Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 51
Luc
— Vivian ? Qu’est-ce que tu fais là ?
La puissance de ma gueule de bois vient d’augmenter encore d’un cran. Nuit torride mais trop courte, et je n’aurai même pas le temps de remettre le couvert pour soigner mon mal de crâne avant que le taxi ne vienne me récupérer. Départ pour Dubrovnik depuis Roissy en milieu d’après-midi, et Serge m’a bien précisé hier soir qu’anniversaire ou pas je n’avais pas intérêt à manquer l’avion. Foutu manager rabat-joie !
— Happy birthday, my lucky man.
— C’était hier.
— Certes, mais je me suis dit que tu devais être très occupé. Tu permets ? C’est lourd.
Moulée à la perfection dans une petite robe blanche, Vivian pose un baiser sur ma joue pas rasée et me passe devant, les mains chargées d’un paquet ressemblant à une toile. Ses talons claquent avec élégance sur mon parquet – histoire de se rappeler au bon plaisir de mes voisins – jusqu’au salon où attend Margot, assise sur le canapé, les cheveux coiffés en vrac, vêtue de l’un de mes tee-shirts, un thé chaud dans la main.
Putain… Pourquoi aujourd’hui ?
Leur hostilité silencieuse est à la hauteur de la chaleur dehors : déjà infernale.
— Moi qui espérais pour toi que ta nuit serait merveilleuse…
— Merveilleuse et parfaite, oui, elle l’a été, la coupe Margot avec un sourire aussi glacé que le sont ses yeux.
Tel un miroir, Vivian lui retourne le même, avec cette petite touche cruelle en plus dont elle seule a le secret.
— Profite tant que ça dure, darling, tu connais cet homme comme moi. J’ai fait mes recherches, tu sais. Ton visage me disait quelque chose. Quelle est cette expression déjà chez vous, les Français ? Ah oui… « Faire du neuf avec du vieux », mais si cela vous convient…
— T’es venue pour casser du sucre ? grincé-je. Je te préviens, j’ai pas encore bu assez de café pour supporter tes humeurs de reine des chieuses.
Elle lève ses mains en l’air.
— Au temps pour moi. Désolée, je m’étais promis d’être correcte. Après tout, j’ai envie que nous restions en bons termes et je suis venue pour ça.
À la moue peu convaincue de Margot, je devine qu’elle non plus ne croit pas un mot de ce discours à l’étrange bienveillance soudaine, mais j’ai pas envie de relancer les agressivités mal placées.
— Pour la sortie de votre album, je peux vous réserver un article de dernière minute dans le numéro d’octobre. C’est d’ailleurs en négociation aujourd’hui avec votre manager. Vu le résultat de ta séance photo à toi, cela promet un fantastique moment. Tu veux voir ?
Elle ouvre son sac Valentino pour en tirer le prochain numéro de Soul, dont je domine la couverture. Ravie de son effet, elle le donne d’abord à Margot, puis me désigne d’un clignement de cils la toile protégée de papier kraft.
Dessous, un portrait de moi, version XXL.
— Cadeau pour ton ego, susurre-t-elle à mon oreille, les mains posées sur mon épaule. Les artistes n’en ont jamais assez, de l’ego. Je trouve que c’est la plus belle photo de la session. Tu sublimes tellement l’objectif… Cette nonchalance, cette sorte de je-m’en-foutisme rebelle accentuée par ces petites touches rock à travers tes cheveux lâchés et tes quelques bijoux. Un pantalon simple mais parfait pour tes formes masculines, une chemise blanche ouverte, et ton sex-appeal qui fait tout le reste du travail. Tu as été du pain bénit pour la marque et pour le photographe.
De son côté, Margot tourne les pages, comme ensorcelée.
— C’est vrai qu’elles sont… Tu es si beau… Celle-ci surtout est…
Ses mots meurent dans sa bouche alors qu’elle oriente le magazine vers nous. La photo qui vient de faire pétiller ses grands yeux noirs n’est autre que celle agrandie par Vivian.
