Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 28
Luc
Quelle étrange soirée… Comme si les dernières années et l’absence de Margot n’avaient jamais existé. Elle se tient là, devant moi, souriante, enjouée. Elle me pose des questions sur notre enregistrement, les projets de Dark Moon. Je lui parle un peu de ma sœur, de mon frère, des tensions avec ma mère, de l’Irlande. Même si l’échange est simple et étonnamment facile, il reste très en surface. Au-dessus de nos têtes flotte un gros nuage empli de tout ce qu’on évite consciemment d’aborder.
Au moment du dessert agrémenté d’un thé à la menthe maison, je lui montre quelques photos des enfants de mes potes.
— Danny a déjà la touffe de Fred, plaisante-t-elle.
— Ouais, il est bien parti pour lui ressembler. Alice a dit : « Tant que son premier mot n’est pas putain… »
Elle éclate de rire.
— Avec vous quatre comme exemple ? C’est mal barré.
— Ouais. Enfin, surtout Fred, Dam et moi. Mike fait des efforts depuis la naissance de Malone.
Après une bouchée de baklava, elle ouvre à son tour ses photos et je ne peux m’empêcher de sourire devant la bouille souvent coquine de son fils.
— Il a beaucoup de toi. Les yeux, le sourire…
— Je ne sais pas. Tu trouves ?
J’agrandis l’image, me perds dans les deux perles sombres si pleines de lumière.
— Ouais, je trouve. Et sa fossette aussi. Quand Dam me l’a amené, j’ai capté direct.
Elle prend le téléphone de mes mains et contemple longuement la photo avec un regard que je connais pour l’avoir déjà vu chez mes amies ou la mère de Dam. Celui de l’amour inconditionnel.
— Je ne sais pas. Peut-être. Moi, c’est son père que je...
Ses yeux se relèvent vers moi tandis qu’elle se mord la lèvre et que ses joues s’empourprent. Malaise. Je me racle la gorge.
— Ça, je peux pas le dire. Il… Tu… hum… tu veux… m’en parler ?
— C’est… compliqué…
D’accord… En fait, on en est toujours au même point.
Refroidi par son refus, je me cale au fond de ma chaise.
— Ouais, compliqué, j’ai bien compris. Mais ça t’a pas empêché d’en parler à Dam. Après… bien sûr… je suis pas Damien.
Qui n’a d’ailleurs pas pu se retenir de m’envoyer des textos au fil de la soirée, juste pour savoir si tout se passait bien. Une vraie mère poule ! Lorsque Margot s’est absentée avant le dessert, histoire d’appeler la baby-sitter, j’ai envoyé un doigt d’honneur à mon cher et tendre emmerdeur qui m’a répondu par un smiley mort de rire.
— Luc…
Ses doigts glissent sur les miens. Depuis l’apéro, on ne s’est plus touchés, même inopinément, et sentir de nouveau le contact de sa peau me réchauffe étrangement.
— Ça t’intéresse vraiment ?
Je fronce les sourcils.
— Pourquoi ça m’intéresserait pas ?
— Parce que, à une autre époque, tu posais beaucoup moins de questions. Tu préférais te réfugier derrière ta musique ou tes carnets de dessin. Excuse-moi d’avoir encore ce Luc en tête, je vois bien pourtant que, comme moi, tu as changé… un peu.
Je ne sais pas vraiment comment prendre la remarque. Est-ce une forme de compliment ?
Sans réfléchir, j’enlace sa main.
— Ouais, j’ai eu trente piges et je supporte plus les manèges qui tournent.
— Tu n’as jamais supporté les manèges qui tournent. Ni le bateau ni les balançoires. Comme Damien. Et après, vous vous étonnez qu’on vous surnomme les jumeaux terribles.
— On ? Non, juste Serge.
Son sourire s’étire.
— Non, je t’assure, pas que Serge.
Bande d’enfoirés !
D’un coup de tête, je lui désigne le dernier baklava qu’elle refuse.
— Dis-moi simplement d’aller au diable, et ce sera réglé, remarqué-je après l’avoir goulûment avalé. Dam m’a dit que c’était compliqué ; toi, tu me l’as répété plusieurs fois. Pourtant, tu lui en as parlé quand même et tu es là ce soir. Dans le fond, pourquoi t’as accepté mon invitation ? Pas juste parce que tu pensais m’en devoir une.
