Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 24 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 22

 

Luc

DRING ! DRING !

J’émerge dans un râle, cherche mon téléphone d’une main molle. Putain ! On peut jamais me laisser pioncer tranquille ?

Bientôt midi, d’accord, mais j’ai bossé jusqu’à trois heures du mat. Demain, on repart en Suisse, une semaine de répétitions intensives prévue avant de rejoindre le studio d’enregistrement de Montreuil, et, sans se mentir, on n’est pas prêts du tout. Le problème : plus on débarque en studio sans savoir clairement où l’on va, plus les séances d’enregistrement demandent du temps, et plus Serge gueule. Bon, ce dernier point, on a l’habitude, c’est même l’un de nos credo de vie ; à force, cependant, ça devient épuisant. Et puis, surtout, nul besoin d’ajouter des tensions.

DRING ! DRING !

Ouais, ouais ! Ta gueule, la sonnette ! J’arrive !

Toujours en jurant, je me force à me lever, enfile un boxer et descends sans me presser. S’il s’agit d’un voisin, il va être bien reçu. Mais c’est pas un voisin.

— Dam ? Qu’est-ce que tu…

— Ah ! Quand même ! Tiens-moi ça. Bordel, où j’ai mis mes clés ? Heureusement, j’ai croisé un type en bas…

Il me file un grand sac bien rempli, puis fouille ses poches avec frénésie.

— Ah ! Les voilà ! P’tain, je me suis fait peur. Bon, p’tit cœur, l’heure est grave. Tu peux me rendre un service ? T’es tout seul, hein ?

Ce mec me tuera. J’ai même pas encore bu mon premier café que lui est déjà plus chargé qu’une pile.

— Ouais, je suis seul, pourquoi ? Tu veux pas ent… Putain, c’est quoi, ça ?

Il s’est décalé. Derrière lui, je découvre un môme pas plus haut que mes jambes avec une peluche dans les bras. Au vu de ses grands yeux semblables à ceux de sa mère, je capte direct. Non mais… il se fout de ma gueule, là ?

— Arthur, Luc. Luc, Arthur. Je te la fais courte : Margot était dans la merde, une urgence à son boulot. Elle est partie pour Nanterre.

— Elle bosse à Nanterre ?

— Nan, c’est… On s’en branle. Bref, elle m’a appelé et, moi, j’ai pas pu lui dire non. Elle m’a dit qu’elle essaierait de régler le problème au plus vite, juste quelques heures, mais, moi, je dois aller récupérer Abby à l’aéroport, alors… Tu peux le garder un peu ? Je passe le reprendre après.

J’ouvre la bouche, la referme, fais aller mes yeux de l’un à l’autre sans savoir quoi dire. Bordel ! Il fait chier avant même que mon sang ne soit rempli de caféine !

Le petit, lui, reste de marbre, ses opales d’onyx irrémédiablement fixées sur moi.

— Tu te fous vraiment de ma gueule, finis-je par grincer. Depuis le temps, elle peut pas se démerder toute seule, ta gonzesse ? Elle connaît le chemin, non ? Et puis, même… Pourquoi tu peux pas l’emmener ?

— À l’aéroport un samedi ? Pour qu’un fouille-merde traîne dans les couloirs et que les ragots sur la Toile se déchaînent d’ici la fin de journée ? « Le fils caché de Damien Laury ! » Non mais, t’imagines ? Margot me tuerait… Il sera plus tranquille ici.

Mon front se plisse sous l’effet du doute en train de m’envahir.

— Elle est au courant au moins que tu viens me voir ?

— Ça va pas ? Elle me tuerait aussi. Mais Arthur est d’accord, on a beaucoup discuté. N’est-ce pas ?

Le môme hoche la tête et lui décoche un sourire complice.

— Un gamin, si tu le sais pas, ça parle, grogné-je.

Enfin, normalement, parce que celui-là semble avoir perdu sa langue.

— Mais t’inquiète pas, assure Dam, je gère. Je vais chercher Abby et je reviens le chercher, lui. Ni vu ni connu, je t’embrouille. Dans le sac, t’as des affaires de rechange si besoin, des couches et…

— Des couches ?

Nouveau regard oblique vers le gamin. Sérieux ? C’est pas encore propre à cet âge ?

— Ben, quoi ? On a déjà changé Eva, non ? Et c’est vraiment si besoin, s’il est pas à l’aise, elle a dit.

