Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 33
Margot
Aujourd’hui 3 h 01
Salut, toi… J’espère que vous allez bien. Dommage que vous soyez pas
là, je suis sûr que ça lui aurait plu.
Est-ce vraiment Luc qui a écrit ces mots ? Ou est-ce dû aux effets de l’alcool irlandais ? Le message remonte à trois heures du matin, il ne devait sûrement déjà plus être très frais. En réponse, j’ai envoyé un misérable et laconique « merci, c’est gentil », ne sachant pas quoi dire d’autre. Enfin, si, j’avais des idées, mais je n’étais pas certaine qu’il voulait réellement commencer une conversation.
Entre ce message et les envois vidéo de Dam au cours de la journée d’hier, Arthur était content, comme chaque fois qu’ils ont une pensée pour lui. Depuis l’après-midi au studio, pas un jour ne passe sans qu’il me parle d’eux ou de son « copain Malone », qu’il a revu ensuite. D’ailleurs, on les a tous revus, et pas qu’une fois. Et même si, depuis la fin de leur enregistrement, chacun est retourné dans ses pénates – Flavia, Alice et leur famille en Suisse, Dam et Luc en vadrouille entre les deux pays, et maintenant l’Irlande –, ils me rappellent tous qu’ils sont là, par petites touches, sans se montrer invasifs. Enfin… excepté Damien, toujours prompt à s’inquiéter pour un rien.
Bon, stop ! Cela doit être au moins la trentième fois aujourd’hui que tu lis son message ! T’as pas autre chose de bien plus important à faire, non ?
Certes.
Arthur étant endormi, je m’installe confortablement sur le canapé pas encore déplié, une tasse de thé aux agrumes posée à ma gauche sur le large accoudoir plat, un paquet de biscuits à ma droite (dont Arthur ignore l’existence, mère indigne que je suis) et mon ordinateur portable sur les genoux. Censée avancer sur un rapport, je délaisse cependant bien vite Word pour me connecter à Internet et partir en Irlande.
« Dublin, Saint-Patrick »
Google me sort aussitôt des centaines et des centaines de liens, de photos, de vidéos, à ne plus savoir sur lequel cliquer. Bien vite, la musique celtique accompagne ma lecture et me fait complètement oublier mon fameux rapport en retard. Je préfère me perdre par procuration dans les rues colorées de vert et d’orange, redécouvrir les origines de cette fête chrétienne devenue progressivement fête civile, symbole de reconnaissance de tous les Irlandais, qu’ils soient du nord, du sud ou expatriés. Luc et sa grand-mère l’ont toujours fêtée aussi, et jamais un dix-sept mars n’est passé sans que j’aie au moins une petite pensée pour eux.
Alors que je sifflote sur un air de violon entraînant, La Marche impériale résonne soudain, oiseau de mauvais augure inattendu, glaçant aussitôt l’atmosphère. Comme chaque fois que Romy tente de me joindre, je scrute vers le téléphone avec appréhension, les membres gelés. Je hais ce téléphone !
— Oui ?
— Code.
— Retour sur Terre.
— Bonsoir, Marguerite. Je suis en bas. Arthur dort déjà, j’imagine. Tu peux venir m’ouvrir ?
L’information peine à grimper jusqu’à mon cerveau. Comment ça, en bas ?
— Marguerite ? Tu descends ?
La tête dans un autre monde, je me force à me lever et me dirige vers ma fenêtre pour jeter un œil en contrebas. Romy a reculé de quelques pas et me fait signe. Non ! Elle ne peut pas être là ! Aucune raison ! Dabo est à plus de cinq mille kilomètres ! Elle me l’a affirmé !
L’esprit morcelé, vidée subitement de toute énergie, je descends jusqu’au rez-de-chaussée et la regarde passer devant moi, tel un fantôme débarquant d’un passé trop proche. Son visage androgyne, insolite et un peu grossier ne fait que sublimer son charisme hors du commun qui, une fois de plus, me fait me sentir comme un ver de terre. Elle dégage une telle force de caractère, une telle aura, que, même vêtue d’un tailleur anthracite cintré et de talons hauts, personne ne doit avoir envie de lui chercher des noises.
Ce n’est que de retour dans l’appartement que nous échangeons des premiers mots banals, puis je lui offre un café autour de la petite table à manger. Entre-temps, elle a sorti un dossier de son attaché-case que les bouts de ses doigts tapotent nerveusement.
— Navrée de débarquer à cette heure-ci. Les médias n’ont pas encore l’info, mais cela ne saurait tarder et je préférais te l’apprendre moi-même.
L’air quitte mes poumons, mon cœur cesse de battre.