— Ah ! Voilà une excellente réaction à chaud ! s’exclame cette dernière. Lectrice lambda envoûtée par ce mâle à la beauté brute. Et crois-moi, les femmes ne seront pas les seules à succomber. Je sens que ce numéro va être le plus feuilleté de l’année. Et c’est à toi que je le dois.
— Au photographe plutôt…
— Non, Luc. Nos lecteurs se fichent de qui prend les photos, ils ne retiennent que le modèle. Et pour le coup, ils auront entièrement raison. D’ailleurs, tu risques d’être invité sur le podium par les stylistes en personne lors de leur prochaine collection. Te voilà prévenu.
Son clin d’œil, à la fois complice et charmeur, prouve clairement qu’elle n’a rien perdu de sa légendaire assurance ni de ses ineffables envies de séduction. Vivian reste une femme fatale, et personne ne pourra lui enlever ça.
— Bien… Mon chauffeur m’attend, ainsi qu’une longue journée. J’aurais pu te le faire livrer hier, mais je n’aurais pas eu le plaisir de te voir.
Son regard ambré me déguste sans pudeur, avant qu’elle ne se penche vers le bas de ma joue pour un baiser délicat. Elle n’a jamais eu peur de rien, un côté que j’ai toujours apprécié chez elle.
— À bientôt, Luc. Mademoiselle Chevallier…
Elle salue Margot d’un coup de tête appuyé, puis me fait comprendre de rester avec cette dernière. Bientôt, la porte d’entrée claque et seuls les notes fortes de son parfum, le cadre et le magazine prouvent qu’elle est bel et bien passée ici, laissant visiblement à Margot un goût amer.
— Tu vas pas me ressortir la comparaison de véhicules ? la prévins-je avec un sourire amusé.
Mais ce sourire n’appelle pas le sien. Elle reste de marbre, les yeux baissés sur le papier glacé dans ses mains.
— Nous sommes si différentes… Je n’arrive pas à comprendre. Le jour et la nuit, Luc. Elle, si… classe, aérienne, sûre d’elle. Libre. Comment tu peux…
— Libre ? la coupé-je, sourcils froncés. Cette gonzesse est mariée à son boulot. Et tu vois ? Tu reviens dessus. J’ai pas été assez clair ? Je n’ai plus envie de toute cette superficialité. C’est compliqué à comprendre ?
— Jusqu’au jour où tu te réveilleras. L’ordinaire contre l’extraordinaire ? Laisse-moi rire. Même ça, ça veut tout dire.
La mine dégoûtée, résignée, elle fait glisser ses divines prunelles de la photo grand format au petit cadre qu’elle m’a offert la veille, posé pour l’heure sur ma table de salon. Un portrait de Babou, elle et moi, qu’elle avait précieusement gardé et dont je ne me souvenais plus. Ce cadeau, elle me l’a donné quelques heures plus tôt, dans l’intimité de ma chambre, son corps nu contre le mien. Un vrai trésor pour mon cœur et mes yeux.
— T’as fini de raconter des conneries ? Compare ce qui est comparable. Vivian fait toujours tout dans l’excès. Elle est comme ça et rien de ce qu’elle offre n’est gratuit. Toi, ton cadeau, il vient du cœur, et y a que moi pour comprendre tout ce qu’il représente.
Sans parler du dessin que m’a fait Arthur, lui et moi en train de jouer de la basse à un dinosaure pour éviter qu’il nous mange.
Quant à ma mère… Les plus beaux mots qu’elle m’ait jamais offerts et que j’aurais dû enregistrer, tant ils me paraissent encore irréels.
Des cadeaux simples, mais si vrais et humains. De la part de ma mère, humain sonne comme une ironie. Mais, après tout, mon père, lui, ne m’a même pas envoyé un texto. Connard fini !
Margot a si peu confiance en elle, ou peut-être est-ce encore en moi. Pourtant, j’arrête pas de lui dire à quel point elle est belle, à quel point elle me fait du bien et rééquilibre ma vie, comme si avant je me promenais dans un rêve éveillé, auquel elle a su apporter la petite part de réalité qu’il manquait.
Je m’assois à côté d’elle, enlace ses doigts.
— On n’est pas bien, toi et moi ? On n’a pas réussi à trouver un équilibre ?
