Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 33 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 31

 

Margot

Je ne suis qu’une girouette !

Incapable de me tenir à mes décisions, j’ai préféré suivre mon cœur à ma raison et, après un après-midi en studio, j’ai accompagné le groupe chez Mike et Flavia, qui, eux, en revanche, ont bien déménagé dans le XIIe, à côté du parc de Bercy.

Arthur et Malone naviguent entre la chambre de ce dernier et l’apéro dînatoire dans le salon pendant que le petit Danny dort contre Fred et que Flavia met sa fille dans les bras de son homme, avec un baiser sur la partition tatouée dans son cou.

— Tiens… C’est ton tour, mio amore. Parler musique ne devrait pas t’empêcher d’aller la changer.

Et avant qu’il ne proteste, elle s’empresse de nous rejoindre vers le bar américain séparant les deux espaces. Par nous, j’entends Elsa, Alice, Abby et moi, agglutinées autour d’un grand bol de chips sauvé de justesse de la voracité des enfants et des mecs.

— Leur album, leur album, leur album… Et dire que certaines fantasment sur eux ! ironise Flavia, les yeux levés au ciel. Vingt-quatre heures dans leur vie, et elles jetteraient l’éponge direct.

— Vingt-quatre ? rigole Abby, un œil attendri fixé sur Damien, qui vient de renverser son verre dans un élan expressif de la main. Je ne leur en donne pas la moitié avec le mien.

Il est vrai que, des quatre, Damien est le plus vif, avec son esprit fonctionnant à deux mille à l’heure. Alors qu’il est hors norme pour beaucoup, Abby, elle, a su dès la première seconde comprendre son cœur, son âme, et l’aimer à sa juste valeur, sans jamais le juger ni chercher à le changer.

— Vous parlez de quoi, les filles ? nous demande-t-il justement en venant récupérer une éponge.

— Oh, je leur disais simplement que… I love you, my Sweet.

Dans un sourire, Abby le tire par le col pour plaquer ses lèvres sur les siennes, avant de le raccompagner vers le canapé.

— Ils sont toujours aussi beaux tous les deux, remarqué-je à voix basse.

— Oui, c’est vrai, confirme Elsa, leur histoire leur va bien.

— Et la tienne ? intervient la jolie Alice d’un air intéressé. Des nouvelles d’Anat ?

Une étincelle traverse aussitôt les iris noisette d’Elsa.

— Oui, elle fait une escale à Singapour, et, à son retour, elle aura quelques jours à récupérer. (Son regard coule vers Luc.) Je crois qu’il est soulagé de ne pas la voir ce soir.

Elle éclate de rire et nous raconte que sa petite amie a tiré les cartes à ce dernier quelques semaines plus tôt. Un tirage qui a semblé l’avoir fortement ébranlé.

— Pour un mec plutôt rationnel, c’est sûr qu’il est sorti de sa zone de confort, constaté-je avec un naturel étonnant. Enfin… je veux dire… en tout cas, à l’époque, il l’était.

Flavia passe une main dans mon dos.

— Il l’est toujours, quand la folie de Damien ne l’atteint pas, bien sûr. L’un le feu, l’autre la glace. Oh, ma belle, qu’est-ce que tu nous as manqué !

D’un mouvement, elle m’amène contre elle et je l’enlace moi aussi. J’aurais tant de choses à leur raconter, d’émotions à leur avouer, mais, à la place, je scrute discrètement Luc à mon tour.

— J’imagine que Vivian O’Connor fait partie de la bande, maintenant ?

Mon ton, par malheur, n’est pas aussi neutre que je le souhaiterais, je n’ai cependant pas pu me retenir de poser cette fichue question. Question qui, visiblement, jette un léger froid.

— Non, pas vraiment, répond Flavia après un regard entendu avec les autres.

Elle récupère une bouteille de rouge, remplit nos verres quasiment vides, puis, d’un geste du menton, nous fait comprendre de la suivre un peu plus loin, vers une alcôve servant de bibliothèque.

Une fois que nous sommes toutes confortablement installées entre canapé et fauteuils, elle reprend après une gorgée de vin :

— On va éviter que Damien écoute, ça va encore le faire monter dans les tours. Aucun de nous n’apprécie Vivian, mais, lui, c’est pire que tout.

— Oh… Aucun de vous ? Carrément ?

Elsa et Alice hochent la tête.

— Disons qu’elle a beaucoup de qualités, mais cela ne compense pas les défauts, continue Flavia. On pensait que Luc s’en lasserait vite, seulement elle est plus tenace qu’un pitbull.

— C’est quoi le problème ? En photo, elle a l’air… parfaite.

Un petit rire mordant s’échappe d’Elsa.

— Physiquement, elle l’est. Une classe hallucinante. Tu nous as bien regardées, nous ? (Elle désigne le trou à son jean et la coupe de cheveux follement rock’n’roll de Flavia.) À ses yeux, nous sommes tout ce que la haute couture n’est pas. Et tout ce qui n’est pas haute couture ne mérite pas son intérêt.