— Quelle… info ?
De ses yeux un peu trop espacés qui peuvent vite mettre mal à l’aise, elle me détaille un court instant, avant d’ouvrir son dossier.
— Je t’ai dit que Dabo avait rejoint l’un des camps des Fils de la Lumière. Bien sûr, leurs activités réelles derrière ces murs ne sont officiellement connues de personne, on ne peut que les supposer ou se fier à de rares témoignages. Aux yeux du monde, ils les présentent comme de simples communautés religieuses, vivant du fruit de leur labeur et de la prière. Mais, en réalité, il s’agit bel et bien de camps d’entraînement regroupant de dangereux fanatiques extrémistes qui parviennent à semer leur venin avec bien plus de sournoiserie que les autres. Leur nombre ne cesse de s’accroître à travers la planète et ils commencent sérieusement à faire de l’ombre aux autres mouvements, qui ne voient pas ça d’un bon œil. Entre eux, la guerre est déclarée depuis plusieurs mois et tous les coups sont permis.
Elle fait glisser des photos devant moi. De la fumée, des flammes, des gravats. Mon estomac se tord, mon corps se crispe.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les bâtiments du camp où se trouvait Dabo. Du moins, ce qu’il en reste. Plusieurs bombes ont explosé aujourd’hui à quatorze heures trente-sept, heure de Paris.
Après un nouveau coup d’œil vers moi, elle tourne la page. Mes mains se mettent à trembler, la nausée me prend à la gorge. Des membres dispersés, des visages éclatés, des corps calcinés.
— La quasi-totalité de la communauté est morte. Hommes, femmes, enfants, ils n’ont trouvé que deux survivants, qui risquent fort de ne pas passer la nuit. Vu leur état, c’est assurément mieux pour eux.
Prise d’une sorte d’acouphène, je l’écoute à peine, trop hypnotisée par les photos et toute l’horreur qu’elles dégagent.
— Qui… qui a fait ça ?
Ma voix est rauque, méconnaissable.
— Aucune revendication pour l’heure, mais, certains ayant déjà employé cette méthode avec eux, on peut facilement supposer qui est derrière, et que la réponse des Fils de la Lumière sera aussi sanglante que la dernière fois.
Je relève un visage secoué sur elle.
— Œil pour œil, dent pour dent, précise-t-elle simplement.
— Des femmes… des enfants… mon Dieu…
Elle reste de marbre, le ton cinglant.
— Tu croyais quoi, Marguerite ? Qu’il faut obligatoirement avoir une bite entre les cuisses pour être fanatique ? Bien sûr qu’il y a des femmes parmi eux, prêtes à tous les sacrifices. Quant aux enfants…
Un éclair noir traverse furtivement ses pupilles, sa bouche se pince.
— Leur laver le cerveau dès le berceau est le meilleur moyen d’en faire des soldats tout acquis à leur cause. C’est le sort que Dabo réservait à Arthur, et c’est exactement pour éviter cela que je t’ai proposé mon aide.
Une affreuse envie de vomir remonte ma trachée. Je repousse mon café, auquel je n’ai pas encore goûté.
— Et… lui ?
— Il n’était pas l’un des deux survivants.
Mes poings se ferment alors que les mots de Romy viennent résonner en écho dans ma tête.
— Mais… vu l’état de la majeure partie des corps, cela va être compliqué de confirmer les identités. Je ne suis même pas sûre que les légistes et les militaires sur place aient envie de jouer au puzzle.
— Il était bien là-bas. Tu me l’as dit. Il…
Ma phrase meurt tandis que mes yeux reviennent sur les photos macabres. Est-ce possible ? Vraiment possible ? Ce taré n’est plus qu’un cadavre ?
Une chaleur se répand sur ma main. Celle de Romy, dont les doigts serrent les miens.
— Dabo est fiché par nos services, traqué comme un chien en cavale. Aucun de nos agents, ni ceux de la SE, ne nous l’a signalé ailleurs depuis son arrivée au camp. Je vais faire tout mon possible pour qu’ils se bougent le cul là-bas et qu’ils assemblent ces putains de morceaux de chair humaine, mais cela risque de prendre beaucoup de temps, sans forcément aboutir à un résultat.
Je hoche doucement la tête, serre à mon tour ses doigts.
— Marguerite, si Dabo ne réapparaît pas dans nos radars d’ici cet automne, alors nous aurons notre réponse.
— L’automne ? C’est si loin, l’automne…
— La prudence est mère de sûreté, j’aime cette devise. Même si je crois que, oui, il est mort, et tout bientôt tu pourras revivre.