Vu les crottes d’un bébé de cinq mois, je veux même pas imaginer ce qu’un mioche de deux ans et demi est capable de pondre. Putain !

— Et s’il a faim, elle a préparé un repas que t’as qu’à faire réchauffer et mettre au frigo en attendant. Elle s’est sûrement souvenue de mes grands talents de cuisinier.

Il part dans un rire. Même des pâtes, il sait toujours pas les faire cuire correctement.

— Tu verras, il est super, m’assure-t-il encore avant de lui faire un check. T’es sage, p’tit gars ? Je reviens bientôt. Mon p’tit cœur, merci, je t’aime !

Il pose un baiser furtif sur mes lèvres et fiche le camp. Quand il revient, sans déconner, je le tue ! Sans un mot, comme si j’avais buggé, je l’observe filer par l’escalier – même s’il aurait pu prendre l’ascenseur –, puis me donne un coup de pied au cul. Après tout, ce môme n’y est pour rien dans sa connerie.

— Bon, ben… entre…

Son âne bien serré contre lui, il passe devant moi pour gagner le salon. Je pose le sac dans un coin, claque la porte et le rejoins.

— Tu veux enlever ton blouson ?

Il s’exécute. Blouson, gants, bonnet, écharpe, je ramasse le tout, vais le ranger à l’entrée, puis retourne près de lui. Il n’a pas bougé. Il observe avec curiosité.

— Je vais enfiler un pantalon et…

Je remonte dans ma chambre sans avoir fini ma phrase, m’habille, redescends. Toujours au même endroit, toujours muet. Au moins, il est pas chiant. Si ça se trouve, il saura s’occuper tout seul et je pourrai bosser en paix. Et puis, Dam va vite revenir, il s’agit juste d’une minituile dans ce début de journée.

Mon café enfin en main, agrémenté d’une clope bienfaitrice, je m’assois sur le rebord de ma fenêtre. L’air froid de Paname s’engouffre sans tarder dans ma cuisine. Encore une belle journée d’hiver. De l’autre côté de la rue, les marronniers dénudés qui longent le canal Saint-Martin me paraissent plus tristes que jamais sans leurs feuilles. Les badauds, eux, ont l’air de se contenter de ce paysage morne. Ils se promènent main dans la main, prennent des photos, font leur jogging pour certains, marchent vite pour d’autres, le nez résolument collé à leur téléphone. La vie d’aujourd’hui, quoi ! Tout évolue si vite… Bientôt trente et un balais et j’ai parfois l’impression d’être déjà trop vieux.

Combien de vies ai-je déjà vécues depuis les débuts de Dark Moon ? Combien vais-je encore en vivre ?

Une pensée pour Prince, parti trop tôt lui aussi, surdose accidentelle d’un analgésique opioïde ; les artistes savent rarement mourir de vieillesse. En même temps, c’est beaucoup moins rock’n’roll. La vie comme la mort doivent claquer et faire parler de nous. Prince disait qu’il fallait danser sa vie, et c’est exactement ce que je fais.

— C’est grand cez toi. Toi aussi, t’es grand.

Je sursaute, me retourne. Merde ! Je l’avais presque oublié, le mioche.

— Euh… ouais… possible.

— Cez le mazicien aussi c’est grand, mais tout en fourbi.

— Le magicien ?

Il sourit.

— Ben, oui. Il fait la mazie avec ça.

Sa petite main trifouille dans sa poche, d’où il tire un médiator. D’accord. C’est le surnom de Damien, évidemment…

— Toi aussi, tu fais la mazie ? Ma maman, elle te connaît. Ze t’ai vu en photo.

En fait, il parle très bien, peut-être même trop bien, et tout à coup cela me donne chaud.

— Une photo de… moi ?

— Oui. Avec ma maman. Alors, tu fais la mazie ?

Nouveau bug. Y a pas que l’évolution du monde qui va trop vite. Là, je suis totalement largué. Margot lui a parlé de nous ?

— Je… Non, je fais pas de… Il t’a dit à quoi ça servait ce que tu tiens ?

Il hoche la tête, s’approche de moi. J’écrase mon mégot, prends une pastille à la menthe, me mets à sa hauteur et scrute le plectre.

— Et ?

— C’est pour faire la musique. Toi aussi, tu fais ?

— Oui, mais moi… (À mon tour de triturer ma poche et d’en sortir un médiator, plus épais.) Moi, je joue d’un instrument vraiment indispensable.

Si Damien et Fred étaient là, ils s’étoufferaient. L’image me fait sourire.