— Elle en est vexante, renchérit Alice. Même quand tu discutes avec elle de tout et de rien, tu sens son regard aiguisé détailler chacun de tes vêtements, de tes accessoires, et tu sais qu’elle t’enferme irrémédiablement dans une case.

Pourtant, à mes yeux, elles sont toutes trois à la pointe de la mode, chacune avec sa personnalité propre.

— Mais… qu’est-ce que Luc lui trouve alors ? Et elle ? Ils ont l’air quand même… très différents.

— Les opposés s’attirent ? raille Elsa. Pour son image à elle, si classieuse, je suppose qu’il fait bon de se tenir à côté d’un homme si différent d’elle, ça lui donne une touche plus fun et plus rock’n’roll. Depuis toi, il ne s’est jamais vraiment posé dans ses relations amoureuses. Je ne suis même pas sûre qu’on puisse dire qu’il l’a été, amoureux. Vivian est un plat gastronomique parmi tous ses casse-croûte.

Sans doute que les derniers mots d’Elsa ne devraient pas m’atteindre, pourtant je ressens une lance affûtée s’enfoncer dans ma poitrine.

— Mais un plat qui le tient par les couilles à cause de Punk Destruction, gronde Flavia.

— Le groupe irlandais ? Il m’en a un peu parlé. Enfin… très, très vaguement.

— De ce que je sais par Mickaël, leur leader est le cousin de Vivian ; leur manager, un de ses ex ; et, ce que beaucoup ignorent, elle a des parts dans la maison de disque et leur a prêté des fonds pour monter leur label. Autrement dit, elle veut tout faire pour leur donner une chance de percer, et ainsi récupérer ses ronds et faire des profits. Mais le groupe part en sucette à cause de leur bassiste et de ses problèmes de drogue, alors elle a jeté son dévolu sur Luc. Charismatique, clean, surdoué sur ses cordes, plutôt canon, un carnet d’adresses fourni… Ils gagneraient largement au change.

— Tu veux dire que… il pourrait lâcher Dark Moon pour eux ? Sous la pression de Vivian ?

— Oui, soupire profondément Alice. Sujet hautement sensible entre Fred et lui.

— Sans compter Damien, précise Elsa. Il lui voue une haine viscérale. Personne ne doit faire de mal à son p’tit cœur, et surtout pas chercher à les séparer. Je crois qu’il supporterait encore moins l’idée que Luc parte vivre à Dublin plutôt qu’il quitte Dark Moon.

Dark Moon sans Luc ? Inimaginable !

— Mais… il va faire quoi ?

Flavia hausse les épaules, l’air dépité.

— On l’ignore. Tu te rappelles comment est Luc, non ? Silencieux et indéchiffrable, et les années n’ont rien changé. Mais… ça le ronge. Il n’est pas bien, on le voit. Et ça bouffe le groupe comme une gangrène.

— Ils en ont pas discuté ?

— Un peu, répond Elsa, mais ils savent sûrement que cela risque de péter fort le jour où ils se poseront vraiment pour une discussion franche, alors ils repoussent. Fred est papa depuis peu, il y a l’album, les festivals cet été… Bref, ils ont toujours une excuse pour croire que c’est mieux d’attendre, même si, Alice et moi, on soutient à Fred que le plus tôt sera le mieux.

Cette dernière approuve d’un vigoureux hochement de tête. Je me tourne vers elle.

— Mais Fred est… Enfin, il a toujours été très cash, non ?

— Oui, seulement c’est la première fois qu’ils sont aussi proches de la rupture. Il ne le dit pas, mais je sais bien que ça lui fait peur. Il redoute que dire la vérité fasse réellement fuir Luc, et… il ne veut pas le perdre. Et ce n’est pas qu’une question de musique, cela va au-delà.

— En plus, si Luc se barre, déclare gravement Elsa, Damien va péter les plombs, pas sûre que Dark Moon y survive.

Choquée par ces révélations, je tourne un œil vers le salon. Assis au bord du canapé, à côté de Mike revenu de la chambre de sa puce, je distingue Luc, attentif à son meilleur ami dont j’entends la voix.

Une part de moi lui en veut un peu d’apprendre cette catastrophe par les filles. Je lui ai confié ma vie, je lui ai tout raconté à cœur ouvert, et lui, une fois de plus, a fait l’autruche.

Le vin me remonte à la gorge.

Luc ne va pas bien et je n’ai rien su voir, trop engluée dans mes propres problèmes. Pourtant, j’aurais dû me rappeler ses silences éloquents ou sa manière subtile de changer de sujet dès qu’il se sent en danger. Mais, dans le fond, qui suis-je aujourd’hui pour oser lui reprocher quoi que ce soit ? Pour oser vouloir gratter le vernis de sa carapace si épaisse. Pour oser vouloir revenir dans sa vie, du moins en partie...