Elle baisse le menton.
— Je… C’est… compliqué.
— OK.
Dans un soupir agacé, je relâche sa main et termine mon thé en silence. J’aurai essayé…
— Mais ! C’est ma Shéhérazade ! Alors, ça ! Luc, quel cachottier !
Sorti de sa cuisine, Issam déboule dans mon dos, et, avant d’avoir eu le temps de prononcer un mot, il a déjà claqué deux baisers sur les joues de Margot.
— Euh… Salut, Issam.
— Non mais, alors, là… Tu sais qu’il ne m’a rien dit ? Tu reviens enfin à Paris ? Vous vous êtes… hum ?
Le sourcil taquin, il nous fait comprendre d’un geste des deux index la fin de sa phrase.
— Euh… non, on…
— Occupe-toi de ton cul et de ta bouffe, t’as déjà assez à faire, non ? grogné-je.
Nullement mis à mal par la gêne qu’il vient de provoquer, Issam part dans un grand rire qui fait lever quelques têtes vers nous.
— Ah, mon Luc ! Jamais les plus moches, hein ! Mais cette femme, Luc, cette femme ! Toujours la plus belle !
Non mais, sérieux ! Il va fermer sa grande gueule ? En plus, à part Vivian, je n’ai jamais emmené personne ici. Trop tard… Margot a perdu son sourire, malgré le baisemain du cuistot, et me jette un œil déçu par en dessous. Putain !
— J’aurai le plaisir de te revoir au moins ? lui demande-t-il, toujours insouciant de ses conneries.
— Je… C’était très bon. Sincèrement. Et ce lieu… splendide.
Enorgueilli, il bombe le torse.
— Oui, j’avoue que je suis assez fier, et si cela t’a tant plu, attends, ne bougez pas !
Il tourne les talons, nous laissant seuls dans un silence subitement pesant.
— Ce qu’il a dit… c’était juste…
Sa main se dresse devant mon nez.
— Te justifie pas. J’ai pas besoin de savoir.
En cet instant, j’aimerais pouvoir entrer dans sa tête pour découvrir ce qu’elle imagine. Ou peut-être ne vaut-il mieux pas.
— Tiens, ma belle. Et ne l’ouvre pas devant lui, il te les mangerait tous.
Nouveau rire gras pendant que Margot prend la boîte tendue par Issam. Curieuse, elle jette tout de même un œil à l’intérieur et un léger sourire réapparaît sur ses lèvres délicates.
— Merci, Issam, c’est gentil.
Inutile de me préciser, je devine le mélange de pâtisseries bien caloriques.
— Avec plaisir. Et ce que j’ai dit tout à l’heure, c’était de l’humour, hein ! Depuis toi, je n’ai vu Luc qu’ave…
— Tu peux nous faire porter l’addition ? le coupé-je avant que la maladresse de trop ne sorte de sa bouche.
Face à mon regard froncé éloquent, il fait aller sa tête de Margot à moi, puis de moi à Margot.
— Oh ? Je vous ai mis mal ? Mais non ! Il ne faut pas, les enfants ! Et cela me fait tellement plaisir de vous revoir ensemble !
Visiblement, il n’y a pas que Damien qui ne sait jamais lorsqu’il est temps de fermer sa gueule…
D’un claquement de doigts vers l’un de ses serveurs, il fait comprendre que l’on souhaite la note et payer par carte – il me connaît bien, je ne peux lui enlever ça. Il s’occupe lui-même d’entrer le paiement dans l’appareil et, pendant que je tape mon code, il s’assure encore une fois que tout s’est bien passé. Mon généreux pourboire devrait pourtant lui donner sa réponse.
— Je vous revois bientôt, alors ? s’informe-t-il en nous accompagnant vers la sortie.
— Luc, sûrement, oui.
— Oh, ma belle Shéhérazade, je suis certain que, d’ici quelques jours, tes papilles à toi aussi réclameront déjà ma cuisine, s’esclaffe-t-il en la prenant chaleureusement dans ses bras, avant de lancer une claque dans mon dos et de poser ses petits yeux porcins sur nos casques. Soyez prudents en rentrant, pas de folie sur la route. Et… à bientôt.