— Pourquoi ?

— Parce qu’une basse propulse la musique. Elle est à la fois l’harmonie, le rythme et le style d’un morceau.

Il ne doit absolument rien capter, pourtant il continue à me dévisager avec intérêt.

— En concert, quand ça vibre dans le ventre des gens (je pose ma main sur le sien), juste là, c’est la basse qu’ils perçoivent.

— Le mazicien, il dit la guitare c’est mieux.

J’éclate de rire.

— Les guitaristes sont des égocentriques et des flemmards. La rythmique, ils la font passer au second plan, alors qu’elle est aussi essentielle que les notes. On va dire que c’est cinquante-cinquante. Assimiler le rythme, c’est avoir une excellente oreille, et on ne peut pas dire que ce soit donné à tout le monde. Un guitariste peut faire une fausse note, ça ne changera rien. Mais, si un bassiste se plante, cela peut créer un vrai déséquilibre et faire s’effondrer toute l’harmonie du morceau. T’as déjà vu une basse ?

Hochement négatif du menton.

— Viens, je vais te montrer.

À ma grande surprise, il attrape ma main qu’il ne se décide à lâcher qu’une fois dans mon antre. Une grande pièce aux murs capitonnés, emplie d’une trentaine de basses – et trois guitares, je l’avoue, mais deux appartiennent à Damien –, d’une batterie, quelques drums, djembés et autres instruments de percussion, ordinateurs pour enregistrement et mixage, des amplis, des câbles, des flight cases, des étuis, des partitions, des métronomes… Bref, mon fourbi à moi, c’est ici qu’il se trouve, et dans mon atelier d’art au bout du couloir.

Le gamin a raison, c’est grand chez moi. Un duplex que j’aime et que je n’ai jamais songé à quitter depuis que je l’ai acheté. Mes potes me chambrent souvent, parce que j’ai un côté un peu maniaque en ce qui concerne le reste de l’appartement. J’aime pas quand les choses traînent partout. Ma déco est épurée, lumineuse, contemporaine. D’après Elsa, on se croirait presque dans une page de catalogue, genre Art & Décoration.

« T’es une vraie petite fée du logis, en fait ! » m’avait-elle charrié un jour.

De ses grands yeux ronds, Arthur lorgne chaque recoin. Je me doute bien que Damien lui a également fait étalage de sa collection – plus impressionnante, c’est certain –, mais il ne fait aucune remarque désobligeante.

J’attrape la plus proche, une Fender Sunburst, la branche à son ampli et m’assois sur un tabouret.

— Chez Damien, le… hum… magicien… t’as peut-être noté qu’il y avait six cordes sur l’instrument. Une basse en a quatre, plus épaisses. Il existe aussi des basses à cinq, six, sept cordes (j’en désigne sur leur socle), mais c’est pas celles dont je me sers le plus souvent. Quatre cordes suffisent largement.

Je fais glisser mes doigts. Aussitôt, mi, la, ré, sol vibrent et leur son délicieusement grave résonne autour de nous.

— Tu vois les cordes ? Elles sont disposées à égale distance les unes des autres, ce qui fait que le maniement est plus simple que celui d’une guitare. Elles sont accordées en quartes, autrement dit quatre notes de distance entre chaque corde. Si tu regardes bien, tout est parfaitement symétrique, et donc beaucoup plus facile aussi pour le doigté et trouver les gammes.

Mais je lui raconte quoi ? Il a deux ans et des brouettes ! Je ferais mieux de lui filer une feuille et des crayons.

— Ze peux essayer, moi ?

— Euh…

Bien sûr que non. Personne jamais non plus ne touche à mes instruments. D’autant plus quand on ignore où ont été traînés les doigts, et ceux d’un gosse, je veux même pas l’imaginer. Pourtant, je décale la Fend et tends ma main. Sérieux, il m’a fait quoi, ce môme ?

Tranquille, il vient prendre place sur mes genoux. Je cale correctement la basse, la petite main d’Arthur sur le manche bien trop large et trop long pour lui, près d’une frette, puis l’autre au niveau du corps. Avec douceur, je presse ses doigts. Ça vibre et le fait rigoler.

— C’est zoli.

Euh… ouais. Je vais éviter de le contredire.

