Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 15
Luc
La Suisse, foutu pays !
Plus on avance sur l’autoroute à bord de notre vieux minibus VW – un achat coup de tête après un coup de foudre de Dam trois ans plus tôt –, tagué par mes soins et équipé de pneus d’hiver flambant neufs, plus la grosseur des flocons s’intensifie, mais cela ne semble pas perturber mon pote, les yeux hautement concentrés sur l’asphalte. C’est bien, ça canalise son esprit, même si je le trouve étrangement silencieux depuis qu’on a quitté Paname hier soir. Pour les autres, il serait presque passé pour un type ordinaire. Dans l’avion, il a branché ses écouteurs et personne n’a entendu sa voix durant la courte heure de vol ; quant à ce matin, au petit déj, on a juste parlé boulot. En fait, non, c’est pas bien, c’est carrément inquiétant.
Après réflexion, je me demande s’il n’a pas réussi à retrouver Margot, qui a dû l’envoyer bouler. Cela expliquerait l’étrange humeur. Ou alors, un imprévu avec Abby… Mais il réfute les deux hypothèses d’un geste agacé, et nous retombons dans le mutisme, les oreilles pleines du metal symphonique du groupe finlandais Nightwish.
Enfin, après être restés coincés un sacré bout de temps derrière deux putains de chasse-neige, on quitte l’A9 pour Vevey. Ici, la chaussée semble tout de suite un peu plus glissante. Elle avait certifié quoi, Alice, déjà ? Que la neige à basse altitude en Suisse se faisait de plus en plus rare, surtout en janvier ? Je la retiens, celle-là !
Finalement, on arrive entiers devant chez Fred (et Alice), et, après avoir sorti tout notre merdier de l’arrière du VW, on sonne et on entre direct. Aussitôt, une bonne odeur de tarte en train de dorer au four vient régaler nos narines.
— Tiens… Vous ici ? On ne vous attendait plus, nous accueille Alice, debout près de l’escalier, sourire chaleureux en bouche et le petit Danny dans les bras, tout réveillé.
Après une bise, Dam le prend dans les siens pour un minigrocâlin. Son nez se fronce et il hausse un sourcil.
— Pouah ! Il a le parfum crotte de bouc, ton fils.
Le rire franc d’Alice s’envole contre les murs.
— J’étais partie pour le changer mais, si tu veux y aller à ma place, je te la cède volontiers.
— Désolé, ma jolie, répond-il en lui rendant le paquet fleuri, moi, je suis livré qu’avec l’option jeux et groscâlins.
— Trop facile la vie de tontons. Ils sont déjà en bas et vos chambres sont prêtes. Vu le temps, je pense que vous allez éviter les allers-retours inutiles.
— Gracias, ma jolie, t’es la meilleure !
Il lui offre un clin d’œil et part devant. Moi, je me penche à mon tour pour la saluer, puis pose un baiser sur la touffe de cheveux de Danny, aussi noire que celle de son père.
— C’est vrai que tu pues, petit gars.
En réponse, j’ai droit à un hoquet suivi d’une bulle.
— Laisse-moi deviner, me sourit Alice. Toi aussi, tu n’es livré qu’avec l’option jeux et groscâlins ?
— Seulement jeux, sinon t’imagines bien qu’il y aurait du scandale dans l’air. Mais… j’ai une option spéciale.
— Laquelle ?
J’ouvre ma sacoche et en tire un cadre que j’ai oublié d’emballer.
— Tiens. Que pour toi.
D’une main, la mine curieuse, elle le dresse devant elle.
— Oh ! Luc, c’est… Mon Dieu ! Merci.
Un croquis au fusain d’elle et de son fils, joue contre joue. Elle embrasse la mienne d’un baiser appuyé, les yeux soudain brillants.
— Il est merveilleux. Merci, sincèrement.
Comme y a rien à ajouter, je hoche juste la tête, avant de ramasser mes affaires et de rejoindre le sous-sol, où Dam est déjà en train d’accorder l’une de ses grattes. Mike s’amuse à jongler avec ses baguettes derrière Betty, son indécrottable batterie, et Fred sort quatre bières d’un frigo. Apparemment, on ne va pas s’y mettre tout de suite. Après un salut général de ma part, il les décapsule et on trinque à la reprise.
— Bon… Avant de commencer, lance-t-il, le cul posé sur l’accoudoir de Wilson, son vieux canapé à moitié délabré dont on ne parvient pas à se séparer, je crois qu’on doit d’abord tout poser à plat et prendre des décisions.