* * *

« Un plat gastronomique parmi tous ses casse-croûte… une gangrène… pas sûre que Dark Moon y survive… »

Ces paroles ne cessent de me hanter alors que Mike me ramène à Pantin en voiture. Je n’ai même pas pu protester une seconde. Sa proposition purement amicale, cependant, m’a touchée et je suis restée estomaquée quand Luc a déclaré se joindre à nous en soulevant Arthur, endormi près de moi sur le canapé. Enveloppé dans un plaid de Flavia avec son Bourriquet, il continue à dormir contre lui, sur le siège arrière, indifférent au trajet. Plus on s’approche des Quatre-Chemins, ancien faubourg industriel devenu l’un des quartiers les plus vivants de la ville, plus mon cœur bat fort. J’ai menti à Luc la première fois, il le sait, alors, ce soir, je n’ai d’autre choix que d’indiquer la bonne adresse.

— Tu m’attends ? s’avise Luc auprès du batteur avant de sortir avec Arthur.

— Non, non, ma poule, je me barre direct, plaisante ce dernier. Allez, prenez votre temps… Je vais m’en griller une en t’attendant.

La présence de Luc dans mon dos me rend nerveuse. Bien trop, mais Arthur est si paisible que je ne veux pas prendre le risque de le faire passer de ses bras aux miens, encombrés en plus avec son sac de change et mon sac à main.

— Je suis… désolée pour la dernière fois, murmuré-je un peu penaude tandis que l’ascenseur s’ébranle.

— De quoi ? Quelle dernière fois ?

— L’immeuble, mon adresse. T’avoir menti.

Son regard pénétrant me brûle, même sans le contempler.

— Je sais pourquoi tu l’as fait. Je t’en veux pas.

Toujours incapable de l’affronter, je préfère poser mes yeux sur mon fils, m’obligeant à ne pas respirer l’odeur agréable du parfum de Luc qui s’est répandue dans la cabine.

— Il est pas trop lourd ?

— Non, t’inquiète. Un petit sac de plumes.

Il abaisse son menton vers lui, un discret sourire énigmatique aux lèvres. Un peu fébrile, je sors de l’ascenseur d’un pas vacillant, et c’est la main tremblante que j’introduis la clé dans ma serrure. Luc va pénétrer chez moi ! Mon minuscule deux-pièces qui va lui paraître sans doute bien risible.

La gorge nouée par l’appréhension, j’allume, lui indique la chambre. Délicatement, il ouvre la couette et installe Arthur sur le lit, puis je m’occupe de dévêtir mon fils et de lui enfiler une couche. Quand je retire avec précaution le pull, il râle un peu, mais ne se réveille pas pour autant.

— Voilà… Plus qu’à espérer que Morphée le retiendra jusqu’au matin, souris-je après avoir déposé un baiser sur son front.

Nous sortons de la chambre à pas de loup.

— Comme tu peux le constater, ce n’est pas un palace, mais on y est bien, me sens-je obligée d’anticiper alors qu’il balaie déjà l’espace d’un regard neutre.

Beaucoup moins expansif que Damien, cela ne veut pas dire qu’il n’en pense pas moins pour autant. Au contraire.

C’est étrange de le voir là, si grand qu’il m’en cache la lumière des spots. Cette image a tout de l’irréel, pourtant elle est bien vraie.

— Je te proposerais bien un dernier verre, mais…

— Ouais, Mike m’attend.

Pourquoi en ressens-je une pernicieuse petite déception ? Toutefois, je ne la dévoile pas et l’enfouis bien précieusement derrière un sourire sincère.

— Merci pour Arthur. Je crois qu’il s’en souviendra longtemps. Vous allez vraiment utiliser ce qu’ils ont enregistré ?

Il se rapproche d’un pas.

— J’en sais rien. On va retravailler la piste et on verra ce que ça donne.

— En tout cas, les extraits que vous m’avez fait écouter promettent un sacré truc. Plus… metal…

Il sourit, joue avec son piercing sur sa langue.

— C’est encore plus pointu que ce mot mais, ouais, on peut dire ça.

Il suffirait d’une simple question pour qu’il s’étale un peu, mais, bien que je me surprenne à vouloir le garder auprès de moi encore quelques minutes, je me fais raisonnable. Mike est déjà bien gentil de m’avoir raccompagnée, pas la peine de le faire poireauter davantage en bas.

— Ne le fais pas attendre plus. Peut-être que tu me raconteras… une autre fois ?

— Peut-être… une autre fois.

Sa haute silhouette se penche vers ma joue, l’effleure d’un baiser. Puis la porte de l’appart s’ouvre et se referme, me laissant esseulée dans l’entrée, l’esprit encore plein des émotions fortes de la journée, les rétines gravées de ma dernière vision, sublime mais proscrite : le cul parfait de Luc moulé dans son denim.

Mon Dieu, Margot ! Redescends sur terre et va te coucher ! T’es pathétique !

 

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