On tente quelques accords, ça me renvoie à des années en arrière lorsque j’en avais touché une pour la première fois. J’étais déjà nettement plus grand que lui mais, après tout, s’il en garde une réminiscence quelque part, pourquoi pas ? Surtout si cela lui évite de finir du côté obscur des six cordes…

Ensuite, on s’amuse sur la batterie et les djembés, et je dois lui reconnaître un petit don pour le rythme. L’encre de ses yeux s’illumine davantage à chaque découverte ; plus les minutes défilent, plus sa ressemblance avec sa mère me frappe. La même fossette sur le côté droit, le même petit sourire en coin, le même enthousiasme, les mêmes types d’expressions faciales. Je recule, m’assois par terre en tailleur, le regarde profiter et s’égosiller sur un bongo, tandis que les souvenirs et les questions affluent en masse. Damien sait des choses que je ne connais pas, mais je n’ai pas voulu insister. Cependant, je dois l’avouer, ce gamin m’intrigue. Cette vie de Margot, soi-disant compliquée, m’intrigue.

Pourquoi tant de mystères ?

Dans ma poche, mon téléphone vibre. Un message, mais pas de Damien.

Aujourd’hui 13 h 09

Salut, beau mâle. Aucune nouvelle depuis l’autre jour, tu vas devenir

vexant. Tu me rejoins ce soir ? Je commanderai libanais.

Un soupir. Vivian a raison, après notre dernière partie de jambes en l’air, je me suis barré au matin sans laisser de message. Trop accaparé par ma musique et mes dessins, j’ai pas cherché à la contacter.

Aujourd’hui 13 h 10

Non. Trop de boulot et, demain, départ en Suisse.

Aujourd’hui 13 h 10

Dommage pour toi…

Une photo d’elle en pièce jointe. Ou plutôt, de sa chatte parfaitement

taillée, sûrement ce matin chez son esthéticienne. Dans mon jean, ma queue se met à pulser.

Aujourd’hui 13 h 11

Si je trouve le temps… peut-être…

Aujourd’hui 13 h 12

Alors, à ce soir, beau mâle… En attendant, je vais profiter toute seule…

Putain ! Elle aussi, je sais pas ce qu’elle m’a fait, mais cette addiction à son corps commence à m’effrayer.

Je ferme mon téléphone, maudissant cette foutue queue trop à l’étroit maintenant dans mon boxer, et attrape une bouteille d’eau qui traîne. La longue gorgée me fait du bien, je songe au boulot, à Fred, à ma mère. Et hop ! Débandage direct ! Radical !

Mes yeux se reposent sur Arthur, un sourire vient éclairer mon visage, et Vivian dégage définitivement de mes pensées. Il s’éclate comme un fou, alors je me rapproche pour l’accompagner. Il m’imite, tente de me suivre quand j’accélère, essaie de me faire deviner des comptines impossibles que lui chante sa mère ou qu’il apprend à la crèche. Bref, on se marre en oubliant le temps, et, lorsque je lui propose enfin d’aller manger, il est tout aussi enthousiaste.

Dans la boîte laissée par Margot, que j’ai zappé de mettre au frais, je découvre des spaghettis bolo qui font un peu la gueule. Eh merde !

J’ouvre mon frigo. Double merde ! Fallait que j’aille faire des courses hier.

— Bon… euh… t’aimes les omelettes ?

— Non.

Putain, les gosses !

Nouveau coup d’œil sceptique aux pâtes. Je vais quand même pas les lui faire réchauffer et prendre le risque d’une intoxication alimentaire ? Je me tourne vers lui, détaille sa peluche qui a retrouvé ses bras.

— Comment il s’appelle déjà, celui-là ?

— Bourriquet.

— Ah, ouais… L’ami de Tigrou, c’est ça ? Eh bien, moi, je suis sûr que Bourriquet, il aime les omelettes.

— Ze sais pas.

— Surtout les miennes et surtout si tu m’aides. Tu veux bien ?

Trente secondes plus tard, le voilà installé debout sur une chaise, près de moi. Je lui apprends à casser les œufs, à les battre, à ajouter doucement du lait, à assaisonner, je le fais sourire quand il tire la ficelle de mon coupe-oignon, lui montre comment faire sauter des pommes de terre avec un reste de courgettes, puis, enfin, le fait saliver avec les bonnes odeurs durant la cuisson.

Une fois l’omelette parfaitement dorée, je la partage dans deux assiettes. Dans la sienne, j’agrémente avec deux tomates cerises pour les yeux, une ligne de ketchup pour la bouche et habille le tout de quelques herbes aromatiques.

— Et voilà… Bon appétit.

