Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 21 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 19

 

Luc

— Toi et tes idées à la con, putain !

— Hé ! C’est toi qui m’as parlé d’elle. J’y suis pour rien, moi. Elle t’a dit quoi ?

— Que tu parles trop !

— Pfff, même pas vrai ! Allez, dis-moi ! T’as vu dans quel état ça te met ?

Mais, pendant une bonne partie de la rue Rambuteau, je me tais, ruminant juste pour moi cette étrange séance. Damien et Elsa n’habitent qu’à une quinzaine de minutes à pied l’un de l’autre et, après le shooting dans un hangar perdu à Issy-les-Moulineaux, on avait laissé nos motos chez lui.

— Elle… elle m’a parlé de Babou, finis-je par avouer alors que son immeuble se profile au loin.

— Et ? Elle a dit quoi ?

— Elle m’a… transmis des messages. Et…

Et j’aimerais croire qu’il ne s’agissait que de grosses conneries, qu’elle s’était juste inspirée de ce qu’Elsa avait pu lui raconter sur moi, mais…

— Et ça m’a paru tellement… réel. Quand elle parlait, c’était comme si… comme si j’entendais vraiment Babou.

Perturbant à souhait.

On entre dans son immeuble, on grimpe les étages jusqu’au dernier – pas d’ascenseur dans ce vieux bâtiment au charme typiquement haussmannien –, et, après avoir mis en route le jukebox vintage plein de couleurs qu’on lui a offert pour ses trente ans, il sort deux bières fraîches du frigo.

— Elle a aussi parlé d’un… Putain, c’était trop bizarre.

— Oui ?

Je lui annonce les derniers mots emplis de mystère d’Anat. Après une gorgée de sa brune, Dam prend le temps de la réflexion.

— Peut-être qu’elle faisait référence à ton Enfant intérieur.

— Hein ? Mon quoi ?

Il sourit. Jouer les profs, il adore ça.

— Alors, petite leçon de psychologie humaniste pour les nuls. Selon certains psys, notre p’tit monde intérieur très complexe est habité par ce qu’ils nomment les « États du Moi ». Numéro un : le Parent, qui établit les règles. Numéro deux : l’Adulte, qui pense, décide et résout les problèmes. Numéro trois : l’Enfant, qui ressent et réagit. Tu suis ?

— Ouais. Enchaîne.

— Eh bien, il se peut que parfois nous ayons en nous un enfant abandonné, malmené ou réduit au silence par l’adulte que nous sommes. Comme nous au fil de la vie, cet Enfant intérieur évolue et traverse des étapes, et si on le maltraite ou qu’on essaie de le supprimer, ça nous retombe sur la gueule d’une manière ou d’une autre et on crée un déséquilibre émotionnel.

Je hausse un sourcil.

— Comment tu connais tout ça ?

— Ben, je l’ai lu dans un magazine d’Abby.

— Et t’as tout retenu ?

— Ben… ouais.

Ce mec m’épatera toujours.

— Je termine ?

— Je t’en prie, fais-toi plaisir, raillé-je avant d’avaler une grosse lampée.

— Donc, pour éviter ce déséquilibre et avoir des fêlures plus ou moins profondes, il faut reconnaître et libérer cet enfant, ce qui libérera également ton essence intérieure, ton potentiel créatif et ta spontanéité.

— Ah…

— Alors, peut-être que ce qu’elle a voulu dire, c’est que tu dois prendre soin de cet Enfant intérieur et le laisser te guider sur le chemin de la création sans te freiner à cause de ta mère.

Ma gorgée passe de travers. À moitié étouffé et entre deux quintes de toux, je répète :

— Ma… ma mère ? Qu’est-ce qu’elle vient foutre là-dedans, ma mère ?

— Oh, je t’en prie, p’tit cœur, fais pas celui qui ne comprend pas. À n’importe qui, mais pas à moi. Depuis le temps, tu sais très bien que tes créations valent de l’or. Déjà, t’as dessiné toutes nos pochettes d’album, et d’autres groupes ont voulu te démarcher. Ensuite, contemple cette œuvre d’art…

Il se lève et sous le glam metal de Twisted Sister, il m’offre un strip-tease quasi intégral.

— Œuvre d’art, vraiment ? Rien que ça ? ricané-je sans réellement regarder son corps presque nu que je connais par cœur.

