Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 20 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 18

 

 

Luc

Jamais je n’aurais dû parler de la nouvelle copine d’Elsa à Damien. Maintenant, me voilà attablé devant elle, un pendule et deux jeux de cartes étalés sous les yeux – quand ces derniers ne remontent pas sur le décolleté plongeant d’Anat.

En ce qui concerne ses petites amies ou ses coups d’un soir, Elsa a toujours eu un goût certain, mais là… elle a tapé fort avec son Égyptienne aux courbes parfaites volées à Jennifer Lopez. Sans parler de son regard vairon, aussi lumineux qu’hypnotisant, souligné d’un simple trait de khôl.

— En toi, Luc. Concentre-toi sur toi-même.

— Hein ? Ah… ouais…

Sa voix veloutée, légèrement rauque, finit de parachever cette sublime créature issue d’un autre monde.

Mes yeux reviennent sur le dos des cartes et tentent d’ignorer Dam et Elsa en train de blablater dehors devant un café, profitant des derniers rayons d’un très pâle soleil parisien. J’en reprendrais bien aussi, du café, arrosé d’une clope et d’un bon morceau d’Iron Maiden.

— Tu n’es pas avec moi, me houspille gentiment Anat. Je dois pouvoir me connecter à toi, et pour ça, tu dois te concentrer sur toi, tes ressentis. Fais le vide et ne songe qu’à la question que tu souhaites me poser.

Ben, oui… Facile !

— Désolé, je repensais à la journée. On a eu un shooting qui a un peu duré.

— Oui, Elsa me l’a dit. Elle me parle beaucoup de vous. En fait, je crois qu’il ne se passe pas un jour sans que l’un de vous soit mentionné. Bien sûr, je vous connaissais déjà, enfin, votre musique, même si je suis plus branchée hip-hop et électro.

Je retiens un grincement. Bon, finalement, elle est loin d’être parfaite, miss Égypte, et cela m’aide à sortir de mes fantasmes et à poser mon esprit sur ces putains de cartes.

Quelle connerie !

Une question ? Mais j’en ai des tas, des questions, seulement je ne sais pas les formuler. Et comment des cartes pourraient-elles me répondre ?

— Voyons… On va faire autrement. Ferme les yeux.

Regard sceptique de ma part, mais elle m’encourage d’un coup de tête, alors j’obéis. Je l’entends ensuite ramasser les cartes, les mélanger. Ses trois bracelets d’or tintent sur ses poignets, comme des clochettes soudainement animées.

— Bien. Maintenant, imagine un lieu où tu te sens bien, en sécurité. Qu’il existe ou pas, peu importe.

La maison du Finistère… le salon… un feu de cheminée… ma basse qui résonne entre mes doigts.

— Tu y es ? Parfait. Maintenant, laisse l’atmosphère autour de toi t’envelopper. Tu es dans un cocon, à l’abri.

Sa belle voix calme devient envoûtante, elle lèche mes cordes, se mêle agréablement à mon son, un rythme doux parfait pour les soirées d’hiver.

— Tu penses au présent. À ce que tu as, ce qui te rend heureux.

Autour de moi, des toiles apparaissent. Des dessins achevés ou en cours. Les silhouettes de mes potes aussi. Et le reste de mes instruments. Dans mes oreilles, j’entends mon pouls, étrangement calme et régulier. Mes doigts suivent son rythme sur mes cuisses pendant que, dans ma tête, ma basse invente un riff à hauteur de mes battements de cœur.

— Pose ta question. Celle qui te vient.

Le mélange des cartes, encore, plus vif.

— Est-ce que… est-ce que ça vaut le coup de vouloir m’investir davantage dans le dessin, ou s’agit-il juste d’une perte de temps ?

— Tu es un artiste, Luc, sensible au monde dans lequel tu évolues…

Elle se fout de moi ? Moi aussi, ça, j’aurais pu le dire.

— … mais pas uniquement à ce monde. Seulement, tu refuses ce don qui t’a été offert, parce que tu ne t’en crois pas digne. Un don de clairvoyance. Tu sais voir ce que les autres ne voient pas. La beauté dans la laideur, la cruauté dans un sourire, la bienveillance dans une larme. Et tu sais les reproduire, tu sais toucher les âmes et leurs émotions. Tu dois apprendre à croire en tes qualités et en tes talents. Fais-toi confiance, et tu auras le succès mérité.

Les cartes continuent à faire du bruit, aussi fort qu’une tong sur du carrelage.

— Quelqu’un veille sur toi en permanence. Elle te guide et te guidera, quelles que soient tes décisions. Ta grand-mère.

Mon pouls s’accélère, un voile froid tombe sur mes épaules.

— Elle est partie, n’est-ce pas ? Il y a plusieurs années déjà.

— Oui.

Je ne reconnais pas ma voix dans ce faible filet. Pourquoi, dès qu’on parle de Babou, je me retrouve aussi désarçonné qu’un môme ?

— Partie, mais toujours là, près de toi. Elle aime que tu lui parles, elle est constamment à ton écoute…

Le voile me brûle à présent. Chaque mot supplémentaire d’Anat s’infiltre dans mon cœur comme une pince en fer chauffée à blanc. Elle les greffe, les enfonce, les maintient.

— … et elle te dit « merci » pour tout ce que tu as fait pour elle de son vivant. Elle s’excuse de ne pas avoir toujours été réceptive et présente, mais sache que tu as toute sa gratitude. Elle…

— Ça suffit ! STOP !

Je rouvre les yeux. Sur mes cuisses, mes mains tremblent. Dans mon dos, une ligne de sueur s’écoule le long de ma colonne vertébrale, et, entre Anat et moi, plusieurs cartes sont alignées, leur face dévoilée.

— Ce sont celles qui sont sorties. Les trois, là, les mots de ta grand-mère. Et celle-ci, celle que tu n’as pas voulu entendre.

Elle la pose devant moi, face cachée. Dans mes oreilles à présent, cela bourdonne trop fort, comme un mauvais acouphène. Incapable de détacher mes yeux de la carte, je laisse mes doigts fébriles glisser dessus et la retourner.

— Elle a dit encore que le passé était ta réponse au présent.

L’index d’Anat effleure l’image sur la carte : la main d’un enfant, paume ouverte.

— Tu veux quand même entendre son ultime conseil ?

Sur moi, je sens la chaleur ardente de ses prunelles félines. Je n’ai pas besoin de les voir pour deviner la flamme vivace qui danse en leur centre. D’Anat se dégage une aura qui n’existait pas encore avant ce tirage délirant. Je perçois une puissance nous envelopper, nous lier malgré moi. Une force mystérieuse vient me murmurer des mots indistincts, ne faisant qu’accroître la musique trop vibrante dans ma poitrine.

Le regard irrémédiablement attiré par cette fichue carte, j’aimerais juste fermer mes oreilles, me lever, me barrer. Mais la force me retient, cloué par terre sur ce foutu coussin. Alors, vaincu par cette énergie flippante venue d’ailleurs, je hoche la tête.

Lentement, Anat pousse un peu plus la carte vers moi et sa voix impérieuse fond bientôt dans mes entrailles, presque comme un avertissement implacable.

— Protège l’enfant, et ton cœur connaîtra la seule réponse qui compte vraiment.

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