Un verre d’eau pour lui, une bière pour moi et on se régale d’un même bon coup de fourchette. D’abord silencieux, et sûrement très affamé vu l’heure tardive (Dam, nom d’une corde, tu fous quoi ?), il finit de lui-même par me parler de ses copains de la crèche, de sa trottinette à trois roues, de T’choupi, Petit Ours Brun, Bourriquet et ses potes de la Forêt des rêves bleus, et Didou qui lui apprend à dessiner (heureusement que Malone est passé par là avant lui, sinon j’aurais rien capté).

— Mais c’est pas facile ! précise-t-il avec un grand sérieux. Moi, ze veux faire un dinosaure, mais z’arrive pas.

— Quel dinosaure ?

— Un avec plein de dents ! Grrrrr…

Alors, après la musique, le dessin. Je range la cuisine, lance un disque de Motörhead, puis vais chercher de quoi faire. Ensemble, on dessine un terrible dinosaure sorti tout droit de notre imagination, je fais le contour, il ajoute les dents, les piquants, les couleurs.

— Ze peux faire un dessin pour ma maman ?

— Bien sûr.

Pendant qu’il s’applique, je vérifie mes messages. Aucune nouvelle de Damien mais, finalement, je ne suis plus si pressé qu’il rapplique. Finn de Punk Destruction m’a laissé un texto, tout comme Mike. Deux batteurs, deux styles différents. Finn est un nerveux. Doué, très doué, mais loin de posséder la classe et le talent de Mickaël. Quand on joue ensemble, on n’est pas encore totalement en harmonie, et la complicité musicale entre bassiste et batteur est essentielle. Sûrement est-ce pour cela aussi que je ne plonge pas tête la première avec les Irlandais.

Mike et moi, c’est plus qu’une connexion, et ce, depuis le premier jour. On était faits tout simplement pour se rencontrer, une symbiose parfaite, dès mon premier accord.

— Z’ai fini !

Je relève mon visage, me penche vers la table basse. Dans ma poitrine, ça bat soudainement plus fort.

— Euh… c’est…

— Moi, ma maman, toi et le mazicien.

Il avait dit quoi, Damien ? « Ni vu ni connu, je t’embrouille » ? Mon cul, oui ! Margot va le dérouiller ! Quant à moi… Je déglutis, fixe les deux personnages du milieu. Je reconnais Margot à ses cheveux noirs et moi, à ma taille.

— On se tient la main ?

— Oui. Ze voulais faire la photo, mais z’arrive pas.

— Elle ressemblait à quoi, cette photo ?

— Y a la mer. Et ma maman, elle est dans tes bras à toi.

Le trip à moto dans le Finistère. Babou avait fait deux photos de nous avec son Polaroid. Une pour Margot, une pour moi, réduite en charpie quelques jours plus tôt et recollée par Damien. Elle l’a donc gardée, elle aussi ?

— Mais elle a ranzé le carton, continue Arthur en ajoutant quelques couleurs. Tu sais, des fois, elle pleure. Ze l’entends moi et ze suis triste aussi. Tu trouves zoli ?

Je contemple l’enfant quelques instants, l’esprit plein de nouvelles interrogations que je ne peux pas lui poser. Entendre sa confidence me remue. Me bouleverse même. Cette femme, je l’ai aimée, vraiment aimée, ma plus belle histoire, la seule histoire d’amour de ma vie, en fait. Si je ne compte pas Damien, bien sûr. Mais Damien est à part de tout. Et même si cela devait se finir à l’époque, entre Margot et moi, parce que je n’étais pas prêt à m’engager davantage et que je voulais vivre ma vie sans attaches, je n’ai jamais réussi à l’oublier. Elle a toujours été là, quelque part, au fond de mon crâne, et comprendre à demi-mot qu’elle n’est sûrement pas heureuse aujourd’hui, ouais, ça me fait chier pour elle et ça me fait mal.

— Oui, il est très joli, parviens-je à sourire. Damien va adorer les cheveux que tu lui as faits. (Une grosse choucroute brouillonne oscillant entre Slash et Marge Simpson.) D’ailleurs, tu crois qu’il va finir par arriver un jour ?

— Ze sais pas. Mais t’es zentil aussi, toi. Hein, Bourriquet ? Ze suis bien ici, moi. Tu me fais un autre dinosaure ?

Dessine-moi un mouton…

De bonne grâce, je prends un crayon et me mets à la tâche, une vague pensée pour Dam. Ouais, plus aucun doute : Margot va le tuer.

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