— Si, mais on sait pertinemment qu’il reste fragile. Ce n’est qu’un début, et c’est toujours merveilleux les débuts.
OK, elle a décidé d’être négative. Merci, Vivian ! Putain ! La journée avait pourtant si bien commencé…
— Tu veux savoir ce qui me fait peur dans le fond ?
Je la regarde comme si la réponse à sa question pouvait se retrouver dans le fond des deux abysses en train de me contempler.
— Dis-moi…
— Que tu te fourvoies. Tu t’es rapproché de moi après avoir gardé Arthur la première fois. Il t’a touché, je le sais, et vous êtes beaux tous les deux. Avec lui, tu ne fais jamais semblant de rien…
Semblant de rien ?
Sourcils en V, j’ouvre la bouche, piqué au vif, prêt à répliquer, mais elle pose son index sur mes lèvres.
— Tu ne calcules rien, tu prends et tu donnes. Et si tu avais simplement peur de perdre ça ? De le perdre… lui.
— C’est toi que j’ai peur de perdre quand tu parles comme ça. T’as pété un câble ? Ou croire que tu pourrais oublier le passé n’était qu’une illusion ?
Elle recule.
— Oublier ? Ni toi ni moi ne pourrons oublier. Je t’ai pardonné, oui, mais oublier… Ne me demande pas l’impossible. Encore moins quand des femmes avec une prestance telle que celle de Vivian te tournent autour comme ça.
— Donc, en résumé, t’as aucune confiance en moi ?
Moi aussi, j’ai reculé, frappé par une vérité dont je me serais bien passé à quelques heures de repartir loin d’elle.
Elle ferme un bref instant les paupières, soupire, pose sa paume délicate sur le dos de ma main.
— J’aimerais te faire confiance, sincèrement, mais… j’ai besoin de temps.
— De preuves, plutôt, raillé-je.
— Luc, j’aime être avec toi. J’aime cette chance qu’on se redonne et je veux tout faire pour qu’on soit bien. Toi, moi… Arthur. Tu veux bien m’offrir le temps pour ça ?
Comme si je pouvais dire non. Mais le temps sera-t-il suffisant ? Comment lui prouver qu’elle peut me faire confiance ? Que je ne joue pas ? Que je ne joue plus ?
À défaut de réponses concrètes, je hoche la tête. Elle a toujours été plus mature que moi. À sa place, j’aurais peut-être déjà claqué la porte à la première pique matinale de Vivian.
— Embrasse-moi.
La main sur sa nuque, je m’exécute, offrant à sa langue au goût de vanille le parfum café de la mienne. Les cellules de mon corps se réveillent petit à petit ; dans mon jean, la chaleur se répand à mesure que grimpe mon envie d’elle mais, pour l’heure, ce sont juste nos langues qui s’apprennent, s’imprègnent et font l’amour. On peut transmettre tant de choses dans un baiser, comme en cet instant.
Fais-moi confiance, Margot, ne m’oublie pas, crois en nous, en moi. Aime-moi.
Reprenant son souffle, elle pose son front contre le mien.
— Tu vas me manquer.
— C’est que jusqu’au week-end prochain. Ça va passer vite. Et après…
Ses doigts caressent ma joue, son sourire si plein de vérité vient égratigner mon cœur.
— Et après, je deviendrai ta groupie numéro un pendant trois semaines, rigole-t-elle. Mais, d’ici là, tu vas me manquer quand même, Luc Gauthier. Tu veux me raccompagner pour dire au revoir à Arthur ?
— Ouais, je viens avec toi.
Alors, sans plus trop tarder parce que le temps n’est qu’une charogne qui passe trop vite, on finit de se préparer avant de récupérer mes casques de moto et de sortir ensemble de l’appart. Pendant qu’elle va appeler l’ascenseur, je ferme la porte à clé, repassant dans ma tête tout ce que je dois encore faire avant que le taxi n’arrive. Mon esprit commence déjà à s’envoler vers les Balkans, une façon à moi d’éviter de penser à ce que je ressens à cette minute, tandis que Margot se retourne pour me sourire et que les restes du parfum de Vivian dans le couloir viennent me chatouiller les narines, aussi insidieux que l’étreinte d’un serpent.
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