— Parfaitement ! Chacun de ces tatouages, ou pratiquement, c’est toi qui les as dessinés. Comme les tiens. Comme les derniers de Fred, ceux de Mike, d’Elsa, les deux derniers de Flavia. Et je te parle de John, de Mark, de Stacy, de Gwen et tous les autres qui t’écrivent pour te demander un croquis ?

— Ce sont juste des tatouages.

— Et le reste ? Ces dessins, ces peintures que tu nous offres au fil de l’année ? Tu sais pourquoi t’as toujours pas sauté le pas ? C’est pas la peur d’être rejeté par les galeristes ni celle du jugement des critiques d’art. Les avis des autres, on en a l’habitude, non ? Et on s’en fout. Non, la seule et unique raison qui vaut, c’est que t’as peur du retour qu’en fera ta mère. Tout ce que tu veux, c’est qu’une fois, une seule fois dans ta vie, elle approuve et montre qu’elle est fière de toi.

Visage fermé, agacé, je me renfrogne. Par moments, je hais Damien autant que je l’aime. Entendre à voix haute cette vérité prononcée par un autre est aussi fort et violent que de se faire écraser la gueule par une basse.

— Et toi ? riposté-je plutôt. C’est quoi en ce moment les problèmes de ton Enfant intérieur ?

Il renfile son jean et se réinstalle sur son canapé, le sourire carnassier et une lueur de triomphe au fond des pupilles. Ne pas chercher à me défendre est la preuve qu’il a raison, et il adore plus que tout avoir raison.

— Moi ? Ah, non, chez moi, il se porte très bien, je te remercie.

À mon tour de sortir les griffes.

— Vraiment ? C’est pour ça que depuis une semaine t’es aussi calme qu’un kangourou neurasthénique ?

J’espérais l’ébranler mais, après un court instant à m’observer sans réelle émotion, il finit par sourire. Un sourire presque… soulagé.

— N’importe quoi. D’abord, j’suis pas neurasthénique, mais protecteur.

— Protecteur ? Par rapport à ?

Sans un mot, il se remet debout et file dans sa pièce assurée pour un sacré paquet de blé. C’est là que sont rangés tous ses instruments, de sa flûte de pan à un dollar à la Black Strat de David Gilmour, une folie à plusieurs zéros. Mais c’est avec sa précieuse Martin D-18, guitare acoustique datant de 1942, qu’il revient. Dessus, on peut encore voir les lettres métalliques adhésives collées par le King lui-même pour marquer son prénom, bien qu’il ne reste plus que les quatre premières. Cette gratte à elle seule vaut plusieurs millions. Dam la range sous alarme et ne la sort que très exceptionnellement et sous très haute surveillance. Autant dire que, à part lui, personne n’a le droit d’y toucher.

— Par rapport à cette beauté !

Alors là, clairement, je ne m’attendais pas à ça. Il m’a perdu.

— C’est quoi, ton nouveau délire ?

— J’ai fait une putain de promesse sur ma guitare la plus précieuse et je refuse qu’elle prenne feu !

— Quelle promesse ?

Ses yeux s’ouvrent en grand et il me toise comme si je venais de sortir la plus grosse absurdité du monde.

— Tu m’écoutes quand je parle ? J’ai pas le droit de le raconter ! Je l’ai juré sur la gratte d’Elvis ! Putain ! T’imagines même pas comme je me retiens depuis une semaine. C’est une torture. J’ai l’impression de… de te trahir. Mais, si j’ouvre ma gueule, c’est elle que je trahis.

— Ta gratte ?

— Mais non ! Margot !

Une bouffée trop chaude m’envahit. Putain ! Je le savais ! Il l’a revue !

— Tu réalises pas, continue-t-il en commençant à faire les cent pas, sa précieuse en main.

Chaque fois qu’il frôle sa table basse, j’ai peur qu’il la cogne avec, mais il n’a pas l’air de s’en rendre compte.

— Elle… Bordel ! C’est juste un pur délire ! Un truc digne d’un roman de Ken Follett !

— De qui ?

Il s’arrête pour de me dévisager à nouveau dans un clignement de cils étonné.

— Faut vraiment que je prenne le temps de te traîner en librairie. Ken Follett, il écrit, entre autres, des romans d’espionnage. Bon, ce serait pas ton trip, parce que tous ses bouquins sont des pavés, mais j’ai bien aimé sa trilogie Le Siècle, presque même que ça pourrait te plaire, si tu flippes pas à cause des milliers de pages. Mon préféré, c’est le tome II, pourtant le tome III parlait d’un groupe de rock, mais c’était trop…

— Dam, je m’en branle complet. Reviens à Margot.