Un dernier clin d’œil de sa part, et nous nous retrouvons sur le trottoir, cueillis par l’air froid et sec de février, loin des délicieuses odeurs de l’établissement. À la place, l’effluve si typique de Paris, la sueur de ses artères, l’haleine de son bitume et de sa ferraille. D’un regard, je comprends que le scooter réparé de Margot l’attend quelques mètres plus loin sur la gauche, tandis que ma R1 patiente sagement sur un parking à droite.
— Bon… eh bien… merci pour le dîner. C’était vraiment délicieux.
Emmitouflée dans sa veste d’hiver et son écharpe, Margot semble un peu empruntée avec son casque dans une main et la boîte de desserts dans l’autre.
— De rien. C’était… avec plaisir.
Si le repas nous a permis de renouer avec une certaine complicité, les mots échangés sur la fin et l’intervention maladroite d’Issam l’ont irrémédiablement très vite chassée. Et cela me fait chier de la laisser avec un arrière-goût en bouche. Je voulais clore le chapitre avec une sensation d’apaisement pour tous les deux. Tourner la page sans regret ni remords, me dire que je n’avais pas à m’en faire pour elle, que, loin de moi depuis toutes ces années, c’était franchement le mieux et qu’elle vivait heureuse. Mais, hormis lorsqu’elle parlait de son fils, je n’ai décelé aucune once de bonheur. La clarté malicieuse qui illuminait à tout moment ses grands yeux à une autre époque, je ne l’ai aperçue à aucun instant ce soir. Oui, elle m’a souri, oui, elle a rigolé, mais il ne s’agissait pas de la Margot douce et joyeuse de mes souvenirs. Celle-là a beau s’être endurcie, je la sens surtout fragile et à fleur de peau, écrasée par le poids trop lourd de son imperméable secret.
Seulement, elle veut pas t’en parler. Alors, dis « bonne nuit » et démerde-toi pour oublier…
Je me rapproche d’un pas.
— Tu fais attention sur la route ?
— Bien sûr. Toi aussi.
— Moi ? Toujours…
Quand je me penche vers elle, son parfum discret vient chatouiller mes narines. Une légère odeur sucrée, douce et fraîche à la fois qui me fait dire que l’ancienne Margot est encore présente quelque part. Malgré sa grosse écharpe, sa joue sur laquelle j’attarde peut-être un peu trop mes lèvres est déjà froide. Je m’attends à ce qu’elle recule d’elle-même, sûrement mal à l’aise avec la subite proximité de nos corps, mais elle ne bouge pas, ses opales happées par les miennes.
— Fais attention à toi, murmuré-je, me retenant de caresser sa pommette pour lui apporter un peu de chaleur. Et embrasse Arthur pour moi demain. J’espère qu’un jour il comprendra la chance qu’il a d’avoir une mère qui l’aime à ce point.
Elle entrouvre la bouche, mais seul un souffle embué en sort, qui va se mêler au mien. Pas la peine de mots, son regard reconnaissant parle pour elle. D’un geste, je défais la pince dans ses cheveux, qui tombent comme un voile de soie sur ses épaules. Oui, Issam a raison. Cette femme est belle, mais n’a jamais su le voir vraiment. Si je m’écoutais, je glisserais mes doigts dans cette chevelure tentatrice que j’ai déjà connue bien plus courte et d’une autre couleur. Cette coupe lui allait bien, même si, je l’avoue, je la préfère aujourd’hui. À défaut de suivre mes envies, c’est la pince que je glisse dans son sac en bandoulière.
— Prends soin de vous. Merci d’être venue.
Déposer un dernier baiser sur son front avant de tourner les talons me coûte, mais rester ainsi, si près d’elle, éveille d’étranges sensations que je préfère refouler, sans chercher à les comprendre véritablement.
À quoi bon ? Même si j’ai encore des questions, j’ai surtout eu les réponses à celles que je me posais avant cette soirée. Je lui ai fait du mal, beaucoup de mal, alors, inutile de vouloir en ajouter.
— Sani. Le père d’Arthur s’appelait Sani. Sani Salaou.
À moins d’un mètre de ma moto, je pivote, surpris. Margot se tient juste derrière moi, petite ombre tremblotante dans le froid de plus en plus mordant de la nuit.
— Il était médecin dans un dispensaire au Niger et…
Ses yeux dévient vers la boîte en carton qu’elle finit par lever en l’air.
— Et si tu connais un endroit tranquille au chaud où l’on pourra partager ces desserts, alors… je te raconterai tout.
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