses bras se referment bientôt sur moi.
— My God, répète-t-elle. Je suis tellement heureuse de te revoir. Comment c’est… comment tu… Damien ? Tu le savais ?
Ses yeux lumineux emplis de questions passent des miens à ceux de son homme, qui sautille d’un pied sur l’autre, mal à l’aise. Il a raison d’être nerveux. Lui, je vais l’étriper !
Ma voix se couvre de glace.
— Où est Arthur, Dam ?
— Qui est Arthur ? interroge Abby, les sourcils froncés et les bras à présent croisés dans une posture fermée.
— C’est mon fils. Alors ? C’est quoi, ce bordel ?
Acculé, Damien nous détaille l’une après l’autre avec une grimace, se demandant sûrement laquelle des deux risque d’être le plus en pétard, même si la réponse paraît assez évidente. Le geste lent, il récupère son téléphone posé sur le canapé.
— D’abord, il va bien, répond-il enfin en prenant le temps de consulter sa messagerie. Ah, ouais… t’as essayé de me joindre…
— Évidemment ! Je t’ai dit que je t’enverrais un message dès que je partirais de Nanterre !
— Euh… ouais… Bon, tu promets de pas t’énerver ?
— Bien sûr que non ! Qu’est-ce que tu as fait de mon fils ?
— Tu devais t’occuper de lui ? ajoute Abby, de plus en plus déconcertée.
De nouveau, le regard électrique de Damien court entre nous deux. Ses épaules finissent par s’affaisser et il baisse le menton, penaud.
— Quand tu m’as appelé, ma jolie, t’avais l’air tellement au bout de ta vie que j’ai pas pu te dire non. Mais je devais aller récupérer Abby à l’aéroport et…
— Pourquoi tu ne m’as pas laissé de message ? s’offusque cette dernière. Si tu me l’avais dit, je me serais débrouillée ! (Elle se tourne vers moi.) Il a quel âge ?
— Deux ans et demi.
— Oh… Damien !
Elle aussi lui envoie un regard de tueuse. Je pense surtout qu’elle doit être en colère de ne pas avoir été mise au courant de nos retrouvailles. Ce n’est jamais agréable de découvrir un secret que l’on nous cache, surtout lorsqu’il est tu par l’homme que l’on aime.
— Bon, ça va ! J’ai rien fait de mal ! se défend-il gauchement. D’accord, ma jolie, j’aurais dû te prévenir que je comptais partir pour l’aéroport, mais il est entre de bonnes mains, je te le jure ! Je voulais juste pas l’emmener là-bas, ça peut être le bordel. Et on est rentrés ici et on a… enfin… on… a… fini par s’endormir…
Il se fout de moi ? Il a préféré faire l’amour à sa copine plutôt que d’aller rechercher mon fils !
Je m’approche. La gifle part toute seule. Aussitôt, il porte la main à sa joue meurtrie, les traits vaincus.
— Ouais… je pense que… je l’ai méritée.
— Plus jamais je ne te confierai mon fils et plus jamais je ne veux avoir affaire à toi ! m’écrié-je, le corps fulminant. Ta mère habite toujours au même endroit ?
Il relève un visage surpris.
— Ma… ma mère ? Pourquoi ma mère ?
Au bord de la rupture mentale, j’ouvre les bras d’exaspération.
— Pour aller récupérer Arthur !
Il blêmit et, dans ma poitrine, mon rythme cardiaque s’affole davantage.
— Je… Merde, c’est vrai, j’aurais pu lui demander, mais… j’y ai même pas pensé parce qu’elle était pas au courant pour toi.
— Comment ça, pas au courant ? Tu as parlé de moi ? Tu m’avais promis de garder tout cela pour toi ! Et… nom de Dieu, Damien ! T’as confié mon fils à qui ?
Au fond de mon cœur enragé, j’ai peur de connaître la réponse. Sérieusement, il n’a pas osé faire ça ? Mais ses yeux trop expressifs le trahissent.
— Tu as… Je t’avais dit de ne pas en parler à Luc !
— Mais je lui en ai pas parlé, d’abord ! Va voir ma gratte, elle est entière ! J’ai juste… Il a… Merde, Margot, vous avez vécu des trucs, tous les deux, pourquoi il aurait pas eu le droit de savoir pour Arthur ? Mais je te jure que je lui ai rien dit d’autre !
Ma main tremble, prête à dire bonjour à son autre joue. Comment ai-je pu lui faire confiance ? C’était stupide et irresponsable !
— Va te faire foutre, Dam ! Efface mon numéro et n’essaie jamais de me revoir !
Les yeux pleins de larmes, je tourne les talons et cours vers l’entrée.
— Tu vas où ?
— Chez Luc !