— Hein ? Ah, ouais… Margot… Non mais, en fait, je peux rien te dire. J’ai juré. Mais… putain, je peux pas garder ça pour moi ! C’est trop… Et si je te le mime, ça compte ?

Je soupire et me laisse partir en arrière. Clairement, ce mec me fatigue.

— Bon, accouche ou ferme ta gueule, mais décide-toi. Hé ! Tu vas où encore ?

Il part dans sa cuisine, revient avec un bloc-notes, sans avoir lâché sa guitare pour autant, et le fait tomber devant moi dans un « oups ». Front plissé, je me penche pour lire ce qu’il a écrit sur la première page. Bordel de merde !

— Elle a un… elle a un môme de deux ans et demi ?

Il secoue la tête, affirmatif.

— Et elle a laissé complètement tomber l’enseignement ?

Nouveau hochement de tête.

— Pourquoi ?

Cette fois, il mime une fermeture Éclair sur ses lèvres.

— Je t’en ai déjà trop dit. Rien que pour ça, elle me tuerait.

— Pourquoi ? Et…

Mon regard revient sur le bloc-notes. Les mots manuscrits me sautent au visage comme une mauvaise farce. Depuis toutes ces années, bien sûr que j’ai parfois pensé à elle, mais jamais, JAMAIS, je ne l’avais imaginée maman. Même là, l’idée me paraît être de la science-fiction.

— Oui ? Tu voulais dire ?

Je me tourne vers Damien, sans savoir comment formuler cette question pourtant toute simple.

— Où est le père du gosse ? demande Dam à ma place.

Des fois, je le bénis de parvenir si facilement à lire en moi, surtout lorsque les mots m’échappent.

À mon tour d’acquiescer en silence.

— Il est mort, problèmes de cœur. Comme celui de Margot d’ailleurs.

La nouvelle me pique.

— Franck est mort ?

— Yeap, y a presque cinq ans, mais ils s’étaient déjà perdus de vue depuis un bail.

Le divorce de ses parents lui avait toujours laissé un certain arrière-goût en bouche et sa relation avec son père, Franck Chevallier, n’avait fait que se dégrader depuis. Autre point commun entre elle et moi.

— Ben, merde. Son père, plus celui du gamin, ça fait beaucoup. C’était… qui ?

— Elle l’a connu au Niger, et t’arrêtes de me poser des questions, parce que, putain ! j’ai juré. Écoute ce son… (Il fait frémir les cordes.) Tu te rends compte qu’Elvis l’a gardée que deux petites années, mais qu’il a enregistré de grands tubes avec ? C’est grâce à elle qu’il a signé chez Sun.

— Je sais !

Mais il se contrefout de l’impatience frémissant dans ma voix et se met à jouer et chanter That’s All Right (Mama) comme si je n’existais plus. Des fois, je peux comprendre qu’il en agace certains. Avec Damien, on apprend vite la vraie signification du mot patience. Heureusement pour lui, je l’aime. Même quand je comprends que, définitivement, je ne parviendrai pas à lui en soutirer davantage. Oui, il a fait une véritable promesse, et Margot compte trop pour lui pour qu’il la trahisse – sans parler de sa guitare, évidemment… Mais force est d’avouer qu’il a lâché une sacrée bombe. Et plus que cela, j’ai compris à travers ses silences que le gamin n’est qu’une petite partie de l’iceberg.

Merde, Margot… que s’est-il passé ?

Cette fichue question me taraude encore lorsque je quitte Damien vers minuit. J’ai bien tenté une ou deux feintes pour en apprendre davantage, mais rien à faire pour le berner.

J’enfourche ma moto, toutes mes pensées concentrées sur mon ex. Pourquoi elle me hante comme ça ? Elle n’a rien voulu me raconter, elle m’a tourné le dos comme si elle avait eu le diable aux fesses. J’ai même à peine eu droit à un vrai sourire.

Alors, oublie-la, putain ! Oublie ce môme, oublie ce que Damien t’a dit !

Ouais. Et, pour oublier, je connais de très bonnes méthodes : me perdre sur mes cordes ou dans mes dessins. Mais, cette nuit, c’est une autre envie qui me titille, tout aussi efficace en général. Alors, j’allume le moteur, mets les gaz et, sans attendre, m’enfonce dans le ventre glacé de Paname, loin d’être encore endormi.

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