Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 44
Margot
La vie n’est qu’une succession de surprises. Et les bonnes, les très bonnes, il faut savoir ne pas les manquer et les savourer comme il se doit. Que Luc m’appelle tenait pour moi déjà du miracle, mais qu’en plus il me propose de le rejoindre le temps d’un week-end, là, je ne savais plus quoi dire. Surtout qu’il ne s’est pas contenté de m’inviter avec mon fils, non, il a insisté pour payer les billets de train. Était-ce pour que je ne trouve aucun argument pour le contredire ? Peu importe. Nous avons retrouvé Elsa et Anat à la gare de Lyon et elles se sont débrouillées avec un autre couple de passagers pour échanger leurs places dans le TGV et être ainsi sur les sièges à côté de nous.
Je redoutais les trois heures quarante de trajet pour Arthur mais, grâce aux livres, au coloriage, aux filles et à Bourriquet, il n’a presque pas vu le temps passer. Moi, en revanche, je sentais la nervosité me gagner un peu plus chaque nouvelle demi-heure.
Il était prévu que Luc viendrait me chercher en compagnie de Fred dans le minibus qu’il a acheté avec Damien et je ne cessais de me demander comment allaient se passer les retrouvailles. Jouer les amis ? Les indifférents ? Devant Arthur, bien entendu, pas question de lui offrir le moindre baiser suggestif, mais faire la fille qui s’en fout complet ne me paraissait pas non plus un bon plan.
En descendant du train, j’avais les mains affreusement moites et maudissais mon cœur de battre aussi vite. Mais comment aurait-il pu ne pas jouer la chamade en apercevant Luc sur le quai de la gare de Lausanne ?
Cheveux détachés couverts de son borsalino gris, jean foncé délavé, gilet de cuir sur chemise négligemment entrouverte, ses inséparables bijoux… Tout en lui respirait le sex-appeal allié à une nonchalance des plus sensuelles, et les images de notre nuit ont commencé à tourner en boucle dans ma tête, ce qui, à cet instant, était sans aucun doute la plus mauvaise des idées.
À peine sur le quai, Arthur a bondi sur lui dans un cri joyeux, tandis que, moi, je suis restée en retrait, un peu gauche, la main accrochée avec force sur la poignée de ma valise. Finalement, mon fils dans ses bras, il s’est avancé avec un sourire, s’est penché vers moi et j’ai senti ma joue s’empourprer sous son baiser parfaitement ciblé, juste là, au coin de mes lèvres. Un troisième homme les accompagnait, un grand baraqué aux allures militaires du nom de Bastien, le garde du corps privé de Fred. Gentil et discret, certes, mais sa présence m’a surtout rappelé la condition des deux musiciens : des rockstars en puissance.
D’après Luc, les gens d’ici s’étaient habitués à les voir débarquer à droite et à gauche et les Suisses ont peu coutume d’importuner leur voisin, mais les rockeurs n’étaient jamais à l’abri d’une photo volée ou d’une demande inopportune d’autographe. Quand je les avais quittés, ils commençaient à avoir un joli succès national et européen ; aujourd’hui, ils sont connus dans le monde entier, et il faut absolument que j’intègre ce fait.
En quittant la gare, j’avais tout de même l’impression de sentir des regards s’attarder sur nous mais, les yeux fixés sur mes chaussures, je n’osais vérifier s’il s’agissait de ma paranoïa ou d’une vérité.
Pour me faire découvrir le coin, Luc a préféré longer la route au bord du Léman, plutôt que de rejoindre l’autoroute. Et, mon Dieu ! je me suis extasiée ! De ce pays, je ne connaissais que des images de cartes postales, la réalité est nettement plus belle, avec le lac aussi bleu que le ciel sur lequel se reflètent les montagnes aux cimes encore enneigées par endroits, les vignobles, les vaches, le soleil qui scintille sur les toits… Je commence à comprendre pourquoi Fred leur a proposé de venir s’installer ici.
Un vrai paradis pour les yeux, au calme certain.
Après une série de groscâlins dans les bras de Dam et la joyeuseté générale des retrouvailles, je me suis laissé porter par le groupe avec l’heureuse impression d’être tout simplement à ma place.
Le regard savoureux de Luc sur moi au fil des heures n’a eu de cesse de me réchauffer et, chaque fois qu’il me frôlait volontairement, mon corps désespérait de ne pouvoir lui en offrir plus. Est-il possible d’avoir un homme ainsi dans la peau ? Même après tant d’années ? Même après ce qu’il m’a fait et tout en sachant que mon cœur risque encore d’avoir mal ? Parce que je ne suis ni idiote ni fleur bleue, et que je reste tout de même sur une prudente réserve.