Revivre… Je lorgne mon PC sur le canapé, les pensées un peu coupables.
— Oui ?
Maintenant qu’elle est assise face à moi, comment lui cacher plus longtemps ces dernières semaines ? Cette femme a été formée pour lire et déchiffrer les expressions, les tics, les silences. Elle sait sans aucun doute renifler la dissimulation et le mensonge au premier coup d’œil.
— Tu te souviens de la raison pour laquelle je souhaitais revenir à Paris ? De ce que cette ville représente pour moi ?
Elle acquiesce, alors je lui raconte. Adossée au fond de sa chaise, elle m’écoute avec la plus grande attention, sans rien laisser transparaître, sans m’interrompre.
À la fin de mon monologue, elle laisse planer quelques secondes de silence durant lesquelles elle en profite pour me sonder. J’ai l’affreuse impression d’être retournée sur un banc d’école, d’être de nouveau une petite fille coincée sous le regard impérieux de la maîtresse.
Enfin, elle se décide, toujours aussi imperturbable.
— Faire disparaître un témoin est un programme complexe et exigeant. Mais tu n’es pas ce genre de témoin. Je t’ai proposé un simulacre et j’ai accepté que tu t’installes ici parce que rien n’est officiel dans cette démarche, je ne pouvais t’en demander plus, tout comme je ne pouvais en faire plus pour toi. Ce que tu me racontes était un risque que je voyais venir gros comme une maison.
— Mais quel risque, Romy ? m’exclamé-je plus fort que voulu. Ce sont mes amis, à part renouer les liens, que pourrait-il m’arriver ? Ils n’ont rien à voir avec tout ça, ils veulent juste me protéger, eux aussi.
— Plus on connaît du monde, plus le cercle s’agrandit, assène-t-elle. Ce Damien et ce Luc, c’est une chose, mais tous ont des amis, des cercles qui s’ajoutent aux vôtres. Et ils sont célèbres ! Ce sont des stars du rock !
— Je le sais, oui. Mais cela change quoi ?
Mains ouvertes, elle pousse un soupir à la limite de l’exaspération.
— Tu le fais exprès, ou tu refuses de l’admettre ? Je n’écoute pas spécifiquement ce groupe, pourtant je les connais. Je les ai vus à la télé, dans les journaux, sur Internet. Les médias, Marguerite. Il est là, le danger.
J’ouvre la bouche, la referme. Elle me toise avec triomphe, mais hors de question de lui laisser la victoire.
— Je ne reviendrai pas en arrière, affirmé-je. J’ai trop perdu il y a neuf ans. Rien n’arrive jamais par hasard, j’en suis convaincue. S’ils sont revenus dans ma vie, c’est pour une bonne raison. Jamais, depuis que j’habite ici, je n’ai cherché à les revoir, j’ai même évité délibérément certains quartiers. Et Luc… Il est bien le dernier de la bande sur lequel je pensais tomber un jour, encore moins de nuit dans une ruelle perdue de Pigalle.
Dit ainsi, il est vrai que la perfidie du destin vient me frapper encore plus fort.
— Je ne les ai vus que chez l’un ou chez l’autre, jamais dans un…
Je me mords la lèvre. Les Saveurs du Liban. Bien sûr qu’il s’agissait d’un lieu public ! Et pas une minute je n’ai pensé qu’on pourrait éventuellement être surpris par un paparazzi ou… Je déglutis, lui jette un regard effondré.
— Une fois… une fois, Luc m’a invitée au restaurant, avoué-je, la tête baissée.
— Vous avez été photographiés ? Filmés ? Les gens aujourd’hui n’ont aucun respect. Au lieu de venir dire bonjour, ils préfèrent filmer en douce et publier en réseau.
Sa voix est si froide… Furieuse contre moi-même, je joins mes mains pour retenir leurs tremblements.
— Non, je… On était assis dans un coin discret.
Mais, à présent, toute cette soirée est embrouillée dans ma tête. Je ne me rappelle plus vraiment. Et si quelqu’un nous avait pris à notre insu ? Un mauvais scénario prend possession de mon esprit, faisant remonter ma nausée.
La main de Romy revient se poser sur la mienne, sa mine s’est adoucie.
— S’il y avait eu des images, sans doute que j’aurais fini par les voir, m’assure-t-elle, mais je vais vérifier quand même. Tu prends conscience maintenant ? Tout peut aller très vite.
La gorge nouée, je hoche lentement la tête.
— Si ces personnes comptent pour toi, je ne peux t’empêcher de les revoir, seulement te mettre en garde. Fais très attention à vous, Marguerite. Tant que la mort de Dabo n’est pas confirmée, fais très attention.
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