Tout en parlant, il nous toise chacun notre tour, mais c’est sur moi qu’il s’attarde le plus. Évidemment… Dans ma tête, je me repasse la scène du resto, me disant que c’est peut-être le bon moment pour leur raconter, mais une partie de ma conscience, celle du côté obscur, me rappelle que, pour l’instant, il ne s’agit que des mots et des délires de Vivian. Punk Destruction ne m’a encore rien proposé.
Alors, ferme ta gueule.
— Je le reconnais, continue Fred, je me suis emporté un peu vite l’autre jour, et j’aurais pas dû te parler comme ça.
— Ouais, marmonné-je. T’aurais pas dû.
Un raclement de gorge, puis Dam m’envoie un coup de menton expressif, les sourcils en V.
— Mais… j’accepte tes excuses.
Fred acquiesce en silence et lève sa bière vers moi. On les cogne l’une contre l’autre pendant que le second côté de ma conscience me hurle au contraire de balancer toute l’histoire.
C’est maintenant ! Allez, vas-y !
Mais Fred reprend déjà la parole, alors je me contente de porter la blonde à mes lèvres.
— J’ai bien réfléchi à la proposition de Serge. Ce qui m’a gonflé, c’est surtout la manière dont il nous en a parlé, comme si l’on n’avait pas le choix. Dark Moon devient une grosse machine, seulement je ne veux perdre ni notre identité ni notre liberté. Pour continuer notre progression, on a besoin de nouveaux défis. Alors, avant de vous dire ce que j’en pense et de prendre le risque de vous influencer, je veux d’abord entendre vos avis. Dam ?
— Quel honneur d’ouvrir le bal, boss ! s’enthousiasme mon pote sous un son électrique de flamenco, avant de reprendre son sérieux et de faire taire ses cordes. Bon, ce sera pas une surprise mais, pour une fois, je suis d’accord avec Serge. On a ouvert une brèche et l’on ne doit pas la laisser se refermer, surtout que ça fait déjà quasi un an. Tout commence à aller trop vite de nos jours, le milieu de la musique est en train de changer et, à mon avis, c’est que le début ; donc, on doit pas manquer le train. Si l’Amérique du Nord n’est pas capable de s’adapter à notre français, alors adaptons notre français à l’Amérique du Nord. C’est pas vendre son âme au diable, boss, c’est faire preuve d’intelligence et d’adaptation. Les Stones ou Queen chantant en français, je pense pas qu’ils auraient eu le même succès outre-Atlantique.
— Et toi, Mike ?
— Même avis que Damien. Faut pas faire traîner les choses, même si je t’avais dit qu’on pouvait repousser. C’était surtout pour te calmer. Par contre, rien ne nous empêche de proposer deux disques avec deux sauces un peu différentes, et de nous amuser.
Fred hoche la tête, le visage indéchiffrable, puis se tourne vers moi.
— Je vote aussi Damien et Serge, annoncé-je. Et je rejoins Mike. On va enregistrer le premier, et on aura de nouvelles idées rien qu’en l’écoutant. Faut partir sur une base commune pour les deux albums, et après on s’amuse. Ce sera davantage de job mais, au moins, ça nous ressemblera.
— Alors ? Conclusion ? interroge Mike après un roulement de tambour sur Betty.
Fred décroche enfin un sourire.
— Conclusion… je vous rejoins. Faut pas attendre davantage si on veut semer une nouvelle graine. Je dirai t’à l’heure à Serge de maintenir le studio pour février.
— Qu’on soit si facilement d’accord avec lui, il va jamais s’en remettre, s’esclaffe Dam, sa bouteille en l’air. Yeapah ! À la nôtre !
On trinque une nouvelle fois et, avec discrétion, je les dévisage chacun leur tour, un doux frisson animant les poils de ma peau. Cette communion, cette sensation d’avoir chacun notre place et notre rôle est vitale, et c’est aussi pour ça que cela fonctionne si bien. D’un regard, d’un simple clignement de cils même, on se comprend automatiquement et, sur scène, rien n’est plus primordial. Pourtant, en cet instant, j’ai comme un goût d’inachevé au fond de la gorge. J’aimerais cracher le morceau, mais j’y arrive toujours pas. Et puis, avec Fred, tout n’est pas encore réglé ; je sais très bien pourquoi il n’est pas revenu sur nos problèmes. Pour ce genre de discussion, pas besoin d’avoir de témoins.
Juste lui. Juste moi.
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