Émotionnellement intense, la journée a épuisé Arthur et je n’ai aucun mal à le coucher dans le grand lit de Luc, où il s’endort comme un bienheureux en seulement quelques minutes. Je suis sûre qu’il sera allongé tout de travers au milieu du matelas quand je le rejoindrai dans quelques heures mais, en attendant, je descends avec les autres, un babyphone en main et ma nervosité à son comble.
Arthur absent, comment me conduire à présent ? La réponse, c’est Luc qui me la donne en tendant sa main vers moi. Dès que je me love contre lui, dans un coin du canapé, je surprends les regards ravis des filles, elles ont cependant le bon goût de ne faire aucune remarque, comme si, finalement, tout cela relevait du naturel.
Au programme de la soirée : une raclette, de la charcuterie, du vin blanc et une playlist rock en fond sur laquelle les garçons battent plus ou moins discrètement les divers rythmes au fil de nos conversations. Mains, pieds, couverts, poêlons, poivrier et même bocal de cornichons, tout est valable pour faire de la musique, et cela semble bercer le petit Danny, le dernier survivant de la marmaille. Le seul un peu ailleurs parfois, c’est Damien, qui finit par s’éclipser pour appeler New York. Lorsqu’il revient parmi nous, il a néanmoins retrouvé le sourire et s’amuse à nous faire danser, l’une après l’autre.
— À part le décor, peu de choses ont changé, en fait, constaté-je une fois contre lui, sur une ballade d’Eric Clapton.
— Pourquoi elles auraient changé, ma jolie ? On s’est juste bonifiés.
— Hum ! Tu permets ?
Les traits quelque peu tendus, Damien fait une courte révérence à Luc, très princière, et lui offre ma main. Aussitôt, sous le joug de son parfum, je me sens toute chose. Possessif, il referme ses bras sur moi et je me laisse aller contre son torse, les yeux fermés, à l’abri.
— Je pensais pas que tu accepterais mon invit.
Je relève mon visage vers lui.
— Pourquoi ? Moi aussi, je peux être rock’n’roll. Et tu l’as dit, je dois réapprendre à vivre et, donc, arrêter de scruter mon ombre.
Je lui souris, mais il n’y répond pas. Il reste même extrêmement sérieux, à me ficher une crampe à l’estomac.
— Quoi ? À quoi tu penses ?
— J’ai entendu ce que t’as dit à Dam, mais il a tort, beaucoup de choses ont changé. Nos vies ont changé. Une partie de l’année, on vit ici, l’autre partie, on est sur les routes, en concert, en promo, en shooting, on est invités à la télé, à la radio… Ce n’est plus la tempête d’autrefois ; aujourd’hui, c’est un tsunami.
À mon tour de devenir sérieuse.
— Tu crois que je l’ignore ? Que j’ai vécu dans une grotte ? Que les filles ne m’ont rien raconté ? J’avoue, l’impact est difficile à imaginer sans l’avoir réellement vécu, je ne peux que le fantasmer, mais… cela fait partie de ta vie, c’est ce qui te rend heureux. Et pourquoi il ne serait pas possible d’allier ton monde au mien ? Autrefois, on n’était pas prêts, mais aujourd’hui ? Je ne prends pas une grande place, monsieur Gauthier, une petite me suffira. J’ai d’autres priorités, moi aussi. Il faut juste apprendre à nous offrir du temps, et à nous respecter.
D’un bras, il resserre son étreinte pendant que sa main vient repousser la longue mèche sur mon front.
— Une petite place… mais elle peut vite devenir grande, même si elle reste toute petite.
À ces mots, je perçois mon pouls battre plus fort. Je sais à quoi il fait référence et ce qui lui tire enfin ce petit sourire discret au coin des lèvres. Cependant, je feins l’innocence pour le seul plaisir de l’entendre me le dire.
— Ah bon ?
— C’est ce qu’ils racontaient dans l’histoire du Grand Loup. Dans le cœur, même quelque chose de tout petit, ça peut prendre beaucoup de place. « Beaucoup, beaucoup de place. »
Avant que je ne réplique, il s’est déjà penché vers moi pour un premier vrai baiser tant attendu de retrouvailles. Enivrée par la douceur de sa langue, je passe mes bras autour de son cou et me sens décoller du sol, au sens propre comme au figuré. Je plane, je ris, j’oublie tout ce qui m’entoure, avec le seul espoir impossible qu’il m’emmène loin, dans un ailleurs qui n’appartiendrait qu’à nous.
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