— Tu sais où il habite ?
Mes doigts se posent sur la poignée. Si j’étais une super-héroïne, elle aurait fondu aussitôt rien qu’avec la force de ma colère. Je pousse un râle horripilé et lance un œil meurtrier à Damien. Plus aucune peine sur son visage ; à la place, une lueur presque… amusée. Ce mec est insupportable !
— Il a déménagé ?
— Peut-être bien. Et je te donnerai pas l’adresse, Abby non plus. Tu vas devoir accepter que je t’accompagne.
— Pas question ! Et tu as une sieste à finir. Ça m’ennuierait de t’empêcher de dormir. Donne-moi son adresse !
Il hoche négativement la tête et récupère un tee-shirt noir au pied du canapé, estampillé d’une guitare et de la mention « Power of rock never
dies 1 ».
— Je t’accompagne, t’es trop énervée, c’est mauvais pour la tension. Et à moto, on ira plus vite.
Déjà, il a enfilé son blouson, attrapé deux casques et ses clés.
— Je me dépêche, my Sweet.
Mais Abby détourne le menton, refusant son baiser. À la place, elle me serre de nouveau contre elle.
— Je n’ai pas tout compris, souffle-t-elle à mon oreille, mais je suis heureuse de voir que tu es de retour.
Je m’abstiens de lui préciser qu’elle aussi je ne la reverrai plus. Cette pensée me fait trop mal.
— Et moi, je suis toujours aussi envieuse de tes cheveux, murmuré-je plutôt.
Elle rit. Un rire clair comme du cristal qui ne fait que fissurer mon cœur davantage. Je pose un baiser furtif sur sa joue, puis rejoins Damien sans le regarder. En silence, nous descendons jusqu’au garage. Comme Luc, je constate qu’il a changé de moto. Celle-ci est bien plus grosse, et sûrement bien plus puissante. Avant de monter dessus, il m’observe quelques secondes, triste et sérieux.
— Écoute, je suis désolé. Sincèrement. J’aurais dû te le dire et…
Je le coupe d’un geste impatient.
— Emmène-moi chez Luc, c’est tout ce que je veux.
Il acquiesce sans un mot de plus, la mine défaite. Il met son casque, je l’imite, puis m’installe derrière lui une fois qu’il a allumé le moteur. Planquée ainsi dans son dos, je peux enfin laisser mes larmes couler. Des larmes chaudes, salées, amères. Des larmes de déception. Contre Dam ? Contre moi ? Je ne sais même plus à qui j’en veux vraiment. Oui, il a merdé grave. Oui, je ne suis pas près de lui pardonner. Mais je l’ai pris au dépourvu. C’est même à peine si je lui ai offert le temps de s’exprimer quand je l’ai appelé ce matin.
Il a parlé à Luc ! Il lui a confié Arthur ! Il t’a trahie sur toute la ligne !
Mais il n’a rien dit à Abby. Ni à sa mère. Et il a juré de ne rien avoir raconté d’autre à Luc. C’est moi qui l’ai mis dans une situation impossible. Damien n’a jamais aimé les mensonges, jamais je n’ai rencontré quelqu’un d’aussi franc et transparent que lui. Il a merdé, certes, mais j’ai merdé bien avant lui.
Perdue dans un tourbillon d’émotions indéfinissables, je me surprends à passer mes bras autour de la taille du rockeur et à me laisser aller contre son dos. En cet instant, c’est un groscâlin dont j’aurais besoin, et je ne connais qu’un spécialiste – hormis Arthur, bien sûr. Sous son casque noir, j’imagine Damien sourire. Me tenir ainsi, contre lui, me paraît aller de soi. Avec Luc, l’autre soir, j’ai ressenti de la gêne mais, avec Dam, tout est si naturel… Même cette dispute virulente prend soudain une autre tournure dans mon esprit tourmenté. Elle était si pleine de… vie. Et des disputes, nous en avons vécu déjà tant d’autres… Ce coup de sang, cette peur de ne pas voir Arthur, cette gifle, ces mots, cette colère… Oui, je me suis sentie vivante. Un moment de… renaissance. Et durant quelques minutes, je me rends compte que j’ai beau lui en vouloir à mort, je sais pertinemment que, malgré tout, je finirai par lui pardonner un jour. Je n’oublierai jamais, mais je pardonnerai.
Parce qu’il est lui, parce que c’est nous.
Néanmoins, cette pensée positive s’efface dès qu’il coupe le moteur au bord du canal Saint-Martin. Je me redresse et contemple l’immeuble blanc devant lequel nous nous sommes arrêtés. Dans mon ventre, la colère revient se nicher en force.
Damien, je te hais !
1 Note de Damien : Le pouvoir du rock ne meurt jamais. Yeapah !
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